‹ Chrestomathie arabe, lettres, actes et pi©·ces diversesChapitre 26 sur 56 · ET DE L'INFLUENCE DE L'INSTRUCTION LITTÉRAIRE SUR LES TRADUCTIONS · texte numérisé non relu

ET DE L'INFLUENCE DE L'INSTRUCTION LITTÉRAIRE SUR LES TRADUCTIONS

Nous ne pouvons donner ici un traité détaillé du style , qui doit s'appuyer sur de solides études élémentaires et ne peut se créer ni s'étendre par des théories. Nous nous restreindrons.

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en consequence, ù un pctil nombre d'idées pusilives et pratiques, et de conseils généraux sur la queslion.

Le style , dans toutes les langues organisées , se forme par la lecture attentive et analytique d'ouvrages divers , pris dans les genres d'idées les plus distincts. — C'est en lisant beaucoup et en observant ou retenant de mémoire , que l'on arrive à rédiger convenablement, non- seulement dans une langue étrangère , mais encore dans sa propre langue. — Nous ne sommes aucunement étonnés , chez nous , de l'inhabileté d'un compatriote illettré à tracer en français , par écrit , ses idées ou celles des autres j et jamais il ne nous viendra dans I3 pensée^de le charger d'un tel travail. Malgré cela, nous ne pouvons nous figurer que celui qui n'a d'autre instruction en arabe que la routine, ou qui n'a jamais lu que des écrits d'une même forme , est inhabile à présenter et développer avec précision et convenance des idées en dehors de la voie où il s'est creusé une ornière. Faute d'une telle distinction, noua sommes volontiers disposés a charger de rédactions arabes importantes, toute personne européenne ou indigène qui parle arabe avec un aplomb quelquefois téméraire, et qui sait former ses lettres, lorsque nous exigeons chez nous bien d'autres garanties d'instruction,

Le style , disons-nous , est indispensable à la rédaction : il résuHe surtout d'études littéraires ; et dîit-il même s'appliquer uniquement à un même ordre de choses , à des lettres, par exemple, il ne peut se borner à la routine des formules pour toute base : il doit, au contraire , s'étendre par des lectures variées. Indépendamment du protocole épistolaire , il y a des faits à expliquer, des idées de toutes sortes à faire naître ou à développer , et les ressources du style doivent s'étendre, h toutes les applications de la pensée.

Si nous devons recommander aux personnes qui lisent et comprennent exactement les textes arabes, de s'exercer activement à traduire en cette langue des morceaux français , nous engageons les commençans à se bien garder de la manie classique des thèmes, qui seraient, pour l'arabe surtout, un

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obstacle à rinlelligcnce du génie de 1:^ langue el au développement du goùl. Cei exercice de l'enfance , chez certaines nations européennes , se fait prématurément à coups de dictionnaire , et , tout en faussant le goût , produit un pathos dont les mânes des anciens , par stoïcisme sans doute , ne se montrent nullement choqués. Ce résultat est peu grave généralement en des langues rarement utilisées , que la plupart des professions modernes tendent à faire oublier quand on les a apprises. — Nous sommes loin de déprécier nos admirables langues classiques ; mais nous regrettons qu'elles soient encore l'objet d'une étude banale, sans avantage réel pour la plupart de ceux à qui on l'impose. — Les barbarismes , solécismes et gallicismes — fort innocens dans les thèmes de l'école, et dont Tunicjue juge et témoin est un professeur qui ne s'en alarme que pour la forme , — seraient beaucoup plus graves en arabe ; car ceux qui étudient celle langue se proposent, non de l'oublier, mais d'en appliquer, d'une manière pratique , la connaissance à des intérêts matériels ou intellectuels d'une importance réelle qui ne peut que croître avec le temps.

Quant à l'usage du dictionnaire , instrument obligé des thèmes de notre enfance, il faut se résoudre, pour l'arabe, à s'en passer. D'une part , on ne trouve aucun ouvrage de ce genre où les mots , et surtout les idées et les locutions d'une langue européenne, soient convenablement et suffisamment rendus en arabe ; de l'autre , la forme que revêtent nos idées dans la langue des Indigènes est tellement différente de la nôtre, que l'on tomberait presque toujours en d'inintelligibles gallicismes en cherchant chaque mot d'une phrase française pour y substituer un équivalent arabe.

