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rinlcnlion. Uoiiie fit ce qui était en son pouvoir pour que l'ordre qu'elle donnait à tous catholiques de !omi)re avec moi les relations de société ne demeurât pas lettre morte. Par ses ordres certainement, et non par la [)ropre initiative de M. Herscher, le jugement inquisitorial fut afiiché dans les églises du diocèse de Langres, spécialement à Ceffonds et à Montieren-Der. Mais les fidèles ne comprirent pas ou ne voulurent pas comprendre. On trouva, au contraire, tout naturel que je quittasse l'habit ecclésiastique, puisque je n'avais plus le droit de le porter. Même les habitants de Ceffonds, deux mois après, me donnèrent spontanément soixante -dix -huit suffrages pour le conseil municipal. 11 s'en lallut de trois voix (jue je fusse élu. Le succès importait peu. Le témoignage de sympathie était significatif, et j'en sais gré aux braves gens qui me l'ont offert.
A l'excommunication libératrice je ne trouvais qu'un seul défaut : elle arrivait vingt ans trop tard. Je n'avais que cinquante et un ans ; mais combien de mes années avaient compté double ! C'était pour terminer mes jours auprès de ma famille que je m'étais retiré à Ceffonds.
Je n'attendais plus rien de la vie, et l'excommunication ne me rendait aucun espoir. Elle m'assurait seulement, ou du moins elle paraissait m'assurer une fin tranquille. Ma paix intérieure était entière. Pour retrouver dans mes souvenirs une pareille sécurité de l'àme, il fallait remonter aux temps de ma prime jeunesse, lorsque, sans aucune préoccupation d'avenir, sans aucune inquiétude d'esprit ni de conscience, j'aidais ma mère dans le soin de ses volailles et de son jardin. J'étais revenu à la campagne ; je me remettais à cette vie simple et à ces petits travaux que j'avais toujours aimés. Ma résolution était de continuer mes études sur le Nouveau Testament, de commenter les Actes des apôtres et les Epitres de saint Paul, et de couronner la série de mes publications par un livre sur la fondation de l'Eglise chrétienne; Provisoirement, et pendant (jue les insipides commérages de la presse allaient diminuant à mon sujet, je jouissais du plaisir de n'être plus d'Église et de m'appartenir enfin quelque peu. En mai 1908, la chaire d'histoire des religions devint vacante au Collège de Erance par le décès de son titulaire, Jean Réville, qui l'occu-
pait à peine depuis un an. Jean Réville était à peu près de mon âge, et de constitution robuste. Il ne m'était jamais venu en pensée que je pourrais lui succéder. La nouvelle de sa mort me causa une sorte d'etfroi. Je prévis ce qui allait arriver : des personnes bienveillantes me solliciteraient de briguer sa succession, qui, au premier abord, ne me tentait pas du tout. En effet, Jean Réville était à peine enterré que, de l'Kcole pratique des Hautes Etudes, on m'invitait à postuler la chaire d'histoire des origines chrétiennes, qu'il avait gardée en entrant au Collège de France ; en même temps, quelques professeurs du Collège insistaient pour que je posasse ma candidature à la chaire d'histoire des religions.
La question pour moi n'était pas de choisir entre ces deux propositions, mais de savoir si j'en accepterais une. Mon inclination n'était pas à reprendre une carrière publique. Mais je me dis que peut-être je n'avais pas le droit de suivre mon inclination. Si je pouvais rendre quelques services dans l'enseignement national , mon devoir n'était- il pas tracé par l'occasion (|ui s'offrait ? Ma santé n'était pas brillan' l'avait-
elle jamais été, et ne m'avait-elle pas laissé toujours une suffisante faculté de travail ? Avais-je un motif sérieux de décliner le suffrage des savants éminents qui me jugeaient digne de devenir leur collègue ?
J'hésitais encore quand le bruit de ma candidature éventuelle au Collège de France se répandit dans la presse. L'accueil qu'on y fit d'un certain côté me décida. Parce que le pape avait solennellement déclaré que je n'étais plus des siens, on feignait de croire que mon nom sur une liste de professeurs de l'État serait une injure à la foi des catholiques. Le bras séculier ne prêtant plus son appui aux condamnations inquisitoriales comme au temps où Jean Huss, Jeanne d'Arc, Savonarole furent brûlés, on voulait du moins que je fusse moralement annihilé. Comme je ne me sentais nullement disqualifié pour une fonction quelconque au service de mon pays ; comme je ne l'étais pas davantage aux yeux de tous les hommes impartiaux qui avaient connaissance de mes travaux et de mon passé ; comme il était inadmissible qu'un jugement théologique et ecclésiastique fît loi au Collège de France; comme j'enten-
dais bien retenir le droit d'exister, le droit de travailler, le droit d'enseigner ; comme on faisait de moi, sans le vouloir, une liberté : j'entrai dans le rôle que m'avait préparé cette opposition et j'y suis resté.
