L. — Certes, Monseigneur
M. — Dites-les moi, ou plutôt laissez-moi les dire. Il y a que l'auteur, vivant ou étant censé vivre au temps de Cyrus, j)araît ignorer l'histoire de son époque. D'autre part, il connaît au mieux l'histoire d'Antiochus Kpiphanc. C'est fort singulier. Les prophéties ne sont pas d'ordinaire aussi précises. Mais les prophètes, après tout, voyaient les choses en vision. Ézécliiel parle des visions de Dieu.
L. — Sans doute. Mais cela n'explique pas pourquoi Daniel ignore l'histoire de son temps.
M. — C'est vrai. Seulement, voyez-vous, il ne faut pas aller trop vite. Les rationalistes disent que l'auteur de Daniel a été contemporain d'Antiochus l-^piphanc : c'est une possibilité. La tradition adirme que Daniel a vécu au temps de Cyrus; c'est une possibilité. Mais, comme prêtres, nous sommes les avocats de l'Église, les avocats de la tradition. L'Eglise est fondée sur la tradition : nous ne pouvons pas abandonner la tradition. Les protestants peuvent dire sur la Bible tout ce qu'ils veulent : ils
ne sont pas fondés sur la tradition Ainsi, vous
trouvez dos dillicultés à Daniel?
L. — Celle ([ue vous venez de signaler, Monseigneur, l'ignorance de l'auteur sur l'époque où on le fait vivre,
M. — Bon ! C'est une difïicullé. Mais sommesnous bien instruits de ce qui s'est passé?
L. — On sait que la prise de Babylone par Cyrus ne s'est pas accomplie dans les conditions marquées par Daniel. Le dernier roi de Babylone ne s'appelait pas Ballhasar, et ce n'est pas Darius le Mède, c'est Cyrus qui lui a succédé.
M. — Est-ce bien sûr? Ce roi de Babylone avait peut-être plusieurs noms. Darius était peut-être un vice-roi. Ce sont des possibilités, entendez-vous? On peut défendre la tradition par des possibilités. Le livre de Daniel a dû être écrit à Babylone, il est au courant des choses de Babylone.
L. — Des choses, peut-êlre ; mais pas de l'histoire. Babylone, avec ses temples et ses sacerdoces, existait encore au temps d'Antiochus Kpiphane. Une certaine connaissance des choses babyloniennes ne prouverait pas l'authenticité du livre.
M. — C'est une possibilité. Je crois que le livre a été composé à Babylone au temps de Cyrus et qu'il aura été remanié, développé, au temps d'Antiochus Épiphane. C'est une autre possibilité, même une probabilité. Mais nous sommes les avocats de la tradition, des avocats sincères, sincères !...
Avez-vous étudié la tradition relative à Daniel?
Hieii n'est plus curieux. Origène clil en quclcjuc endroit qu'il ne devroit pus ciler Daniel parce que ce n'est pas un proplièlc. Saint Isidore de Séviilc — ce n'était pas un homme très intelligent, saint Isidore de Séville, — dit que, selon certains docteurs, le livre de Daniel aurait été écrit sous le règne d'Antiochus Kpiphanc. 11 ne condamne pas cette opinion ; je ne la condamnerai pas non plus, mais je ne la suivrai pas. Nous sommes les avocats de la tradition.
Que pensez-vous de la fameuse prophétie des soixante-dix semaines d'années'?
L. — Il me paraît diflicilc d'en fixer le point de départ et le jjoinl d'arrivée.
M. — Oh ! le point d'arrivée, c'est l'époque d'Antiochus Epiphane. Voyez, cette prophétie est regardée comme la plus solide des prophéties messianiques; elle porte à faux! D'ailleurs, elle n'existait guère avant Bossuet ; c'est Bossuet qui l'a mise en forme. Les anciens interprètes sont fort indécis à ce sujet. Mais, par exemple, voilà encore une chose qu'il ne faut pas dire trcp haut.
Que pensez-vous des prophéties en général?