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EN MARGE DE L'EGLISE

Après ce triste 12 mars, je fus quelques jours dans l'angoisse. Par moments, j'étais tenté d'écrire au cardinal pour lui signifier expressément que ma dernière déclaration n'était pas une rétractation, qu'il m'était toujours « impossible de détruire en moi-même le résultat de mes travaux ». Si j'avais su que ma lettre était encore à l'archevêché, tant le cardinal l'avait bien comprise et y attachait peu d'importance, j'aurais été plus rassuré. M. Richard m'écrivit, le 17 mars, qu'il allait l'expédier à Rome. Plus rien donc ne pressait. Et ce qui montre bien que mon billet ne comptait pas, c'est que le cardinal m'écrivait uniquement pour m'engager à envoyer au pape la lettre de « soumission pleine et filiale » que Pie X attendait

(le moi. Donc mon billet n'était pas considéré comme une « soumission pleine ». C'est tout ce que je voulais, et peu m'importait maintenant qu'on ne le trouvât point « filial ». Je n'écrivis point au pape, je n'écrivis point au cardinal Richard. Je n'eus plus nouvelles ni de l'un ni de l'autre. Le 20 mars, j'appris d'une personne amie, qui était à Rome, que le Saint-Ofïice avait abandonné les poursuites contre moi : des ecclésiastiques considérables, attachés aux congrégations romaines, le lui avaient affirmé. Je ne sus rien de plus.

C'est dans ces conditions que je donnai suite à mes projets de retraite. J'écrivis, le 27 mars, à M. Albert Réville, directeur de la Section des sciences religieuses à l'Ecole des Hautes-Etudes, pour lui annoncer que je ne reprendrais pas mon cours après Pâques. En même temps, je priai M. Philippe Berger d'agréer ma démission d'auxiliaire pour le travail du Corpus inscriptionnm semiticariim. M. F'rançois Thureau-Dangin avait mis à ma disposition une petite maison située sur sa propriété de Marmousse, au village de Garnay, près Dreux. C'est là que je me proposais de passer le reste de mes jours dans la

solitude, et premièrement de refaire mes forces pour avoir quelques jours à vivre.

Le printemps et le commencement de l'été s'écoulèrent dans les préparatifs de ma nouvelle installation. J'écrivais, le 9 avril, dans mon journal :

Je me suis donné en ce monde bien de la peine pour rien. J'ai pris ma vie et l'iilglise au sérieux: cela fait que j'ai perdu l'une et troublé l'autre, ('hercher la vérité n'est pas un métier pour un homme ; pour un prêtre c'est le grand danger. Il y a longtemps que je ne suis plus catholique au sens ofiiciel du mot. J'ai jeté mon intelligence et mon activité aux quatre vents de l'idéal. Cela m'a fait une existence vide, une carrière sans résultat. Je ramasse mes débris pour les porter à Marmousse, vieux avant l'âge, suspect à l'Église, abandonné du monde, oublié ' bientôt. Après de grands rêves, l'anticipation de la tombe. Quel que doive être le sort futur du catholicisme, je n'y puis rien. Ce que sera la religion de l'avenir, je l'ignore. I.,e catholicisme romain, comme tel, est destiné à périr, et il ne méritera pas de regrets. Il pourrait durer en se transformanf, mais il ne veut pas. Il ne m'appartient pas de vouloir à sa place. Cherchons la paix, llien ne serait i)lus ridicule à moi désormais que (le me jeter dans les bagarres théologiques. Je n'ai

aucune responsabilité dans l'Église, et j'ai le droit d'organiser à mon gré mon reste d'existence.

La preuve que je n'étais pas encore aussi mort que j'avais l'air de le croire, c'est que j'écrivais, le 11 avril : « J'aurai probablement terminé demain mon commentaire des Évangiles synoptiques. Il ne restera plus à préparer que l'introduction. » Cette introduction devait être mon travail principal à Garnay ; je la terminai en mars 1905 ; puis la révision du commentaire et de l'introduction m'occupa jusqu'à la fin de 1906.

