M. Vigoureux
L, — Certes !
M. — Pourtant son apologétique est bien faible. Par exemple, si ce qu'il dit des récils chaldéens de la création et du déluge est vrai, que ces récits soient plus anciens que nos récits bibliques, il n'y a plus moyen de soutenir que le déluge est un fait de riiistoire, que le récit biblique de la création s'accorde avec la science. Il continue de l'afîirmer, mais il devrait le nier. Seulement, il ne peut pas le nier. Nous avons fait de gros livres pour prouver que tout cela était arrivé. Il faut respecter la tradition.
Sachez-le, mon bon ami, la critique n'a jamais existé dans l'Église. Qu'est-ce que les Pères ont compris à la Bible? Rien du tout. Et pendant le moyen âge?... Et depuis?... Richard Simon fut un homme intelligent, un grand critique. Mais, remarquez-le bien, il n'a pas réussi. Bossuet l'a écrasé; Bossuet a fait loi. Rome n'a jamais rien entendu à ces questions-là. Tout le clergé catholique est dans une profonde ignorance sur ce sujet. A l'en vouloir tirer, on court de gros risques, car nos théologiens sont féroces ; ils nous mettraient à l'Index pour rien. Croyez-moi, mon petit Loisj', il faut être bien prudent. J'ai contribué à vous engager dans la voie de la science ; c'est pourquoi j'ai le droit de vous dire : Prenez garde ! C'est un conseil de père. Si vous vous exposez au danger, ceux qui pensent comme vous ne viendront pas à votre secours.
Les Pères jésuites nous donnent la mesure de ce qu'on peut écrire sur les questions bibliques; ils les étudient à leur manière. Ils ont beaucoup de crédit, les Pères jésuites ; on ne devient pas cardinal sans leur permission ; il faut être bien avec eux.
Soyons les avocats de la tradition ! Il est vrai qu'on ne sait pas trop où nous allons. Voyez ce que sont devenues les Églises d'Orient. L'Église catholique s'est pétrifiée quelques siècles après elles. La même destinée l'attend. Qu'y voulez-vous faire? Sans doute, le divorce entre la foi et la science s'accentue de plus en plus. Mais ce n'est pas nous qui avons créé cette situation ; nous n'en sommes pas responsables. Bossuet, en étouffant Richard Simon, a étoufîe pour des siècles la science biblique dans l'Église. Si vous suivez les traces de Richard Simon, vous n'aurez pas plus de succès, vous serez condamné comme lui.
D'ailleurs, les concessions que nous pourrions faire maintenant n'atioutiraienl à rien. Ce n'est pas le moment d'encourager le rationalisme, qui est déjà très fort et que nous ne pouvons pas nous flatter de convertir. La tradition de l'Église est fondée sur le miracle ; nous ne pouvons pas nier le miracle. Mais, si le miracle est possible, mon cher Loisy, tout est possible ; nous devons tout croire. Soyons donc les avocats de la tradition, des avocats sincères, toujours sincères !
L'avenir de l'Eglise en France n'est pas brillant.
La siipi)rcssion du budget des cultes ne tardera guère. Quand le chétif prestige du fonctionnaire d'Etat nianciuera au prêtre catholique, il ne lui restera plus rien. Je suis persuadé que noire société ne peut pas vivre sans l'Kglise, et je vois pourtant qu'elle est en train de se passer d'elle. Vous êtes un esprit sérieux, qu'en pensez-vous?
L. — Je pense comme vous, Monseigneur, que la société a besoin de l'Eglise. Je crois aussi que l'Église pourrait recouvrer son influence sur la société. Mais la i)remière condition de cette influence, en ce qui regarde les classes éclairées, me paraît être une refonte plus ou moins profonde de l'enseignement religieux, en commençant par l'enseignement biblique.
M. — Cela est dillicilc, impossible. Vous vous briserez inutilement. Encore une fois, prenez garde I Parmi les jeunes gens que j'ai orientés vers les éludes bibliques, il y en a qui ont mal tourné.