Pour se servir avec fruit d'un dictionnaire français-arabe , s'il en existait , il faudrait être également familier avec les idiotismes , les images et les tournures des deux langues , et l'utilité d'un Ici ouvrage se bornerait à rappeler à la mémoire et à présenter à un chixix intelligent des expressions dont

34t> NOTES

on pounail upprccicr cxucteineul la vulcur. Pour allciiulrc ce degré de pratique , il faut , <-oiiune on voit , des éludes assez larges et profondes , et une expérience qui permette de comprendre qu'un dictionnaire n'est qu'un très ~ faible auxiliaire dans la rédaction.

Lorsqu'on rédige en une langue , il faut penser en celle langue; si l'on traduit du français en arabe, les idées doivent être complclemenl dépouillées de la forme qu'elles ont chez nous, pour revêtir une forme presque toujours fort différente , sans laquelle elles ne pourraient être reconnues. On conçoit sans peine que la diversité des mœurs, des civilisalions et des études, apporte naturellement chez deux peuples si étrangers l'un à l'autre une différence totale dans l'expression de pensées même analogues, et que les idées et les faits particuliers à chacun ne peuvent être exprimés qu'avec la connaissance des termes directs et des expressions métaphoriques ou comparatives de chaque langue.

Nous ne pouvons aborder dans cet ouvrage l'énuméralion de tous les moyens de rendre nos idées en arabe, et l'on ne peut que recommander l'élude persévérante des lexles corrects et séiieux. — Nous rappellerons seulement ici l'exposé de la phraséologie arabe , doni nous avons donné les élémens dans notre Cours, pages 402-418, en faisant remarquer que la phrase arabe est ordinairement ainsi construite : 4" le verbe; — 2" le sujet et ce qui en dépend ; — 3» le complément et ses accessoires. — Quelquefois , à défaut de verbe , ou pour la clarté de la construction, on commence par le sujet; mais

alors on doit le faire précéder de la particule »!, ou d'une

conjonction, si la phrase a quelque relation avec une période précédente. Ces principes sont bien succincts , sans doule ; mais ils suffisent pour marquer la place des élémens principaux , et c'est à l'observation et à la pratique intelligentes à les développer.

Puisque nous ne pouvons entrer dans le détail minutieux des formes et des convenances du style, nous allons signaler

comme des écueils dangereux les erreurs graves où l'absence ou l'insuffisance des éludes jelle beaucoup de personnes, et indiquer les inconvéniens nombreux qui en résultent dans l'applicaiion.

Il faut éviter, surtout dans le style officiel, l'introduclion, la plupart du temps inutile eo arabe, de mots français dénaturéS) que des traducteurs trouvent plus commodes à employer que les expressions équivalentes qu'ils ignorent. La transcription telle quelle de mots et de locutions françaises facilite le travail des personnes ignorantes , qui disent , pour se justifier , que ces mots n'ont pas de représentation en arabe, ou qu'on habitue ainsi les Indigènes à notre langue. Elles ne savent pas qu'elles défigurent nos expressions , qui offrent aux Arabes un aspect seulement bizarre ou ridicule, sans leur donner aucune idée exacte, et qu'elles gâtent ainsi le langage des Indigènes, sans leur faire faire le moindre pas vers le nôtre. D'après ce système de traduction, aussi inexact que peu digne, il suffit de déguiser en lettres arabes tous les mots français, pour déclarer qu'on en a reproduit toutes les idées.

Qui reconnaîtrait, par exemple, dans le mot cu^w.^ chambit, au pluriel L^ Ld^ chemahit, notre expression garde-champêtre, qu'il était* aussi facile et surtout plus intelligible de traduire par : ^r^-f^l ^L*c garde de la campagne? — Pourquoi lisons-nous, dans des tilres officiels : Ji]y^ jyj^j^^ -X^l le sieur el-Koufernour djenral, qui ne signifie rien, même pour des Français, quand on pouvait mettre, avec plus de convenance et d'exactitude : j-i\ys:^\ 'iSHU^ J,!j i^\>L3uo, qui veut dire, pour les Arabes de tous les pays : S. Exe. le Gouverneur- général de V Algérie? — .^^LL*! .^^ Bour ambliacion (pour ampliation), lorsque des formules existantes (qu'il eût fallu connaître) nous indiquent par analogie : wJî Xs-***^ is:^ pour Veœactitude de la copie de cette pièce (ou tout aulrc jnol).^ Pour-