Mes dispositions intimes pendant tout ce temps-là tendaient de plus en plus vers la sécularisation complète de ma vie et de mon activité. Je lis dans mon journal, à la date du 10 mai 1904 :

Ce matin, en récitant les prières du missel, j'avais presque le désir que ce fût pour la dernière fois. Crois-je encore assez pour me dire catholique, et ce que je crois est-il catholique ? Je reste dans l'Église pour des motifs qui ne sont pas selon la foi cntholi(}ue, mais d'opportunité morale. Il faudrait peu de chose, bien peu de chose, j)Our que je ne puisse ])as honnèlenient continuer mon métier

de prêtre. Si ce peu arrivait, je n'en serais pas étonné, je crois même que je n'en serais pas fâché.

12 mai. — Je souffre beaucoup. Il y a des moments où je me prends à souhaiter un incident qui me fasse sortir de l'Kglise. Mais je ne dois pas compter sur les événements pour me libérer. Les événements ne libèrent pas ceux qui les subissent, mais ceux qui les dominent. J'aurais dû laisser venir l'excommunication et faire ensuite ce que j'ai fait. Je reste dans l'Eglise pour ne pas troubler certaines âmes, mais je trouble joliment la mienne. Si je crois à quelque chose, je ne crois pas à ce que l'Eglise enseigne, et l'Eglise n'est pas disposée à enseigner ce que je crois. Puis-je y rester honnêtement?

28 mai. — Un docteur malin pourrait trouver que ma conduite, depuis le 27 février dernier, s'explique par une crise de neurasthénie.

31 mai. — Nouveau livre du P. Laberthonnièrc sur le Réalisme chrétien et l'Idéalisme grec. Ce que j'en ai lu est bien. Cela prouve que la foi est la foi, et la science la science, mais non pas que l'une soit plus vraie que l'autre, ni surtout, — comme le voudrait l'auteur, — que la foi soit autorisée à conclure, — malgré l'histoire, — à la réalité physique et matérielle de données telles que la conception virginale et la résurrection du Christ. D'ailleurs, le système de Laberthonnièrc, qui est Maurice Hlondel traduit en français et sans prétention doctorale, est renouvelé de l'illuminisme protestant ;

c'est la négation essentielle du dogme théologique, transmis par la tradition, et de l'autorité de l'Église qui en est la souveraine garantie. Ces gens -là croient à tous les dogmes de l'Eglise, mais ils n'y croient pas connue il faut, d'après une révélation objective et sur le témoignage de l'Église; ils s'autorisent de leur expérience intérieure, tout comme les protestants ; ils sont siibjectivistes, ils ne sont pas orthodoxes. Personne n'est orthodoxe. L'orthodoxie est la chimère de gens qui n'ont jamais pensé. Psittaconiiu (/eniis. Tout le monde voit que le système de l'absolutisme romain, dans la rigueur de ses prétentions, est absurde, irréalisable, immoral. Mais c'est ce système-là qui est le catholicisme, et peut-on être catholique maintenant malgré Rome et le pape ?

7 juin. — Si je me trouvais hors de l'Eglise, ce ne serait pas pour tenir le rôle de docteur incompris, attendant que la porte s'ouvre pour rentrer dans le bercail. Je vivrais en savant laïque, intére se aux choses morales, et je mourrais de même. Je ne me vois pas très bien réconcilié in extremis par une i)rofession de foi explicite à la conception virginale et à la résurrection corporelle du Christ, à la valeur absolue des dogmes, au pouvoir despotique du pa])e sur les intelligences et les volontés.