C'est ainsi que je fus candidat à la chaire d'histoire des religions ; je fus proposé par le Collège de F'rance à la nomination du ministre de l'Instruction publique, et je fus nommé. Mes électeurs peuvent témoigner que jamais candidat ne les a moins importunés ; je m'en étais rapporté à leur sagesse et à leur justice ; jusqu'au dernier moment, j'étais, au fond de moi-même, plus résigné à un échec qu'au succès. La réussite ne m'inspira d'autre sentiment que celui des responsabilités que m'imposait ma situation nouvelle.
Renan m'avait donné une très haute idée du Collège de France et de la place qu'il occupe, (ju'il doit occuper dans l'enseignement supérieur, .l'ai dit plus haut le profit que j'avais tiré de son cours d'hébreu, mais c'est surtout dans ses écrits que Renan m'avait fait connaître le (Collège; j'avais lu cl relu la leçon d'ouverture qui lui valut sa révocation provisoire, et les
explications qu'il avait publiées à ce sujet, aussi les articles où il racontait les premières gloires de l'institution que lui-même honora, et l'idéal qu'il s'en faisait. Tout ne me plaît pas également dans la production littéraire de Renan, mais ses œuvres historiques sont plus solides que beaucoup de ceux qui font profession d'être ses admirateurs ne veulent bien le dire. Ne le blâmons pas trop d'avoir été merveilleux écrivain en même temps que savant. 11 y aura toujours assez d'érudits qui écriront mal. Renan a été mon maître sans que j'aie jamais conversé avec lui. Je le lisais pour le critiquer; mais j'apprenais beaucoup en le critiquant. C'est un peu sous son patronage que je me risquai à entrer dans sa maison.
A aucun titre je ne prétendais être son successeur; mais il pouvait m'être un modèle utile à suivre en beaucoup de choses. Part faite au scepticisme souriant et à l'ironie bienveillante que Renan affectait peut-être par coquetterie intellectuelle, il estimait la religion, respectait le sentiment religieux, gardait une véritable reconnaissance à l'Eglise pour le bien moral qu'elle lui avait fait. Cette attitude-là n'était
j)oinl d'une àme vulgaire, et elle se recommande à quiconque se trouve à l'égard de la religion et de l'Eglise dans une situation analogue à celle de Renan. Comme philosophe, Renan estimait que ce qu'il y a de plus consistant dans la religion est l'idéal moral qu'elle soutient, et que cet idéal, toujours perfectible, est immortel. C'est encore une leçon qui peut être bonne à garder. Et cet auteur de tant de beaux livres et de jolis mots avait dit, dans ses Soiweiiirs de jeunesse, cette parole qui était pour moi un encouragement : « Saint-Sulpice sait d'original ce qu'est le christianisme, l'Ecole polytechnique ne le sait pas. » Il n'aurait probablement pas fallu le prier longtemps pour lui faire dire que d'autres Picoles non moins illustres ne savaient guère mieux que l'École polytechnique ce qu'est le christianisme et même ce qu'est en général la religion. Je n'ignore pas que. dans le contexte de la parole citée, il s'agit des doutes de Renan, de ses études d'exégèse, auxquels Gratry ne comprit rien. Mais de telles sentences sont faites pour être élargies par les commentateurs, et l'on ne va pas contre la pensée de Renan, dans ce passage ou ailleurs, en lui faisant dire que
l'expérience des choses religieuses est une grande ressource pour l'intelligence historiquedes religions.
J'expliquai dans ma leçon d'ouverture comment je comprenais l'enseignement (|ui m'était confié. Ce qui me semblait le plus urgent dans les études générales auxquelles m'invitait le titre de ma chaire n'était pas d'ébaucher une synthèse de l'histoire des religions ou bien d'une époque importante de cette histoire, par exemple, la fortune du christianisme et sa victoire sur les religions de l'empire romain, mais de m'attacher aux éléments essentiels des religions vivantes et d'analyser le caractère et les formes de ces éléments dans les différents cultes, afin d'atteindre ainsi au plus intime, non seulement de chaque religion, mais de toutes les religions et de la religion. Les éléments en question étaient le sacrifice, la divination et la prophétie, la prière, la morale religieuse, les croyances, les sacerdoces, les initiatives réformatrices d'où proviennent les religions qu'on dit universelles par opposition aux cultes de tribus ou de peuples. Je commençais par le sacrifice, les rites étant dans toutes les religions
rélément le plus consistant, le plus durable et celui où se reconnaît le mieux l'esprit de chaque culte.