quoi ces expressions plus (jue barbares : lj»Jaiu.Jw^ minichlrou, — JL*»w-* J-^^r kouncil menispal, — jL*^'^ kemsar , — ^^^iuJl Jlj.^^ ûjeniral enc/i^/" (le général a essuyé), — , ,^^^^*»ww3 J J ! J!.--ws2^ djeniral et-deficioun , — -^^-csr-' ç^y> JLJ^-^j JDî mouci ledjovilj el - tribounal , — c^-^^ tJ-^ djoudj dibi, — ^^js- jj^~> hirou arab, el une infinité d'aulres, auquels un Arabe ne comprend rien , el où un Français reconnaît à grand peine i'inlenlion de dire : ministre» général en chef, général de division, conseil municipal, commissaire, M. le juge du tribunal, juge de paix, chef de bureau arabe? Tout cela peut se reproduire en arabe. Ces mots, que l'ignorance européenne babille ainsi , ne présentent aucun sens aux Indigènes, et ne leur inspirent aucun respect. On peut les laisser à la pratique des rues, dont on n'aurait pas dû les tirer- mais dans le style officiel ils accusent, non-seulement de l'ignorance, mais encore un manque de tact et de dignité de la part des traducteurs, et il n'est pas de l'intérêt de l'administration d'en étendre ni d'en encourager l'emploi. Quel sentiment éprouverait la nation française, si des étrangers l'obligeaient à désigner ses cbefs ou ses fonctionnaires par les mots baroques khan, khakan, Hi~ madoulet, imam, émir, kaïmakam, sidna, etc., substitués aux expressions consacrées : empereur, ministre , arcbcvcque, général, lieutenant, monseigneur? La contrainte pourrait les faire accepter sérieusement dans les rapports directs ou officiels, mais aucun moyen n'empêcherait les populations d'y imprimer secrètenienl le ridicule.

La connaissance réelle du génie et du style de la langue arabe ferait éviter ces étranges écarts que nous recommandons même à nos propres agcns, au détriment du prestige de notre autorité.

Cette trivialité d'expression ne se borne pas ordinairement, dans les rédactions en arabe, à quelques désignalions de per sonnes ou de fonctions ; elle s'étend au mode d'exposition cl de développement des idées , qui réunit toutes les sortes

d'incorrections , et qui arrive plus d'une fois à être burlesque lorsqu'il n'est pas inintelligible. Que peut-on attendre, en effei, d'une pratique routinière basée, la plupart du temps, sur des relations d'affaires , et un contact plus ou moins journalier avec des Indigènes peu instruits, ou qui barbarisent leur langage pour se mieux placer à la portée de l'inexpérience européenne ? Et comment peut-on croire que l'on puisse , sans instruction aucune, non - seulement traduire exactement de l'arabe en français , mais surtout rédiger dans l'idiome des Indigènes , lorsque nous ne parvenons à écrire en notre langue nationale qu'après de longues études ?

Voici des faits propres à démontrer la gravité des inconvcniens que nous signalons.

Si l'on retraduisait en notre langue certains documens trèssérieux, et qu'on les comparât aux originaux, — (c'est le moyen le plus exact de vérification), — on lirait, avec des gallicismes intelligibles aux seuls Français : « Que A^**' sait (^^yo) que l'autorité de la puissance de la Finance est en Ifrikia » ( ancien nom des contrées de Tunis et de Tripoli inconnu des Indigènes), — tandis que le texte à traduire porte : nN**' iieconnaît la SOUVERAINETÉ de la France en Afrique (c'est-à-dire en Algérie). »»

Dans une autre pièce, où se rencontrent plus de cent cinquante fautes d'orthographe, on trouve : wCU! [j'^y »!

jS'^ L» tLi;. ^. Littéralement : « Notre maître, le grand roi, veut de tous ses sujets dans toute sa province d'Arabes et Kahiles,

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qui' lews mœurs el leur manière de vivre soient comme la manière de vivre des Français. Ceci est une recommandation de la part dudit snlian à nous. Dans toutes ses réponses (lettres) il nous engage dans ses cciils , a toute autre chose qu'a CELA (le sens de ^c est abslraclif, V. ci-dcss., p. 275 et suiv.) Le lexte français nous manque ; mais nous osons supposer qu'il ne porte pas ce que lui fait dire l'habile traducteur.

Dans la même pièce, on dit autre part aux Arabes :

:^j J ! 'i ^j:.j jAi^ \

Littéralement : « Posez des maisons avec jdes pierres et des tuiles, à cause de votre abstention des célibataires de la pluie et de l'intensité du froid. »

Tandis que le sens est : « Bâtissez des maisons en pierres Cl couvertes en tuiles , pour vous préserver des inconvéniens de la pluie et du froid, n

Dans un autre document, intitulé : i-.w.2> J-A c contrat de respect ou de frayeur (lisez i^-J^ *^j acte de donation), on lit :

Traduction. Texte français.