J'ai conscience de ce que ma chétive pensée a d'inconsistant. Mais je n'éprouve |)as jjour cela le jjcsoin (le m'en remettre aveuglément à ces organes du Saint- Esjjrit qui ont nom Pie X et François

Richard. Je me sens en communion sufTisanle avec l'humanité intelligente et morale de notre temps pour ne pas chercher d'autre aii]nii. Il ne m'avancerait à rien de croire fermement que Jésus-Christ est descendu aux enfers et qu'il est monté aux cieux. Je ne trouverais même aucun avantage spirituel à penser qu'il y a réellement trois personnes en Dieu, ou à le traiter comme une personne. Depuis longtemps je ne puis plus prier Dieu comme on prierait un personnage dont on attendrait une faveur. Ma prière consiste à me recueillir dans ma conscience pour y décider ce que je crois hon et licite.

2.") juin. — 11 y a dans la doctrine commune de la vie future un côté enfantin, peu moral et même immoral. Se représenter l'autre monde comme la continuation de celui-ci est puéril ; car, si nous suhsistons en quelque manière, ce ne peut être que tout autrement. (Concevoir le bonheur éternel comme une récompense que l'on gagne à prix fait, et (|ui mérite qu'on se gène un peu pour ne pas la manquer, est une morale de chien qui rapporte le gibier pour éviter les coups et jouir de sa pâtée légitime ; — encore ne suis-je pas sûr que la moralité du chien ne soit plus réelle et qu'il ne travaille |)as finalement pour être agréable à son maître, en pratiquant à sa façon le pur amour. — Et il est odieux de payer les i)auvres gens en billets sur le paradis, comme si l'espérance éternelle devait être la garantie conservatrice de tous les abus, inégalités et misères du présent.

A prendre les choses au point de vue de l'expérienee, il n'y a pas plus de raison d" admettre l'immortalité des hommes que celle des puces, des fourmis, des serpents et des unes. Tout cela est la vermine de la terre, sort d'elle, y retourne, fait corps avec elle, suit l'évolution de son existence, comme la terre sans doute suit l'évolution du soleil et le soleil celle du système astral dont il fait partie. Il faut à l'homme une étrange naïveté ou un orgueil insensé pour s'imaginer qu'il a droit à des attentions particulières de ri-^lernel, et que Dieu compte sur lui pour orner son ciel. C'est même exagérer beaucoup, à ce qu'il semble, la valeur de l'homme comme être moral, que de le vouloir immortel en cette qualité. Quoi qu'il fasse en ce monde, il est déjà payé quand il en sort. I>a vie d'un homme est un phénomène comme la vie d'une plante. Dire cpi'un homme est immortel revient à dire que ce [)héuomène dure encore après qu'il a cessé d'être...

Celui qui a connu, quand ce ne serait qu'un moment, et nonobstant les limites et la part d'illusioJi inhérentes à toutes nos perceptions, celui, (lis-je, (|ui a connu l'idéal sous forme de vrai, de bien, de beau, qui a Joui plus ou moins purement, plus ou moins parfaitement de la connaissance et de l'amour, celui-là est entré dans l'éternité, il a vu Dieu face à face, et il peut mourir sans crainte ; car il a vécu assez pour vivre toujours, il a inscrit sa signature en caractères ineffaçables dans la conscience du Dieu vivant.

;ui

2 oftohro lUtl.'). - Il |);ir:iil (|iu' l'ic X, ;uissilol ;i|)ics la j)r()miil,i(atic)n {\c la loi sur la sc'paralioii (le ri^j^liso cl (le l'IUal, publiera une eiie}eli(|ue à hupielle sera annexé le Sijllabiis doctrinal c|U*()n dit imminent depuis l'an passe' ; c'est alors aussi ((u'on me mettrait hors de ri\niise. .le n'en serai nullement fàcht».

27 novendjre. — Je ne crois j)as devoir rompre moi-même le lien qui me rattache à ri\iflise, mais si rEglise le détruit, j'en serai très heureux. Cette circonstance m'interdira toute protestation. Je ne l)ourrai donner, s'il y a lieu, que des éclaircissements au public sur les antécédents cl la |)rocédure de la condamnation.