Voyez comment j'ai conduit ma carrière et mes travaux. On dit que je vais être cardinal; je crois, en effet, que le gouvernement m'a proposé au choix du Saint-Père. Les éludes auxquelles je me suis livré ont agrémenté mon existence. La Bible, vous le savez bien, est un livre extrêmement curieux. A la vérité, nous travaillons dans une chambre fermée. Moi aussi, j'ai essaj'é doucement, très doucement, d'ouvrir un peu la fenêtre: dans tous mes livres, j'ai glissé quelque chose d'utile.
Mais ce qu'il finit éviter par (lessii<> tout, c'est de se compromettre. Ma vie aura été très sup|)ortal)le, parce que j'ai toujours été très prudent. Je suis enchanté d'avoir causé avec vous des (pieslions bibliques, et je serai toujours heureux d'avoir de vos nouvelles.
Je n'ai plus revu le cardinal Meignan, qui mourut en janvier 1896. Ce qui me frappa le plus dans notre entretien ne fut pas la réelle bonté de cet homme, qui n'allait si loin dans ses confidences que pour m'épargner les suites de ce qui lui paraissait une course à l'abîme. Il connaissait beaucoup mieux que moi, beaucoup mieux que M, d'Hulst, l'Eglise catholique, et Rome, et les congrégations religieuses. Au point de vue politique, ses conseils étaient la sagesse même. Ils me parurent moins louables au point de vue de la vérité, de la sincérité. La prudence dont se vantait le vieux prélat me semblait n'être qu'habileté. C'était aussi une expérience dont il voulait bien me faire profiter. Quand même il n'aurait pas été ambitieux des honneurs ecclésiastiques, il n'aurait pas été moins circonspect dans ses publications. Il était sincèrement persuadé que l'enseignement
calholi(iue ne pourrait jamais sortir de Tornière traditionnelle. De mon côté, je n'étais nullement assuré qu'il se trompât en ce point. Mais je croyais légitime, nécessaire, de tenter un elTort, dans l'intérêt même de l'Église. M. Meignan se trouvait fort bien dans l'ornière, où il avait ramassé la mitre, puis la pourpre ; je m'y trouvais fort mal, quelles que fussent mes chances d'avenir dans l'Eglise, s'il fallait mentir perpétuellement à mes convictions les plus intimes et les plus certaines.
L'archevêque de Tours me faisant défaut, je ne cherchai pas d'autre avocat. Rien n'était plus loin de ma pensée que d'engager M. d'Hulst à écrire sur les matières d'exégèse. J'estimais que sa qualité de recteur le lui interdisait ; il ne devait pas se compromettre lui-même dans des (|uerelles théologiques ; il n*' [)ouvait intervenir ulilemcnl en ma faveur au|)rès des évê([ues ou (lu pape (ju'à condition de n'être i)as suspect ; il
avait enfin une excellente raison pour se taire, c'est que, si intelligent qu'il lïil, il était incompétent en matière de critique biblique. S'il m'avait manil'esté l'intention d'écrire sur ce sujet, je l'en aurais dissuadé. Mais il ne me fit pas connaître la résolution qu'il avait prise de traiter « la question bibli(jue », et il me donna communication, ])ar une épreuve portant la mention : bon à tirer, le 20 janvier, de l'article qu'il avait préparé pour le Correspondant du 25.
Le succès qu'avait obtenu dans certains milieux son article sur Renan l'avait sans doute encouragé. Il ne se proposait rien de moins que de faire une brèche dans l'enseignement théologique ; il croyait que cette brèche était possible en elle-même, qu'elle était possible pour lui, et que je serais libre, à la faveur de cette brèche ouverte, quoi qu'en pût penser M. Icard, de poursuivre mes travaux. Voici le billet qui accompagnait l'épreuve de l'article :
Vendredi. '
Clier ami, avant d'cnvojer mon épreuve corrigée à l'imprimeur, je veux mettre sous vos yeux mon