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Quelques lettres

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qui, pour sauver ses prétentions, aura perdu ce qui restait de l'Eglise où brillèrent saint Bernard, saint Louis et Fénelon.

En ce qui concerne « la fin très prochaine », j'ai dû faire erreur ; mais j'avais parfaitement raison d'être indigné ; je le suis encore.

Dans les conditions qui m'étaient faites par l'Eglise elle-même, je ne croyais plus avoir motif de retarder la publication de mon ouvrage sur les trois premiers Evangiles. L'état de ma santé depuis le mois de novembre 1906 m'engageait aussi à me hâter. Je pris quelques mesures pour que cette publication eût lieu dans le cas où ma mort survien(hait avant que l'ouvrage fût imprimé ; mais la meilleure ])récaution était de pourvoir moi-même, tant que je pourrais, à la correction des épreuves. Le travail commença dès le mois de janvier 1907 ; il ne devait être terminé que dans les premiers

jours (U' janvier 1908. L'accueil que ferait ri^glise ;i mes deux volumes n'était pas douteux ; mais, celte fois, ce que pourrait penser l'Ef^lise m'était indifférent, et ce qu'elle pourrait faire contre moi ne m'inquiétait pas.

Les accidents hémorragiques qui s'étaient produits en novembre 1906 se renouvelèrent en janvier 1907 ; sans mettre pour le moment ma vie en danger, ils ne laissaient i)as d'être inquiétants. Etje pus voir qu'ils n'inquiétaient pas que moi. Le bon M. Monier vint de Paris pour me voir. Je ne sais pas s'il avait eu, à cette occasion, un entretien avec le cardinal Richard, mais il connaissait ses dispositions, et il me dit que, dans l'affaire de l'induit, le cardinal aurait consenti à m'accorder le celebret si Rome ne l'en eût empêché. M. Monier s'était pourvu, à toute éventualité, d'une autorisation de l'évêque de Chartres pour m'entendre en confession, si opportunité il y avait. Nous eûmes une très longue et très amicale conversation, nullement triste, bien qu'il n'y fût guère question que de ma mort.

Mon ancien directeur était venu pour me mettre en règle avec l'Église, pensant ou sachant

qiip Rome me considérait en fail comme excommunié, et ((ue la sépulture ecclésiastique me serait relusée si je venais à mourir sans avoir fait la rétractation qui m'avait été demandée en 1904. Il aurait voulu, en elï'et, obtenir de moi une déclaration écrite par latjuelle, tout en protestant de ma bonne foi et de la droiture de mes intentions pour le passé, autant que besoin serait, je soumettrais sans aucune réserve tous mes écrits au jugement infaillible de l'Eglise. Je dus donc lui remontrer que je ne croyais pas à l'infaillibilité de l'Église et ne pouvais me soumettre à son jugement ; du reste, l'Eglise était libre d'apprécier mes écrits comme elle l'entendait, et elle n'avait pas besoin pour cela de ma permission ; je n'avais pas besoin non plus de son approbation. Je ne cachai pas à M. Monier que j'avais pris des résolutions toutes contraires à celles qu'il sollicitait; que je voulais assurer, vivant ou mort, la publication de mes Évangiles synoptiques, et que cet ouvrage purement scientifique se trouvait en contradiction plus flagrante avec la théologie traditionnelle que tout ce que j'avais écrit auparavant. Je ne sais si mon vénérable interlocuteur

attendait une meilleure issue de sa démarche, mais il ne témoigna pas trop de surprise ; comme il était l)on, il lut plutôt heureux de me trouver moins près de la mort qu'il ne l'avait craint. 11 nie parla, avec la confiance d'autrefois, des alTaires ecclésiastiques, de la politicjue pontificale, dont il suivait le développement avec plus d'anxiété que d'admiration, des craintes (pi'il avait pour sa chère Société de Saint- Sulpice. H partit en me promettant de revenir, mais je ne devais i)lus le revoir.

Un praticien éminent, que je consultai à Paris en mars 1907, me conseilla de ne point rester à Garnay, où j'étais complètement seul pendant la moitié de l'année, et de me rapprocher de ma famille. Il m'avait trouvé affaibli plutôt que malade : mon infirmité consistait surtout à être beaucoup plus vieux que mon âge. Ma mère était morte au commencement de l'année 1901 ; je me retirai auprès de ma sœur ; à la fin d'avril 1907, j'étais installé à Ceffonds près Montier-en-Der.