8 décembre. — T.a Séparation a été définitivement votée avant-hier au Sénat. Attendons maintenant la suite.

Il me semble que l'on va entrer dans une période troublée où j'aurai encore (pielque chose à faire. Mais quoi? Je suis bien faible ])hysiquement, bien désolé moralement. (".ei)endant je crois voir la route, la route de l'émancipation où je m'aviuice en tremblant et où d'auti'cs me suivront avec ])lus de sécurité.

23 décembre. — Moins j'écrirai pour ma défense personnelle et mieux cela vaudra. D'ailleurs, je n'ai, à vrai dire, dans ma conduite rien à défendre ni à justifier. Tous mes délits sont en idée. Je ne puis avoir à traiter que des questions de doctrine, non des affaires privées. Même ma sortie de l'Église, si

clic s'accomplit, est la question du régime intellectuel de ri'Lglise catholique, à savoir si l'idée d'une autorité absolue, — autant qu'ignorante, — dans tous les ordres de connaissance, n'est i)as quelque chose d'absurde, et si la soumission intérieure et extérieure qu'exige cette autorité n'est pas quelque chose d'irréalisable et d'immoral.

30 décembre. — Je comprends d'avance le jugement (|ui me retranchera de l'Flglise catholique. Je |)roteste seulement contre les injures et la difTamation qui i)robablement raccomi)agneront et (jui sans aucun doute le suivront. L'I-^glise n'a pas coutume de respecter ceux qu'elle veut regarder comme ses adversaires.

0 janvier 1900. — Tout bien considéré, c'est par une sorte d'autosuggestion que j'en viens à concevoir ma sécession comme actuellement indispensable. En soi, elle ne l'est pas ])lus qu'il y a deux ans, au plus fort de la bagarre, où je n'ai pu m'y décider. Mais ma persuasion n'en résulte pas moins d'un concours de circonstances coo])érant au travail intime (|ui la produit. S'il est vrai ([u'intérieurement je me fais plus gêné par ce qu'il y a de faux, d'équivoque, d'insincère dans ma situation, il est vrai aussi qu'extérieurement je ne puis plus dire un mot sans me heurter à la consigne de répression qui va être la loi de l'Kglise de France. Non seulement je ne suis i)his calholicpie au dedans, mais je ne ])uis jjIus même le paraître à moins de me taire tout à fait. Encore ne serait-ce pas sulli-

sanl. On me dcinaiulerail de i)arler encore j)our condamner ma pensée antérieurement connue. Je ne vois qu'une solution compatible avec la commune honnêteté. Je ne serais retenu maintenant que par des arguments de convenance mondaine et sans valeur morale.

9 janvier. — J'ai besoin de nui liberté, mais je n'ai pas besoin de combattre l'Eglise.

J'écrivais, le 22 avril 1906, à un ami (|ui m'avait interrogé sur les problèmes fondamentaux de la religion :

Les preuves de l'existence de Dieu ne me semblent pas concluantes, au moins quant à l'existence d'un Dieu éternel, immuable, omniscient, omnipotent, etc. Quelque chose est, donc toujours quelque chose a été. Mais que le principe de l'évolution mondiale ne soit pas immanent au monde, qu'il soit transcendant au point de posséder la totalité infinie de son être indépendamment de l'univers qu'il aurait créé par un caprice très relativement bienveillant, c'est ce que la raison ne démontre pas, c'est même ce qu'elle commence à concevoir très difficilement. La considération scientifique de la nature ne nous révèle pas mieux « la gloire de Dieu », au sens du psalmiste : une immensité de forces, un océan de vie nous apparaît, mais non comme régi par une volonté extérieure à sa masse; il a comme une sorte de volonté difluse en lui-

même, comme un esprit latent en chaque atome ; il porte en lui sa loi, et l'on dirait mcMue qu'il la fait en même temps qu'il la subit.