Mon programme n'avait pas le moindre éclat. Il n'était pas fait pour Irapper l'imagination de mes auditeurs. Son apparente simplicité pouvait même induire à le trouver un peu commun, peut-être au-dessous de ce qui convenait dans le lieu illustre où je venais l'apporter. Vingt ans plus tôt, lorsque, prêtre ignoré de tous, j'essayais d'introduire la critique dans l'étude de la Bible chez les catholiques, j'avais pareillement esquissé un plan de travaux que les plus beaux esprits du milieu où je vivais alors étaient tentés de juger presque insignifiant : j'en avais tiré beaucoup plus qu'on ne s'y attendait et qu'on ne me demandait. Il ne s'agissait plus maintenant de faire valoir les droits de la critique, mais peut-être de l'orienter et de la pratiquer sagement. Dans les dernières années, il avait été surtout (juestion des méthodes à suivre en histoire des religions, comme si la méthode d'investigation historique et d'observation critique était encore à découvrir. Un historien des religions qui se respectait devait
produire une méthode nouvelle, et même l'on aurait pu croire que la méthode seule, à défaut d'œuvres, suffisait à recommander son homme. Des hypothèses aussi générales qu'absolues sur l'origine des religions allaient leur train. Mon originalité, si je l'ose dire, consistait à penser que la vraie méthode en histoire consiste à bien voir, à pénétrer le plus intimement et le plus largement possible dans la signification des témoignages et des faits ; elle consistait aussi à ne produire aucune théorie qui fût censée contenir le dernier mot de l'histoire que j'avais à explorer. L'érudition était à l'œuvre et pratiquait ses recherches sur les religions : ce qui manquait le plus, à mon humble avis, était la pleine intelligence des réalités qui constituent la vie des religions et de la religion. C'est pourquoi j'eus le regret de ne faire aucune révélation méthodologique à la foule qui se pressait au Collège de France, le 3 mai 1909, animée de bienveillance et de curiosité, pour entendre ma première leçon.
Ni mon espoir ni mon intention ne pouvaient être de remplir le cadre que je donnais à mon enseignement. Lorsque, dans l'énumération des
sujets que j'aurais à traiter, j'assignais le dernier rang aux grands initiateurs de religion, je ne m'engageais pas à ne parler d'eux, de certains d'entre eux qui nous intéressent particulièrement, Jésus et saint Paul, qu'après avoir épuisé toute la série qui les précédait. Le christianisme n'est pas la clef de l'histoire universelle; mais, en tant que l'histoire des religions nous est utile à connaître, il en est, à certains égards et relativement à nous, le centre. L'histoire du christianisme aide à comprendre celle des autres religions, et réciproquement. Dans mon enquête sur le sacrifice, après avoir étudié ce rite ou plutôt ce système de rites, dans les religions du monde antique, j'ai été amené à examiner la place du sacrifice dans le culte chrétien, et cette place m'est apparue dans un tout autre jour qu'au temps où j'étudiais en eux-mêmes les textes bibliques et les origines chrétiennes, sans m'inquiéter beaucoup du milieu où le christianisme est né. De mes excursions à travers les religions du monde je reviens au fait chrétien pour en déterminer plus exactement le sens et la portée. S'il m'est donné d'achever mon étude sur le sacrifice, (jui m'aura introduit au co'ur
de la plupart des religions, il est bien proi)able que je discuterai à nouveau la genèse du christianisme, la métamorphose de l'Evangile prêché par Jésus en une religion qui n'était ni le judaïsme ni le paganisme, et qui avait emprunté à l'un et à l'autre ce dont elle avait besoin pour s'imposer au monde méditerranéen.
Ce travail n'est pas superflu. L'étude impartiale et sereine du passé religieux de l'humanité n'est pas indifférente à la solution des graves problèmes qui s'agitent au sein de la société contemporaine. J'y emploierai les forces et les jours qui me restent, au service de la France, dans son vieux Collège, devenu mon sûr asile, mon suprême honneur et ma dernière affection.