I. Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, liv
qu'il fit au sein de la bourgade des Agniers: (( J'ai plus appris de leurs manières, que sî j'eusse été six ans en dehors de chez eux. » Sa mère adoptive lui fit porter le nom d'Orimha ^, qui était celui d'un de ses fils tué quelque temps auparavant.
Un jour qu'il y avait grand festin au canton agnier, Radisson dut se soumettre à revêtir le costume indien, à se laisser peindre la figure et à porter des colliers de porcelaine. A dater de ce moment il porta la livrée de ses maîtres.
Mais l'incident le plus remarquable de sa vie de prisonnier, est le suivant qu'il raconte en détail dans ses Récits de voyages. Il partit un jour en expédition de chasse en compagnie de trois Agniers, lorsque, chemin faisant, il fit la rencontre fortuite d'un sauvage inconnu qui se donna comme chasseur, et accepta l'hospitalité de leur cabane provisoire. Etant réunis autour du feu pour le repas du soir, le nouveau venu s'adressant à Radisson en langue algonquine, lui dit : « Frère, aimes-tu les Français ? » « Et toi, répartit Radisson, aimestu les Algonquins ?» « Alors, reprit l'Algonquin, veux-tu te sauver avec moi? nous nous
ï. Orimha signifie Pierre.
sauverons jusqu'à Québec. » Radisson lui expliqua qu'il était retenu captif et qu'il lui serait difficile de s'échapper. « Qu'à cela ne tienne, s'écria le sauvage, nous tuerons tes trois compagnons, pendant qu'ils seront plongés dans le sommeil. » Durant la nuit, Radisson et son complice exécutèrent leur sinistre projet, et prirent ausitôt le chemin qui devait les conduire au fleuve Saint-Laurent, et de là aux Trois-Rivières.
Ils atteignirent le lac Saint - Pierre, sans prendre aucun r^os. Au moyen de leur canot ils purent traverser le lac, et allaient débarquer sur la rive opposée, quand tout à coup surgit d'un bois voisin une bande d'Iroquois qui fondirent sur eux, tuèrent l'Algonquin d'un coup de fusil, et garottèrent Radisson. Mis à la question, il ne put répondre à la satisfaction de ses ravisseurs. Ceux-ci commencèrent par lui arracher un ongle. Ce supplice affreux lui fit croire qu'il allait mourir en expiation de son attentat des jours précédents. Heureusement qu'il n'était pas le seul prisonnier, car ces barbares se seraient acharnés sur leur jeune proie pour la tourmenter et la faire mourir, mais ils emmenaient avec eux deux Français, une Française et dix-sept Hurons.
A leur arrivée chez eux, les Agniers se préparèrent à exercer les plus atroces cruautés sur ces pauvres captifs. Radisson reconnut bientôt au milieu de la cohue qui les entourait, son père, sa mère et ses sœurs d'adoption. Sa mère se jeta à son cou en l'appelant par son nom. Le père l'ayant conduit dans sa cabane, le fit asseoir et l'apostropha ainsi : « Insensé, tu étais mon fils, et tu t'es constitué ton propre ennemi. Tu n'aimes pas ta mère ni ton père qui t'ont donné la vie ; tu veux donc me faire mourir ! » Puis, s'adressant à l'une de ses filles : « Conharrassan, — c'était son nom, — donnelui à manger. »
Sur l'entre faite, plusieurs sauvages se ruèrent dans la cabane, enlevèrent Radisson au milieu des cris et des pleurs des femmes, et ils le conduisirent au lieu du suppHce, où dix personnes avaient déjà reçu le coup fatal. Mais au lieu de tuer Radisson, les sauvages se contentèrent de lui arracher les ongles de quatre doigts des mains. Et ce fut tout pour ce jourlà.
Le lendemain le supplice recommença. Un vieux sauvage au cœur raccorni s'acharna sur Radisson. Lui faisant mettre un pouce sur la cendre brûlante à l'intérieur de son calumet, il
fuma le bout du doigt jusqu'à ce qu'il devint entièrement carbonisé. Quand cette opération barbare fut finie, la mère de Radisson vint à lui et pansa sa blessure ^.
Le jour suivant ce fut un autre genre de torture. Ces féroces Indiens lui briàlèrent la plante des pieds et la peau des jambes, puis ils introduisirent à travers les chairs des pieds un morceau de fer aiguisé et rougi au feu. Un enfant de quatre ans essaya ensuite de lui enlever l'extrémité d'un doigt avec ses dents, mais il n'y put parvenir.
On lia ensuite la victime à un poteau avec un autre prisonnier, dans le dessein de les faire rôtir à petit feu. Des fagots embrasés que Ton plaça entre eux, firent tomber le lien qui les unissait, et Radisson se trouva momentanément libéré.
Ce fut le dernier tourment que ces monstres à face humaine essayèrent d'infliger au malheureux Français. Son père intervint et fit de telles supplications qu'il put enfin réussir à lui sauver le peu de vie qui lui restait.