Reste le témoignage de la conscience morale. Notre cher X... j)ense que la raison conduit au monisme, mais que le cœur sullit à prouver Dieu. Celte espèce de dualisme est dilîicile à admettre. La conscience ne saurait imposer à la raison un Dieu que celle-ci ne découvre pas. Ce Dieu de notre excellent ami, Dieu cpii ressemble beaucoup à celui de Harnack, ne serait-il pas une siirvluancc, en des esprits émancipés, d'un concept privé maintenant de ses points d'appui et qui est soutenu provisoirement par le sentiment, par une tendance mysticjuc de l'àme, une habitude héréditaire ? Combien d'hommes de bonne volonté n'ont pas cette perception directe de Dieu ! L'expérience intime dont on prétend qu'elle dérive est-elle à l'abri de toute illusion?

Il me paraît évident (|uc la notion de Dieu n'a jamais été qu'une sorte de projection idéale, un dédoul)lement de la personnalité humaine, et que la théologie n'a jamais été, ne pouvait être qu'une mythologie de plus en plus épurée. Dieu est comme un moi supérieur qui surveille un moi inl'érieur auquel nous demeurons identifiés; et la conscience individuelle étant aussi une conscience sociale, ce moi supérieur est également la personnification transcendante de la société, de riuimanité. Tout ce travail de la pensée religieuse n'est pas plus illu-

soire que celui de la pensée scientifique, dont la marche n'est faite, en somme, que de tâtonnements. Le bien est aussi réel que le vrai et que la vie. Tout cela n'est pas existant mélapliysiquement audessus de nous, mais très réellement existant en nous et se faisant par nous. Et la grande puissance d'où tout procède, par laquelle tout subsiste, bien qu'elle ne soit pas un grand esprit en trois personnes, — assis au plus haut des eieux, — doit être quelque chose de plus merveilleux, de plus auguste, de plus bienfaisant que tout ce que nous pouvons concevoir. Nous la diminuons en la supposant toujours et uniquement occupée de nous. Le fait est cependant qu'elle ne nous est point étrangère et que nous ne lui sommes pas indifférents. Nous sommes quelque chose d'elle. L'invoquer est sans doute une façon un peu ancienne de communier à son énergie. Quiconque cherche, veut et fait le vrai, le bien, la prie comme il faut.

Tels étaient mes sentiments depuis que je m'étais installé dans mon ermitage de Garnay, à la fin de juillet 1904. Je vivais là fort tranquillement, soignant mon pclil jardin el mes

poules, Taisant des promenades dans le parc de Marmoussc. De loin en loin quelques amis venaient me voir. J'aurais été très heureux si je n'avais eu le souci perpétuel de ma situation ecclésiastique. Je continuais à écrire des comptes rendus dans la Renne cri tùj ne, ma chronique bibli(|ue et des articles d'exégèse dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses. Ces articles étaient empruntés à mon commentaire des P^vangiles synoptiques, mais dans les discours du Christ, sujet moins scabreux que les récits évangéliques. Toutefois, j'avais été averti, à plusieurs reprises, que des inquisiteurs de bonne volonté suivaient mes i)ublications et les dénonçaient régulièrement, soit à l'archevêché de Paris, soit à Rome. On m'assurait même que Pie X avait été fort scandalisé d'un article sur le message de Jean-lîaptiste (commentaire de Matthieu, xi, 2-19), qui n'avait pourtant rien de téméraire. Du moins était-il évident pour tous mes lecteurs que les censures de rp]glise n'avaient rien changé à ma manière de traiter les questions bibliques, ni aux opinions que j'avais professées dans les livres condamnés. C'est pourquoi l'on prit contre moi, à la fin de

1906, une mesure qui m'enlevait sans éclat l'exercice du sacerdoce.

