‹ Choses passéesChapitre 26 sur 34 · Du 19 février · texte numérisé non relu

Du 19 février

Chambres législatives. Ils se seraient aperçus qu'un malentendu profond existe entre l'Hglise catholi(|ue, — j'entends dans ses représentants ofliciels, — et la société contemporaine. C'est ce malentendu qui les aurait d'abord frappés, et sans doute ils auraient pensé que l'accord entre le catholicisme et la civilisation moderne ne pouvait jamais être qu'apparent et en manière de compromis. Ils auraient su d'avance que l'Mglise n'accepterait pas la loi, mais qu'elle la subirait de plus ou moins bonne grâce... Ils auraient senti qu'entre les deux adversaires s'agite une question de vie ou de mort, l'Église n'abdiquant rien de prétentions que la société contemporaine ne saurait admettre sans se détruire elle-même, et la société contemporaine poursuivant, plus ou moins consciemment, un seul but, qui est l'extermination complète de la théocratie romaine par le principal de la raison et de l'expérience.

On peut s'étonner que si peu de gens aient semblé remarquer l'énorme anachronisme que commettait le pape Pie X en condamnant et annulant une loi préparée, votée et promulguée par notre gouvervenient... Le pape s'attribue le droit de juger, de condamner et de casser les lois portées par le pouvoir politique, toutes les fois qu'elles rencontrent l'Kglise el sa doctrine. El comme il n'est pas de loi qui échappe à cette rencontre, le pape Pic X s'arroge la mèuie autorité sur les pouvoirs de ce monde que les Grégoire VII, les Innocent III, les

Boniface VIII ; il apporte seulement un peu plus de réserve dans la forme de ses revendications, et encore.

Maintenant, je le demande, combien y a-t-il de catholiques, même de catholiques pratiquants et fervents, qui reconnaissent au pape une telle puissance? Quant à la masse des Français, il est inutile d'en parler. Pie X nous apparaît donc comme un contenq)orain de saint Louis qui aurait prolongé ses jours jusqu'à notre époque, et à qui l'histoire de six siècles n'aurait rien appris. Le pape ne comprend pas qu'il a cessé d'être le tuteur des peuples et des rois ; que la constitution des IClats modernes ne laisse aucune place à l'intervention de son autorité dans les affaires politiques; que les pires lois ne peuvent être amendées que par leurs auteurs responsables ; qu'un pouvoir spirituel comme le sien peut encore agir sur l'opinion publique par les voies de la persuasion, mais que des condamnations absolues dont les intéressés n'admettent plus le princi|)e ont quelque chose à la fois de monstrueux et de ridicule. Il ne voit pas que tout est artiliciel et fictif dans son attitude, la bonne foi et la sincérité de son geste étant naturellement mises à part.

Je laisse de côté certaines particularités du fait. Il parait certain, nonobstant le témoignage public de Sa Sainteté, que sa décision ne répond |)as au sentiment émis par la majorité des évêques de France dans leur assemblée tenue lin mai à l'archevêché

de P^ris. Je n'examine pas non j)lus si derrière le grand étalage de principes il n'y a pas l'intérêt purement politicjiie du Saint-Siège, dont le prestige baissera si les autres jiays catholiques suivent l'exemple de la P'rance...

Au nom d'un pouvoir que (les Français) ne prennent pas la peine de contester, tant ils sentent naturellement qu'ils n'en dépendent pas, le chef de l'Eglise, annulant une loi dont il ne peut arrêter les effets, s'adresse à une France catholique qui, depuis longtemps, n'existe plus, comme s'il ignorait l'existence d'une France nouvelle que ses anatlièmes ne sauraient toucher. Les termes manquent pour définir cet étrange phénomène de suggestion par de vieilles idées et de vieilles formules auxquelles la masse ne fait plus attention et qu'elle repousse d'instinct...