Je n'y trouvai p:is d'abord la paix que j'y étais venu chercher. Ayant réglé à sa façon la situation de l'Église de France, Pie X entamait avec vigueur sa campagne contre le mouvement dit moderniste, et une série d'actes pontificaux et épiscopaux allaient se succéder qui m'atteignaient plus ou moins directement. Ces actes ne m'effrayèrent point. J'étais décidé à ne plus dire un seul mot pour qu'on me supportât dans l'Église, et j'étais prêt à en dire plus d'un pour faire connaître aux autorités ecclésiastiques ce que je pensais des actes en question. Je savais bien qu'au terme de ces explications viendrait l'excommunication salutaire , comme disait Tyrrell, et je m'obstinais à vouloir que l'Église elle-même me signifiât que je ne lui appartenais plus.

C'est ce qui explique le caractère de ma correspondance avec divers personnages au cours de cette période. Lorsque ces lettres ont été publiées, des juges qui se croyaient perspi-

caces se sont étonnés que j'eusse méconnu la mentalité de ceux à qui j'adressais mes communications. Cette mentalité-là, je la connaissais parfaitement, j'en avais assez souffert pour la connaître mieux que quiconque, mais j'étais résolu à ne la plus subir, et je lui découvrais la mienne, sans bravade, mais sans ménagement, pour que l'autorité sût bien ce qu'elle devait faire et ce qu'elle pouvait, ou plutôt ce qu'elle ne pouvait pas attendre de moi.

Dès les premiers jours de mai, je savais que la Revue d'histoire et de littérature religieuses, où je n'avais pas cessé d'écrire, était très menacée, que Rome allait la faire condamner par les évéques de France, et qu'on allait interdire à tous les prêtres d'y collaborer. Le 17 avril, dans un consistoire pour la création de nouveaux cardinaux, Pie X avait dénoncé les « rebelles qui professent et répètent, sous des formes subtiles, des erreurs monstrueuses..., sans se révolter, pour n'être pas mis dehors, mais néanmoins sans se soumettre, pour ne pas manquer à leurs propres convictions « ; et « cet assaut qui ne constitue pas une hérésie, mais le résumé et le suc vénéneux de toutes les héré-

sies, qui tend à miner les l'ondements de la foi et à anéantir le christianisme ». Le 29 avril, le cardinal Steinluiber. préfet de l'Index, écrivait à l'arclievèque de Milan contre la revue progressiste // Rinnoimmento, (jui se publiait dans cette ville, traitant les rédacteurs de « soi-disant catholiques », qui « dans leur orgueil se i)osent en maîtres et en docteurs de l'Eglise », et désignant nommément Fogazzaro, Tyrrell , von Hùgel, Murri.

Puisque le plan de la guerre antimoderniste était déjà tout tracé, il n'est pas douteux que le pape, s'il a eu en vue plus spécialement dans son allocution certains personnages italiens (ju'il connaissait de plus près, ne laissait pas de viser l'ensemble du mouvement dit moderniste et ses principaux chefs, parmi lesquels il m'a toujours fait l'honneur de me compter. C'est pourquoi je me permis d'adresser, le 12 mai, à mon ancien correspondant le cardinal Merry del Val, quelques remar(iues sur l'allocution de Pie X. Rappelant les événements de 1904, je disais :

Votre Eniiiience exigeait une rétractation si éleiidue que je n'en ai pas pu même concevoir la jxjssihilitc.

Celle exigence m'a loujours paru dépasser de beaucoup la portée du jugement rendu... Mais il serait faux et injuste de dire que je ne me suis pas révolté parce ([ue j'ai craint d'être mis dehors. Je ne me suis pas révolté parce que je n'avais aucun motif de conscience pour roni[)re avec l'Eglise, et que je pensais avoir de ces motifs pour rester dans la profession du cathoMcisme. Ce ne sont pas les menaces dont on a usé envers moi qui ont déterminé ma conduite. Et bien que cette conduite n'ait pas été comprise, je ne regrette pas les sacrifices que j'ai faits, il y a trois ans, pour contribuer autant qu'il était en moi à la pacification des esprits.

