‹ Chouart et RadissonChapitre 58 sur 75 · Ibidem, liv. x · texte numérisé non relu

Ibidem, liv. x

la Chancellerie lui avait accordés en 1694. II avait alors environ soixante-quatorze ans. Cette circonstance semblerait indiquer que Radisson mourut cette année-là.

L'une des filles de Chouart, Marie-Antoinette, devenue veuve de Jean Jalot, chirurgien, de Repentigny, épousa Jean Bouchard. Cinq enfants sortirent de ce mariage, dont Tun, Jean-Baptiste, se maria en 1734, et alla résider à Deschambault. Jalot et Bouchard portaient le nom de des Groseilliers.

L'on se rappelle que Françoise Radisson, la plus jeune sœur de Pierre-Esprit, avait épousé Claude Volant de Saint-Claude, citoyen honorable des Trois-Rvières. Etienne, leur fils, prit le nom de Radisson. Il fut seigneur des îles et battures situées au haut du lac Saint-Pierre. Frontenac lui fit cette concession en considération de services militaires. Etienne Volant- Radisson figurait dans les cadres de l'armée canadienne comme colonel des troupes de la milice bourgeoise.

La descendance des familles Chouart et Radisson s'est perpétuée par les femmes, et encore ne fut-elle pas considérable. L'épouse de Chouart vécut aux Trois-Rivières, dans un état voisin de la pauvreté. En 1664, quand au rc-

tour de son voyage dans l'ouest, Chouart allait demander des moyens d'existence aux Anglais de Boston, le Conseil souverain obligeait M. de la Ferté à fournir à la femme du mari absent « vingt-cinq livres de lard pour l'aider à vivre.» La France pardonna aux deux transfuges.

En 1675, le roi signait en leur faveur des lettres de grâce qui ne furent entérinées qu'en 1683. Il était trop tard pour qu'ils profitassent du privilège qui leur était accordé par ces mêmes lettres patentes, de pêcher le marsouin et le loup-marin dans les eaux du fleuve Saint-Laurent. Ce fut pour eux la dernière faveur de la fortune; il était statué que Chouart et Radisson iraient finir leurs jours sur une terre étrangère, loin de leur famille, loin du pays natal et plus loin encore du Canada, leur patrie d'adoption. Leurs dernières pensées devaient sans doute se tourner vers notre pays, où presque tous les coins de la terre portaient encore l'empreinte de leurs pas errants. On dit que les contrées qui donnent à l'homme de faciles moissons, ne fixent point son cœur comme celles oti il doit lutter et souffrir. Le laboureur enchaîne sa pensée à la terre qu'il défriche avec peine, l'artisan à répreuve qui exige de lui un courageux travail. Ces deux Français avaient subi de dures

épreuves dans notre pays, épreuves du côté de l'âme aussi bien que du côté du corps. On ne traverse pas chagrins ou douleurs sans en sortir le cœur bronzé ou brisé, Tâme ulcérée ou sanctifiée. Eux, quelque fortement trempés qu'ils fussent, durent s'apercevoir qu'ils avaient gaspillé leur vie à la recherche de la fortune, ou, si l'on veut, du bonheur. Car, pour beaucoup de gens, bonheur et fortune font tout un. Ne comprirent-ils point que ce qu'il y a pour l'homme de plus sage et de meilleur, c'est de chercher la joie du cœur dans de vraies affections, la paix de l'âme dans l'accomplissement de son devoir, et d'aimer sa patrie ?

Près de mourir, la célèbre Madame d'Houdetot, se tournant vers un des philosophes qui avaient contribué à détruire en elle le sentiment religieux, lui dit ; « Rendez-moi mon Dieu que vous m'avez enlevé. A présent j'en ai besoin. » Radisson, sur son lit de mort, eût pu adresser aux Anglais qui l'avaient fait abandonner la France pour toujours, une apostrophe aussi douloureusement éloquente ; et leur dire : « Rendez-moi ma patrie que vous m'avez enlevée. A présent j'en ai besoin. »

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