Il importe assez peu que le pape se montre disposé à regarder comme valide cette loi qu'il a frappée de nullité, si l'on veut bien la remanier de façon à garantir positivement « la divine constitution de l'Église, les droits immuables du pontife romain et des évêques, comme leur autorité sur les biens nécessaires à l'Eglise ». Ni M. Jaurès, ni M. Briand, ni M. Clemenceau, ni même M. Ribot n'ont l'intention d'aller jusque-là. M. Denys Cochin serait forcé d'y aller ; mais ce serait, ou je me trompe fort, avec le plus grand regret et la plus vive appréhension qu'il verrait une majorité parlementaire se rendre au désir du pape et consacrer

un succès si énorme, si imprévu, si périlleux pour l'élablissemenl catholique.

I.a séparation n'a pas été faite pour (|u'on introduise dans nos lois les décrets du Vatican touchant l'autorité absolue et l'infaillibilité du pontife romain ; elle n'a pas eu pour objet de remplacer la religion concordataire par une religion d'Klat '.

Ainsi les prélenlions de Pie X à réglementer la politique me semblaient aussi peu fondées et aussi inquiétantes que ses prétentions à réglementer la science. Mais ici les conséquences pratiques apparaissaient immédiatement ; il y avait un intérêt de la France qui était en jeu. Et les évèques obéissaient toujours ; ils répétaient comme si elles venaient d'eux les déclarations qui leur arrivaient toutes faites du Vatican. Toute cette mauvaise politique, ces efforts impuissants pour troubler le pays en faveur d'une cause qui visiblement n'était pas celle de la religion me paraissaient anlifrançais au premier chef. Ils m'irritèrent et m'indignèient plus profondément que les actes ecclé-

1. Union pour la Vcrilé , Correspondance , 1906, iv 2, pp. 162-175.

siastiques par lesquels j'avais été moi-même atteint dans le passé. Ce lut au point qu'en septembre, après que les évêques eurent résolu, contraints par Rome, de se mettre hors la loi, je rédigeai un petit manifeste où je faisais sommairement le procès de l'absolutisme romain et des croyances sur lesquelles il se fonde. Voici l'exorde de ce véhément discours, qui s'adressait aux évêques :

C'en est donc fait, et les évêques de France, obéissant au pontife de Rome, ont proclamé la fin du catholicisme français. Une loi réjiulièrement volée et officiellement promulguée par le gouvernement de la République donnait à notre religion la faculté de se perpétuer dans les mêmes conditions que les autres cultes, avec la majeure partie de ses biens antérieurement acquis. Le pape a voulu, les évêques ont décidé que les catholiques ne se conformeraient pas à cette loi et que l'Eglise la tiendrait pour non existante. Mais comme la loi existe, c'est elle qui, effectivement, va tenir pour non existante l'Église catholique. Voilà votre œuvre, Messeigneurs. On ne vous fera pas ici l'injure d'écrire que vous n'en avez pas prévu les conséquences. Vous l'avez accomplie malgré vous, et s'il est une chose que sans doute vous n'avez pas comprise, c'est l'obligation où vous étiez de suivre

vos lumières et voire conscience, non une autorité qui n'a même pas pour excuse du crime qu'elle vous a prescrit un intérêt quelconque de la foi religieuse dans notre pays ; c'est aussi peut-être jusqu'à quel point les principes que vous suivez, intelligibles pour vous, ont cessé de l'être pour vos contemporains.

La suite du document était sur le même ton. Paul Desjardins, à qui je communiquai ma philippique, jugea préférable de ne pas l'imprimer, parce que j'aurais été reconnu. Mes sentiments sont encore consignés dans une lettre, publiée depuis ', que j'écrivis le 20 décembre à un publiciste anglais qui m'avait interrogé sur ce sujet. La lettre se terminait ainsi :

Je souhaite me tromper, mais il est à craindre (jue l'Eglise de Fiance ne se relève jamais de la condition infime, équivoque, tourmentée, où Pie X vient de la jeter, et que la crise actuelle n'annonce la fin très prochaine du catholicisme parmi nous. Et ce n'est pas l'État, ce ne sont pas les évêques, si ce n'est ])ar leur obéissance au pape, qui auront amené ce triste résultat, c'est l'absolutisme romain

Page 1