J'avais été si outré de l'injure faite au baron von Hiigel, le moins orgueilleux des hommes, (jue je ne pus m'empêcher d'écrire aussi, le même jour, au cardinal Steinhuber, pour lui (lire ma surprise atlligée. Et comme un rédacteur de Vrniners, obéissant peut-être à des instructions venues d'en haut, avait mis en cause la Revue d'histoire et de littérnfure religieuses, j'envoyai aussi, ce jour-là, — pour la première fois de ma vie, bien que l'occasion ne m'eût pas manqué depuis plus de quinze ans, — une lettre rectificative à un journal.

C'était une e\[)érience (jue je voulais faire.

Les allaques de la « bonne presse » ne m'avaient jamais inspiré que du mépris, mais je n'étais pas lâché d'étudier un peu ses procédés dans le détail. Je fus servi à souhait. Le rédacteur à (jui j'adressais ma lettre crut pouvoir en tirer parti contre moi ; il la publia avec un commentaire de sa façon ; je lui en écrivis d'autres dont il ne publia que des fragments ou des analyses peu exactes. En un mot, je pus mesurer les ressources de sincérité et d'impartialité dont dispose un journaliste catholique lorsqu'il traite avec un mal pensant. Le public n'y comprit rien, et plusieurs se demandaient pourquoi je risquais, sans motif apparent et dans des conditions aussi défavorables, certaines conclusions radicales sur la rédaction des Evangiles, la conception viiginale du Christ, les récits de sa résurrection. C'est que je ne craignais pas de me compromettre, et que les répliques de mes contradicteurs, — car le journaliste laïque se fit aider par la science d'un bénédictin et celle d'un prêtre lauréat de l'Académie française, — qui ne m'apprenaient rien sur le fond des questions, avaient néanmoins pour moi un intérêt assez varié. J'aurais pu, il est

vrai, employer plus utilement le temps que je donnai à cette polémique. ^

Le 28 mai, le cardinal Richard signa son ordonnance contre la Renne d'histoire et de littérature religieuses. Autant qu'il m'en souvient, la plupart des évèques de France la promulguèrent dans leurs diocèses. Elle fut lue au prône, par ordre supérieur, dans l'église de Montier-en- Der. L'ordonnance se l)ornait à interdire la collaboration des ecclésiastiques à un recueil qui, disait-elle , avait publié récemment , « outre certaines Chroniques bibliques, irrespectueuses, téméraires et dangereuses , plusieurs articles notoirement contraires au dogme catholique, à savoir trois articles signés Dupin, sur la Trinité, et un article, signé Herzog, sur la conception virginale du Christ ». On ne nommait pas l'auteur des « Chroniques bibliques » , et on aflectait de nommer Dupin et Herzog, en insinuant, conformément à la vérité, que c'étaient des pseudonymes. Qui étaient ou qui était Dupin

1. On peut en voir les documents dans Quelques lettres. Le même recueil contient les lettres adressées aux cardinaux Merry del ^'al et Richard, et les autres que je signale dans la suite de mon récit.

et Herzog, nul oiliciellemenl ne le sait encore aujourd'hui. Mais des personnes charitables avaient pris soin de dire que c'était moi, et le texte archiépiscopal pouvait s'entendre dans ce sens. Je m'empressai d'instruire le cardinal, dès le 2 juin, que, s'il avait voulu signifier cela, il s'était trompé ou on l'avait trompé : je n'avais pris aucun pseudonyme depuis l'alTaire de la Revue du clergé français, en octobre 1900. Et je profitai de l'occasion pour expliquer au cardinal Richard quel était le caractère d'une publication telle que la Revue dlûstoire et de litlérature religieuses.

Cette Revue, lui disais-je, n'est pas un organe d'enseignen ent dogmatique, avec un programme doctrinal qui lierait tous ses collaborateurs. C'est un recueil de travaux scientifiques auxquels on ne demande pas autre chose que d'être vraiment scientifiques, et qui doivent êlre appréciés indépendamment les uns des autres... La' réversibilité des mérites n'a pas lieu de s'appliquer ici. Mes articles, s'ils sont faibles et insuffisants, ne font pas tort à la magnifique élude que Ms?"" Duchesne a jadis publiée chez nous surles origines du pouvoir temporel des papes. Réciproquement, cette étude ne communique pas l'ombre de prestige à ce qui

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