J'ai dit plus haut comment, en octobre 1899, j'avais obtenu de Rome un induit qui m'autorisait, pour sept ans, à dire la messe dans mon appartement. Cet induit expirait le 17 octobre 190(i. Lorsque j'étais arrivé à Garnay, il avait été contresigné sans dilïiculté par M. Légué, vicaire capitulaire du diocèse, l'évèché de Chartres étant vacant. Je ne souhaitais pas le renouvellement de mon induit; mais, comme je ne croyais pas devoir me séparer de l'Eglise, et que je voulais lui laisser l'initiative de cette séparation, je me résolus à faire les démarches nécessaires j)our que l'induit lût renouvelé. Le succès de ces démarches était fort incertain ; du moins me révèleraient-elles les dispositions des autorités ecclésiastiques à mon égard.

Le 23 septembre 190(3, j'écrivis au nouvel évèque de Chartres, ^L Bouquet, intermédiaire désigné pour transmettre ma supplique à Rome. Le 3 octobre, le secrétaire général de l'évèché me répondait en me demandant l'ancien induit avec mon dernier celebret (certificat épiscopal attestant qu'un prêtre est dans les conditions

canoniques requises pour être autorisé à dire la messe). Ces pièces devaient venir à lappui de ma demande. Je les expédiai aussitôt. Mais, le 10 octobre, je lus avisé par le secrétaire que le celebret était insuffisant : c'était celui que m'avait délivré, en octobre 1899, M. Odelin, vicaire général de Paris, quand je me préparais à quitter Neuilly pour m'installer à Bellevue. Il i'allait, me disait-on, un celebret de mon évêque, l'évèque du diocèse où j'avais reçu l'ordination, l'évèque de Chàlons-sur-Marne. L'attitude prise envers moi par M. Latty, après la condamnation de mes livres par le Saint- Oflice, a été signalée précédemment. Il me répugnait beaucoup d'écrire à ce personnage. Je m'adressai à l'un de ses vicaires généraux, par lettre du 10 octobre. Sacliant bien qu'il ne courait aucun risque à se moquer de moi, M. Latty me fit envoyer aussitôt l'attestation suivante :

Je soussigné, vicaire général de Ms'- l'évèque de Chàlons, cerlifie que M. l'abbé Loisy a quitté le diocèse de Chàlons en 1881, avec l'agrément de Mt'' Mcignan, évèque du diocèse, ol eonséquemmeiit

qu'à celte date l'autorité diocésaine le jugeait digne de célébrer la sainte messe.

(^hàlons-sur-Marne, le 12 octobre 1906.

A. Jacquet.

Vicaire (iciicntl.

Le secrétaire général de Chartres, en honnête homme qu'il était, jugea comme il convenait le procédé de M. Latty. Au reçu de ce document ridicule, il m'écrivit, non seulement qu'il n'en pouvait rien faire, ce qui était trop évident, mais que M. Latty n'avait pas le droit de me refuser ainsi le certilicat que je lui avais demandé.

Puisque j'avais tant l'ait que d'entreprendre ces négociations, je devais les suivre jusqu'au bout ; j'écrivis de nouveau, le 20 octobre, à AL Jacquet, insistant pour que l'évêque voulût bien donner le celebret ou exprimer les raisons canoniques de son refus. La réponse m'arriva, hautaine et froide, le 31 octobre. M. Latty, par l'organe de son vicaire général, déclarait ne pas me connaître, parce que j'avais quitté son diocèse depuis vingt-cinq ans, et que j'avais négligé d'adhérei- à l'instruction pastorale (ju'il

avait publiée contre mes doctrines en 1904 ; cependant il m'accorderait le celebret demandé, si le cardinal-archevêque de Paris voulait bien m'en donner un d'abord. Exigence assez singulière, puisque j'avais quitté aussi le diocèse de Paris depuis sept ans, que j'avais résidé cinq ans dans celui de Versailles, et plus récemment deux ans dans celui de Chartres, où j'étais encore. Mais M. Latty ne devait pas ignorer que le cardinal Richard était le grand dépositaire des intentions de Rome à mon sujet. En se retranchant derrière l'archevêque de Paris, il prenait ses précautions pour ne rien faire qui put donner au Vatican une lâcheuse impression.

