AU COUVENT DE NEUILLY
Le vendredi 17 novembre 1893, après sa messe, M. d'Hulst m'emmena chez lui et me fit part de la décision (ju'avaienl })rise contre moi les évoques protecteurs de l'Institut catholique. Il l'ut bref et sec. « Ce serait temps perdu de nous attendrir », me dit-il en manière de préambule. Il me sembla partagé entre deux sentiments : d'une part, il comprenait fort bien que mon expulsion, dans les conditions où on l'opérait, n'avait rien de glorieux i)our l'établissement qu'il dirigeait, et il ne pouvait pas se dissimuler que, si ma vie était maintenant brisée, il y était pour quelque chose ; d'autre part, il éprouvait un soulagement très sensible à être entièrement dégagé de cette fâcheuse question biblique où il avait failli se perdre
à cause (le moi. Il se borna donc à me dire ce (jue les évêcjues avaient résolu; il ajouta (jue le cardinal Richard s'était engagé à me procurer un service (raumônerie, et que Son P^mincncc me recevrait le lendemain. Des années écoulées, du labeur (jue j'avais fourni, du dévouement dont j'avais lait preuve, el qu'il n'ignorait pas tout à fait, il n'avait en cet instant aucun souvenir. Nous nous quittâmes froidement.
De mon côté, en cet écroulement total de ma situation, je comprenais que le passé dont M. d'Hulst paraissait faire si bon marché ne reviendrait jamais ; que je ne rentrerais pas dans cette maison à laquelle j'avais donné le meilleur de mon activité et île mon alîection ; que, si l'on avait pensé me mettre à la porte de l'Institut catholi(jue, j'étais, en réalité, à la frontière de l'Eglise. Cette frontière, il me répugnait et durant bien des années encore il devait me répugner de la franchir. Mais je voyais déjà comment on pounait me la faire passer. Je le vis mieux encore le lendemain.
Parmi les moments de mon existence qu'\ m'ont a[)porté de grandes épreuves morales, je
lie sais s'il y cii ciil de plus angoissanls (jiie ceux où j'eus l'honneur d'entretenir le défunt archevêque de Paris. C'était un homme d'un autre âge : la langue qu'il parlait ne me disait rien, et il n'entendait pas celle dont j'avais ap])ris à me servir. Son esprit n'était pas très cultivé ; mais il était loin d'être aussi borné que parfois on le disait tout bas dans son clergé. Il avait apporté de sa Bretagne une foi de granit que nul doute n'avait jamais dû effleurer. Il voulait être juste; il était bon ; j'ai entendu dire par des personnes de son intimité qu'il était très charitable. Mais il était fort mal préparé à entendre la question biblique et l'on peut dire toutes les questions contemporaines. Il croyait fermement à la théologie, à la tradition de l'Eglise, et il y conformait docilement son esprit, où ne logeait aucune idée personnelle ; que d'autres, surtout des prêtres, trouvassent quelque difficulté à cette soumission absolue de l'intelligence, c'était pour lui une sorte de mystère, un mystère qui cachait une perversité de l'âme. Nourrir une pensée propre, qui ne s'accordait pas avec la pensée de l'Eglise, était !c fait d'un esprit orgueilleux, livré à Satan. Et
la pcnsét' de l'Eglise, le vénérable cardinal n'avait guère le lenij)s de la chercher dans les livres, dans une élude })ersonnelle des documents ecclésiastiques anciens et nouveaux. Des théologiens très sûrs, appartenant à des ordres religieux, l'aidaient à la discerner. Avec cela, conscience méticuleuse des responsabilités de sa charge et souci de veiller à la pureté de la doctrine aussi bien qu'à l'observation de la discipline dans son clergé et dans les établissements catholiques de son diocèse.
