I. Voyages de Radîsson, pp. 249, 250 et
quin, ils pouvaient se faire comprendre partout. Leur concours était donc d'une valeur inappréciable. Ni la France ni l'Angleterre ne semblèrent comprendre l'importance de leur confier la conduite des expéditions dans ces contrées boréales, immenses par l'étendue, dangereuses à traverser, et peu propres à des établissements permanents. Faire du commerce dans ces conditions, avec des peuplades non civilisées, c'était, pour les Européens, vouloir courir à la ruine. Voilà qui explique pourquoi les voyages des Anglais ou des Français laissés à leur seule initiative furent d'abord si peu fructueux. Si Colbert et son fils, le marquis de Seignelay, parurent faire quelque cas de ces deux Canadiens descendants de Français, c'est qu'ils ne subirent pas l'nfluence des marchands de Québec. Apres à la curée, comme tous ceux qui aspirent à s'enrichir promptement, ceux-ci voyaient dans ces deux hommes des adversaires redoutables qu'il importait de réduire à l'impuissance.
Les Anglais comprirent, quoique tard, de quelle taille étaient ces deux Français, lorsqu'ils eurent pris connaissance de ce qu'ils avaient fait pour les marchands du Canada, en
1683 et 1684. Aussi ne doit-on pas être surpris de la tactique de Lord Preston, épuisant tous les moyens pour les ramener au service de son pays. Tout ce qu'ils peuvent désirer il le leur promet, tant de la part de Sa Majesté que de la Compagnie de la baie d'Hudson et du gouvernement anglais. Ces promesses sont sanctionnées par sir William Young et sir James Hayes, tous deux membres de la compagnie. Attiré de leur côté par des hommes aussi influents par leurs noms que par leurs fortunes, entraîné par un penchant particulier qu'il ne peut dissimuler. Radisson en a vite pris son parti. Mais il lui faut cacher son jeu, car il est encore l'hôte de la France, et qui sait, s'il est découvert, si l'on ne l'empêchera pas de retourner à Londres. Alors il feindra la fidélité à sa patrie, il acceptera même de conduire à la baie deux vaisseaux français. Et pendant que l'appareillage est en marche, il quitte le sol qui l'a vu naître, il traverse la Manche comme un évadé de prison, et court s'engager à ses anciens maîtres. Ce sont là les dernières pages de la vie du Radisson français. Désormais il sera citoyen anglais, il s'intéressera aux entreprises de sa patrie d'adoption, et il ira enlever du fort Nelson le drapeau français qu'il y avait
planté l'année précédente, pour mettre à sa place l'étendard britannique.
Racontons son voyage.
Voici d'abord le programe que Radisson entendait suivre. En allant à la baie d'Hudson, il y rencontrerait son neveu des Groseilliers, il lui persuaderait qu'il a tout à gagner en livrant ses pelleteries à la compagnie. C'est-à-dire qu'il l'achèterait avec ses marchandises, moyennant une somme comparativement minime, et lui-même aurait pour sa part les deux-tiers des 15a 20,000 peaux de castor qui avaient dû être emmagasinées durant l'hiver au fort de la rivière Nelson.
L'armement se fit si vite, qu'arrivé à Londres au commencement de mai, Radisson put en partir vers le 15 pour son grand voyage. Le 17, trois vaisseaux quittaient la rade de Gravesend. L'un appelé le Happy-Return, était sous le commandement de Radisson. Le trajet ne fut marqué d'aucun incident fâcheux. Parvenu à vingt lieues de Port-Nelson, qui était la limite du voyage, Radisson éprouva une telle ambition d'arriver le premier, qu'il abandonna son navire, et prenant avec lui sept bons hommes, il courut en chaloupe vers k lieu si
désiré. Quarante-huit heures suffirent pour atteindre le poste où Radisson espérait revoir son neveu, sinon apercevoir quelque part des marques qui, d'après une convention connue d'eux seuls, devaient servir à lui indiquer sa retraite. Mais il fut bien surpris, à son arrivée, de l'apparition soudaine de deux navires, dont l'un, commandé par le capitaine Outlaw, faisait partie de la petite escadre anglaise et avait pris les devants, et l'autre était une frégate qui avait hiverné à Port-Nelson. Elle portait le gouverneur John Abraham, successeur comme tel, de John Bridger ^. Tous ensemble décidèrent que Radisson irait à la recherche de son neveu, avec le capitaine Gazer et un Anglais ayant quelque teinture de la langue française. En route on apprit que Chouart avait abandonné le fort érigé par son père l'année précédente, pour camper sur une île au-dessus des rapides de la rivière Hayes.
Des sauvages s'offrirent bientôt à eux. Radisson n'eut qu'à leur faire certains signes à
I. Le premier gouverneur anglais de Port- Nelson avait été Charles Baily, de 1670 à 1673. Ses successeurs furent William Lyddal (1674), John Nixon (1674-1682), John Bridger (1682-83), John Abraham (1683-84), et Thomas Phips (1685).
eux seuls compréhensibles, qu'ils entrèrent en <:onversation avec lui, et s'approchant sans montrer de crainte, il put leur tenir le propos suivant. S'adressant au chef, il lui dit : « J'ai fait la paix avec les Anglais pour l'amour de vous tous. Eux et moi dorénavant ne ferons plus qu'un. Embrasse ce capitaine et moi aussi, comme gage de paix. Cet homme est ton nouveau frère, comme Chouart, mon neveu, est ton fils. Va tout de suite vers ce dernier lui porter la nouvelle, et dis-lui de venir me voir ici même, pendant que les sauvages dévoués à la compagnie iront m'attendre à l'embouchure de la rivière \ »
Le sauvage s'empressa de courir informer le jeune des Groseilliers de la venue de son oncle, et de la nouvelle position qu'il occupait au milieu des Anglais. Le lendemain, Chouart arrivait en compagnie de trois Français et des sauvages de la veille. L'entrevue se fit dans l'ancien fort français. Pendant que chacun s'amusait à discourir, Radisson prit son neveu à part et lui parla à peu près dans ces termes : « Tu te rappelles sans doute avoir entendu raconter à ton père les peines et les fatigues qu'il