J'écrivis donc, le même jour, lU octobre, au secrétaire du cardinal Richard, exposant mon inutile recours aux évèchés de province, et priant Son Éminence d'examiner si Paris pouvait concéder le celebret que Chàlons ne voulait pas octroyer le premier. Les ressources de ma patience étaient épuisées. Ma lettre à M. Clément ressemblait à une simple demande de renseignements. Le cardinal Richard pril le temps de la réflexion, comme les autres

prélats. Par une Icllre dalce du 11 novcnibro, M. Clément me fit savoir (jue Son Kminence ne pouvait pas encore me donner sa réponse, mais (ju'Elle me la ferait parvenir « prochainement ». Celte réponse n'est jamais venue, et je ne crus pas devoir insister pour l'obtenir.

Il n'est pas douteux pour moi que la réponse dilatoire du cardinal Richard était concertée avec Rome. C'est par un artifice analogue que l'on avait empêché George Tyrrell de dire la messe quand il eut été expulsé de la Compagnie de Jésus. Quelle fin se proposaient les autorités en employant à mon égard ce moyen détourné, je ne l'ai jamais su. Peut-être n'était-ce qu'une laçon de me pousser hors de l'Eglise, sans le Tracas d'une excommunication publicjue, ou })ien encore se figurait-on que, pour avoir l'autorisation que je semblais souhaiter, je serais disposé à entrer en des négociations qui permettraient enfin d'obtenir de moi des concessions solides. Dans cette dernière hypothèse, on se serait fait illusion sur mes sentiments. Mon désir était que l'induit fût refusé, et je prévoyais qu'il le serait. Mais Rome, sans doute, ne voulut pas prendre la responsabilité du refus, ou du

moins elle préféra n'avoir jias à l'exprimer, el elle aura preseril au cardinal Richard de me refuser le celebret, pour que l'indull ne pùl pas être demandé. Il eût été, je crois, plus dii^nc de me répondre qu'on ne m'autorisait pas à célébrer la messe parce qu'on avait cessé de me considérer comme appartenant à l'Eglise catholique. Otte déclaration, qui devait me libérer envers l'Eglise, je voulais que l'Eglise me la fit, et j'ai fini par la lui arracher.

J'avais déjà cessé de dire la messe quand je reçus la lettre de M. (élément. Une indisposition assez grave m'avait empêché de la dire le 2 novembre et les jours suivants. .le continuai de m'en abstenir lorsque ma santé fut meilleure. Ma dernière messe a été célébrée le !'''■ novembre 190() ; la première l'avait été le ,'iO juin 1879. Cet acte n'avait pas perdu pour moi toute signification religieuse; mais, dans les derniers temps, il m'était devenu à charge parce cju'il semblait impliquer la profession du catholicisme officiel. En y renonçant, je faisais un pas de plus dans la sécularisation de ma vie. .le n'eus pas un moment l'idée de continuer, sans induit ni celebret, à remi)lir celte fonction

sacordolalc. Ln prétenlion de rosier pnMrc catholique en dehors de l'Eglise romaine, ou catholique malgré le pape, n'était pas de celles qui pouvaient m'entrer dans l'esprit.

En ce temps-là même, les événements extérieurs contribuaient à etTacer les derniers vestiges du profond attachement que j'avais voué à l'Eglise. Je suivais avec le plus vif intérêt les débats législatifs sur la séparation des Églises et de l'Etat, les mesures prises pour l'application de la loi, l'opposition qu'y faisaient Pie X et l'épiscopat. L'attitude imposée par le pape à notre malheureux clergé me révoltait intérieurement ; quand je vis que tous les efYorts de la politique romaine ne tendaient qu'à créer chez nous une agitation qui pouvait dégénérer en guerre civile, et non pas dans l'intérêt véritable de la foi catholique en France, mais pour

sauver le misérable prestige politique du pontificat romain, alors, je l'avoue, je désespérai de l'avenir du catholicisme dans notre pays, et je me sentis heureux de n'être plus romain, pour être encore, et davantage, et tout à fait français.