I. Cette femme était huronne d'origine. Le chef Agnier l'avait enlevée toute jeune et l'avait épousée quarante ans auparavant.
Radisson avait payé bien cher son escapade et son triple assassinat.
Au printemps, il suivit les Agniers qui s'en allaient vendre des pelleteries au fort d'Orange ^, habité par des Hollandais. Ce fort était situé à l'endroit où s'élève aujourd'hui la ville d'Albany, dans l'Etat de New- York. Le gouverneur offrit une rançon aux sauvages pour obtenir la délivrance de Radisson. Mais celui-ci s'opposa de toutes ses forces à cet échange, et il donna plusieurs raisons motivant son refus de liberté : « Je ne voulais pas, dit-iî, me séparer de mes parents qui étaient sî bons pour moi. Je ne désirais pas non plus entraver ma destinée, qui était de découvrir d'autres nations. Je préférai m'en rapporter à ma bonne fortune, laissant à Dieu le soin de me tirer d'embarras, pour sa plus grande gloire. >'
Deux jours plus tard, les Agniers étaient de retour dans leur pays, et Radisson au milieu d'eux.
I. Le premier fort de ce nom avait été construit en 1614, dans une île que fait la rivière Hudson. Le deuxième fut érigé en 1624, sur la terre ferme, un peu au-dessus de l'île. Ce fut Van Rensselaer, l'un des directeurs de la compagnie des Indes occidentales, qui fut le fondateur d'Albany.
Deux semaines ne s'étaient pas écoulées, que Radisson regrettait de n'avoir point accepté l'offre généreuse du gouverneur hollandais. De là à prendre la résolution de fuir, il n'y avait pas loin. En effet, le 29 octobre, après avoir mûrement préparé son plan d'évasion, il se sauvait à travers bois dans la direction d'Orange. Il s'y rendit en quelques jours, non sans redouter les poursuites des Agniers.
Le gouverneur l'accueillit avec la plus grande bienveillance, et le fit revêtir d'un costume européen. C'est alors que Radisson fit la rencontre du Père Poncet, missionanire jésuite que les Agniers avaient enlevé, le 20 août précédent, avec un Français du nom de Mathurin Franchetot. Racontant sa captivité et sa délivrance, le Père Poncet parle incidemment de Radisson, sans toutefois le nommer: « Un jeune homme pris aux Trois-Rivières par les Iroquois, et racheté par les Hollandais, auxquels il servait d'interprète, me vint trouver, et après quelque entretien, me dit qu'il viendrait se confesser le lendemain, qui était dimanche ^. »
I. Radisson semble corroborer le récit du Père Poncet, lorsqu'il dit: "Un ministre, qui était un Jésuite,
Radisson se tint caché durant trois jours, et ce fut heureux pour lui, car les Agniers avaient flairé sa piste. Plusieurs d'entre eux étalent accourus à sa recherche, parmi lesquels les sœurs adoptives de Radisson, qui étaient plongées dans un véritable désespoir. Elles le demandaient à tous venants, en criant: Orimhaî Oriniha! Mais Orimha resta sourd à leurs cris. Du fond de sa cachette il les entendait se livrant à ces scènes déchirantes; il conçut un réel chagrin de cette séparation, mais il était déterminé à rompre pour toujours des liens qui ne pouvaient durer toute sa vie.
Découragées de ne point découvrir leur frère, Conharrassan et sa sœur quittèrent Orange. Radisson put enfin se montrer en public, mais il n'abusa pas de sa liberté. Le gouverneur le fit conduire à Manatte ^ ; là il passa trois semaines, attendant le départ d'un navire qui appareillait pour la Hollande.
Six mois après, le 4 janvier 1654, Radisson \ débarquait à Amsterdam, où il ne fit qu'un
m'assista." Donc Radisson était catholique, contrairement à l'opinion généralement reçue.
I. Manatte, mot sauvage, signifie "le lieu où l'on s'enivre." En iroquois Ganono; en huron Aonondou,
court séjour. Un vaisseau allait partir pour L/a Rochelle; il y prit passage et passa le reste de l'hiver dans la capitale de l'Aunis.
Radisson partit de bonne heure au printemps pour la Nouvelle-France. Le 1 7 mai, il prenait terre à Percé, et le 25 il remontait le Saint- Laurent. Cinq jours plus tard, il revoyait ses anciennes connaissances qui le croyaient parti pour l'autre monde depuis longtemps.
Ainsi se termina le premier épisode de la vie tourmentée de Pierre-Esprit Radisson. Ces deux années de vie sauvage, parsemées de privations, de souffrances physiques, de tortures morales, ne furent pas perdues pour lui. Il en profita pour apprendre la langue des Iroquois, et étudier leurs mœurs et leurs coutumes; ce qu'il apprit encore mieux, ce fut comment ils martyrisaient leurs prisonniers. Radisson devait bientôt revoir ses chers parents, et le prochain chapitre nous dira dans quel endroit et dans quelles circonstances.