Tel était le personnage devant lequel j'avais à comparaître. On s'explique aisément le rôle qu'il a joué dans les diverses péripéties de ma carrière ecclésiastique. Il fut toujours pour la condamnation. Inlormé que je n'étais pas un mauvais prêtre, il me parlait d'ordinaire avec une certaine bienveillance. Dans cette première rencontre il me dit, comme la chose la i)lus naturelle du monde, que les évèques m'avaient privé de tout enseignement à l'Institut catholique parce qu'ils n'y pouvaient autoriser les opinions que j'avais émises dans mon article sur la (|uestion biblique. — La vérité était que les évèques n'avaient porté aucun jugement sur
mes opinions, mais (ju'ils avaient crainl de l'aire une mauvais'^ répiitalion à rinslilul calhoIi([ue, surtout auprès du Saint-Siège, en me conservant. La (juestion d'oithocioxic avait pu toucher le cardinal et quelques autres; mais la majorité se détermina par une considération d'opportunité. Quatre évèques, sans demander qu'on me gardât à l'Institut catholique, avaient, à ce qu'on me raconta, parlé en ma faveur : M. Pagis, évèque de Verdun, et M. Hugonin, évèque de Baveux, qui étaient abonnés l'un et l'autre à l'Enseignement biblique; M. Lagrange, évèque de Chartres; le quatrième vit encore, et je m'abstiendrai de le nommer. — Le cardinal me dit tout bonnement que mes erreurs provenaient de ce que j'avais « lu les Allemands », et j'avoue n'avoir pas réussi à lui l'aire entendre que mes opinions provenaient surtout de ce que j'avais lu la Bible. Il n'aurait pu discuter ; mais, en principe, il n'admettait pas la discussion; il se considérait comme un juge et comme un juge qui doit garder pour lui les motifs de ses arrêts. « Je crains que vous ne tombiez dans l'erreur », me dit-il, pour résumer son discours. Et comme j'avais eu la malencontreuse idée de lui parler
(les cMU'()iiraj*c'mi'nls i\uv j'avais reçus de divers l)ersoniiages ecclésiaslicjues, nolaiiiineiil d'iiii prélat cHranger (iiii élail, en ce leiiips-là, très libéral, il n'hésita i)as à me répondre : « Je n'api)rouve pas tout ee (|ue dit et lait l'archevêque de X. L'éloge qu'il donne à vos travaux est injurieux pour la tradition eatholicpie. »
Une dizaine de jours après parut l'encyclique Prouidentissinius Deus, sur les études d'Ecriture sainte. C'est cette encyclique dont la perspective épouvantait M. dHuIst et avait décidé les évèques à sévir contre moi. A Rome on n'avait pas eu l'intention de la l'aire si méchante, et des personnes qui étaient assez avant dans la confiance de Léon XIII et du cardinal Rampolla m'on dit que le Vatican avait trouvé les évèques un peu prompts à me congédier : puisqu'on m'avait déjà réduit à l'enseignement des langues hébraïque et assyrienne, une simple admonition pouvait suHire, aj)rès mon article sur la question biblique, ou bien encore un congé temporaire, comme celui qui avait été naguère accordé à M. Duchesne. Mais ce (jui était l'ait était l'ail; le pape se garda bien d'inviler les évèques à revenii- sur leur décision.
Son tMU'yc'li(iuo, d'où li's bonnes intentions pour le progrès de l'exégèse n'étaient pas al)sentes, ne rendait pas l'aeile la tâche des cxégètes. La croyance traditionnelle de l'Eglise sur l'inspiration des Ecritures y était rappelée, et aussi l'obligalion pour leurs interprètes de se conformer à la doctrine catholi(]ue et à l'enseignement des Pères. L'idée d'une exégèse critique et historique n'y était pas expressément condamnée, mais c'est parce qu'elle n'y était même })as soupçonnée. Grâce à cette circonstance l'encyclique n'atteignait pas ou du moins elle semblait ne pas atteindre mes écrits; elle ne frappait que le système attribué par M. d'Hulst à « l'école large », dans son article du Correspondant.
Il me parut néanmoins impossible de continuer en de pareilles conditions le travail de ma petite Revue. Je résolus de la supprimer, et l'avertissement aux abonnés ^ était déjà prêta partir quand je reçus une lettre du cardinal, qui s'autorisait de rencyclicjue pour m'inviter à «suspendre» ma publication. 2 J'affectai de