.l'ai même pris, sans qu'on s'en aperçût, une part infinitésimale à ces grandes luttes. J'ai publié des écrits anonyiues, tout petits, contre les manifestes cléricaux. Ce lut à l'instigation de M. Paul Desjardins, dans les fascicules de rUnioii pour la vérité. Il va sans dire (jue je ne signai point mes articles, et je ne crois pas qu'on les ait beaucoup remanpiés. Le premier consiste en RèfJe.vious sur la lettre que les cinq cardinaux iVançais, certainement par ordre du pape, avaient adressée, le 2<S mars HlOô, au président de la Réi)ubli(pie, contre le projet de loi. \'oici ma conclusion, (jui ne laisse pas de faire quelque honneur à un politicpie aussi inexpérimenté que je le suis :

Hicn ne pouviiil mieux montrer que cetle lettre cl kl nécessité de la séparation et celle des préeaulions (|ue le législateur doit iircndrc pour que

l'Église n'abuse pas immédialement, contre le pouvoir politique et contre le pays même, de la liberté que la loi va lui donner. Toute la tactique de l'Église romaine se cache dans cette phrase : « Le projet de séparation conduit nécessairement à la persécution religieuse et n'est pas l'expression de la volonté du pays. » Du moment que l'Eglise ne pourra pas dominer, elle dira qu'elle n'est pas libre. En refusant de se placer sur le terrain légal, elle obligera le pouvoir civil à réprimer les actes d'insubordination qui, à raison même de celte attitude, se produiront de la part des catholiques, et elle se dira persécutée. Alors elle interprétera comme volonté de la nation les mécontentements qu'elle-même aura suscités.

Des politiques à courte vue peuvent trouver que l'on s'engage par la séparation dans une série de difTicullés qu'il serait plus sage de s'épargner en gardant le concordat. Ce dernier parti, s'il était encore possible, ne ferait que perpétuer un autre genre de malaise et d'embarras, avec un risque plus grand pour la liberté, toutes les libertés légitimes, et même la paix religieuse dans notre pays. L'avenir de la France est au prix d'une lutte où la victoire sera pour la société laïque, pour le pouvoir séculier, à condition que la puissance législative et le gouvernement se montrent en même temps forls et modérés, adversaires résolus de la domination cléricale et exempts de fanatisme antireligieux, capables de créer une loi de liberté et de

justice, et de la faire respecter. Ils donneront ainsi un grand exemple à la civilisation européenne '.

L'année suivante, je commentai l'encyclique (lu 10 août 190(), dans laquelle Pie X, contrairement au vœu exprimé par la majorité des évêques français, condamnait les associations cultuelles :

Les catlioliques libéraux et les libéraux non catholiques ont été encore une fois déçus par le Saint-Siège. Jugeant d'après le sens commun, ils se persuadaient que l'Église catholique ne pouvait pas manquer de se conformer à une loi régulièrement votée par le Parlement, et dont l'observation n'impliquait le désaveu d'aucun principe religieux. Kt voilà que le pape déclare ne pouvoir en conscience autoriser la formation d'associations cultuelles catholiques dans les dispositions prévues par l'article 4 de la loi concernant la séparation des Églises et de l'Etat.

Leur surprise eût été moindre et leur désappointement moins douloureux s'ils avaient lu attentivement et compris la première encyclique-, par laquelle le pape Pie X, en vertu de son pouvoir apostolique, réprouvait la loi élaborée par nos

1. Union pour l'Action morale (Libres Entretiens), juin 1905, p. 451.

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