I. Voyages de Radisson, pp. 327 et
lement résister à un tel discours. Entraîné par les sentiments de loyauté à sa famille et à son pays, moins peut-être que par la crainte de ne pouvoir résister à des gens beaucoup plus puissants que lui, il déclara sur le champ à son oncle qu'il était prêt à se soumettre, mais à la condition que l'on prendrait soin de sa mère, restée seule en Canada.
Les sauvages, beaucoup plus attachés aux Français qu'aux Anglais, se montrèrent un peu plus difficiles à convaincre. Ils prétendirent que l'un des capitaines les avait trompés en leur assurant que Médard Chouart n'existait plus et que Radisson était prisonnier de l'Angleterre. D'autres prétextèrent leur pauvreté, disant que les Anglais étaient mesquins dans leurs transactions. Ajoutons à cela différentes gaucheries dont ces derniers s'étaient rendus coupables plutôt par ignorance que par défaut de jugement, et l'on comprendra plus aisément pourquoi les Indiens fidèles au jeune Chouart se firent prier avant de donner leur allégeance à l'Angleterre. Radisson mit toute sa science à profit pour leur faire entendre raison; il demanda des présents aux chefs, au lieu de leur en offrir — c'était la coutume; — il fit appel à leur amitié, vieille de trente ans ; il leur
alloua dix couteaux pour une peau de castor, et un fusil pour douze. Le prix courant ne dépassait pas généralement la moitié de cette allouance. Radisson put, à l'aide de tous ces moyens, les concilier et les amener aux Anglais. Les sauvages s'en retournèrent contents et promirent de trafiquer sous peu avec leurs amis de fraîche date.
Le jeune des Groseilliers fit à Radisson le récit des événements qui s'étaient passés depuis l'année précédente dans le pays des Cristinos. En voici le résumé succinct.
Les Français venaient de partir de la baie, lorsque des vaisseaux y firent leur apparition. Presque aussitôt survinrent au fort français quatorze sauvages de la rivière Severn^; ils venaient trafiquer leurs pelleteries. Au moment où ils allaient franchir la porte du fort, l'un d'eux, qui paraissait être le chef de la bande, se jeta sur des Groseilliers, et essaya de lui plonger son poignard dans la poitrine. Celui-ci eut le temps et l'adresse de parer le
I. Le père Charlevoix et la Potherie l'appellent Nieusavanne. Les Français lui avaient d'abord donné le nom de rivière des Saintes-Huiles, et les Anglais celui é'Isinglass. Le nom de Severn est une réminiscence d'Angleterre où existe une rivière ainsi appelée.
coup, €t se mit sur la défensive. Témoins de cette scène, les Français arrivèrent à la rescousse de leur commandant, et forcèrent cette troupe d'assassins à déposer leurs armes. Sommés ensuite de s'expliquer, ils avouèrent que les Anglais leur avaient promis de riches présents, s'ils exterminaient tous les Français jusqu'au dernier. Les sauvages, amis de des Groseilliers, ayant eu connaissance de cet attentat, résolurent de le venger à son insu. Leur chef poursuivit le sauvage qui avait failli tuer le neveu de Radisson, et l'ayant forcé à se battre, il lui fendit le crâne d'un coup de hache.
Si des Groseilliers eût conservé la moindre rancune contre les Anglais, il avait une belle occasion d'ameuter contre eux les sauvages, et de leur rendre la position insoutenable. Mais son naturel pacifique lui ôta toute idée de représailles, et il s'efïorça d'apaiser les nations qui étaient attachées à sa fortune. Lui-même, pour fuir les rencontres dangereuses, se retira sur une île où il se fortifia de son mieux. Les Anglais n'osèrent pas l'attaquer, mais ils soudoyèrent de nouveau les sauvages pour l'assassiner. L'un deux tira un jour sur un chasseur français et le blessa grièvement à l'épaule.
Tant de perfidies et de crimes étaient pro-
près à provoquer un soulèvement général parmi les sauvages. C'est en effet ce qui arriva. Ils se liguèrent dans un but commun, qui était la destruction complète de tous les Anglais de la baie d'Hudson, et ils auraient exécuté leur sinistre projet, si des Groseilliers ne les eût pacifiés, en leur disant d'attendre son père et son oncle, pour agir plus siîrement et avec plus d'efficacité.
Au printemps, des Groseilliers reçut la visite de quatre cents Assiniboines, dont le chef portait sur sa poitrine une médaille que le gouverneur de la Nouvelle-France lui avait donnée, en gage d'amitié pour lui et sa tribu. Ce chef avait bien connu Radisson; ils étaient descendus ensemble à Québec, après avoir quitté le lac des Assinipoils. Ils auraient voulu se jeter sur les Anglais pour les exterminer tous. Eux aussi consentirent à attendre le retour de Radisson; mais, voyant qu'il n'arrivait pas, ils se mirent tout de même en route vers le poste des Anglais, à l'embouchure de la rivière Nelson, bien déterminés à y mettre le feu. Par bonheur les Anglais furent avertis à temps du danger qui les menaçait, et ils coururent se cacher dans les bois. Plusieurs fois déjà des Groseilliers avait tenté de rétablir la paix entre les
sauvages et leurs adversaires, mais toujours sans résultat. Radisson arriva enfin, et, comme nous Tavons vu, il réussit à tranquilliser les sauvages et à les faire consentir à trafiquer avec leurs ennemis de la veille.
Cette besogne terminée, Radisson n'eut rien de plus pressé que de procéder à l'inventaire des pelleteries entassées par son neveu dans le fort français, durant l'hiver précédent. Il y trouva 239 paquets renfermant 12,000 peaux de castor, et des marchandises qui, par l'échange, pouvaient en rapporter encore 7,000 ou 8,000. C'était, pour lui, une fortune en perspective, au prix que se vendait le castor à Londres. Il donna aussitôt l'ordre de faire porter ces richesses sur les navires qui devaient les transporter en Angleterre. La besogne marcha rondement, car Radisson, tout fier d'une conquête dont il s'attribuait le mérite, avait hâte de donner là-bas des preuves de son habileté. Mais avant que de partir, il eut une dernière entrevue avec les sauvages, dont le chef était un vieillard très vénéré parmi les siens. Ce vétéran de la baie lui tint à peu près ce langage :
«Tête de Porc-Epic — c'était le nom indien de Radisson — ton cœur est bon, et tu as eu du courage pour avoir lié amitié avec les An-
glais par amour pour nous. Nous sommes venus à toi, vieux et jeunes, femmes, filles et enfants, pour te remercier et te reconnaître comme notre père. Nous désirons être tes enfants, et adopter ton neveu que tu aimes tant, pour notre fils, afin de te donner une marque ineffaçable de l'obligation que nous avons pour toi » \
Ce discours sentimental fut suivi de plusieurs autres dans lesquels ces Indiens reconnaissants épanchèrent leurs cœurs dans celui de leur vieil ami Radisson. Celui-ci leur fit ses adieux, non sans être touché d'une démonstration qui prouvait leur grande sympathie pour les Français.
Il ne restait plus qu'à terminer le chargement des vaisseaux. Ce fut l'affaire de quelques jours. Radisson comptait les heures, tant il était joyeux de s'en retourner avec sa fortune. Une bien grande déception l'attendait. Le gouverneur, de son propre mouvement, sans le consulter, donna l'ordre à tous les Français, sans en excepter un seul, de s'embarquer avec Radisson. Ce fut comme un coup de foudre sur la tête de ce dernier, et peu ne s'en fallut