't II (le preneur J est obligé à nettoyer les chemins et les ruisseaux avec les trous des limites. »

Ailleurs encore :

« Il entretiendra, pour sa part, les chemins et les fossés d'exploitation. »>

s^C-J! iwwCUj C^.LkJ J3 ^%\ ?, <.S^j^! iwjLx-j! Sans

nulle signification en arabe par suite de fautes d'impression

qui, jointes aux incorrections du style, défigurent toute cette

pièce officielle. Il faut lire : c^i^k^ Ji s%\ Sj^j^\ A.)'jJ! s,iXJL J! L^LLs-J Le bois susdit est entré dans la possession de l'État. Ce qui est une phrase purement française, qu'il eût fallut tourner : ïj^34! ^— ^'-t*^^ /«-r»^ ^iXJblJI oXI^* Ji

en inellanl le pluriel ^ 'Li les iois, au lieu du singulier, par-

ceque le texte dit : les bois susdits, et pon le bois.

Sur des pièces d'un autre ordre , nous lisons :

^^^iuXJl ijj» '^jjij^ l^^f:' IJljJ! ^*U.^j ^ji£,j^j j JoJL)

Voici le sens littéral de ce passage : « Et que les rois et les locataires instruiront le kemiçar de la vérité , et les habitans dans la ville, avec la lumière de leurs intelligences et de leurs compréhensions élevées, comprendront V inconvénient (ou la nécessité) de celle avanie (de ce découvrement ; mais le mot

Jjr^ •> chez le populaire, signifie une avanie). — Plus loin,

on lit : ^^x iLk-j ijJju*o ^^j-jlXJ)j v^^^^Ui »! ^mj

« Et il espère que les rois et les locataires favoriseront par leur fenêtre.... (Dans le style vulgaire et grossier dans lequel cette pièce est rédigée, le mot LiLL signifie fenêtre, et rien autre chose ; dans le style relevé, il veut dire puissance.

Citerons-nous encore ce fragment des traductions ordinaires des jugemens?

J^j) ^^^j ^s^j ^j^^ ^ l'^ff -^^^ If ^.j^ 4,

L^-d-oLx jJsj~^J] ^^^jj^'^^j ,j^ ^Ja>^l fLA *» ^^ ^^-^^

Jj

Tcxle h traduire.

« Atlcndu que sur celle insiance inlervjnt la dame Mimi, ([[\\ prclendit vouloir exercer le droil d'echfah (sic) el s'opposer à la réalisation de la venle consentie au concluant ;

« Attendu que le tribunal de première instance de '"'* a, par son jugement en date du 1-4 août 1844, admis cetlte prétention, h charge par la dame Mimi de payer dans les huit jours de la prononciation du jugement, les sommes déboursées par "*, avec intérêts el loyaux coûts du contrat ;

« Attendu que le concluant a relevé appel de cette décision, et qu'il s'agit d'examiner si la demande de la dame Mimi était ou non admissible;

« Attendu, etc., etc. »

Le lexte ci-dessus, comme on voit, est loin d'être exactement rendu par la traduction précitée; — mais la fréquence, même actuelle, de ces faits, ne permet pas de s'en étonner.

Pvous ajouterons à ces tristes citations la reproduction d'une assignation écrite et rédigée, comme tant d'autres, d'une manière à peu près inintelligible :

Traduction arabe.

» Ensuite la dame Mimi entra au tribunal, el dit : je prends à chofa {'ixSiùs, espèce de retrait vicinal, v. ci-dess. p. 72) le tribunal, àla date du 14 aoùtl844, h loi a coupé el Mimi gagna.

— Et à huit jours du jour de la sortie du djoudjma (jugement) elle paiera à son adversaire l'argent qu'il a payé, avec I'antiris (l'intérêt) el les frais du notaire.

Son adversaire a fait labil (appel) à cause de celle chofa et dira : il faut que je voie Mimi elle prendra à chofa ou non avec les paroles que nous mentionnerons par devant. »

Nous allons essayer de dcnner la Iraduction de celle pièce informe :

<( A la date du , à la demande de mouciou **'*, moi,

nommant ma personne '***, ouci (huissier), je connais (je préviens ) le sieur Omar que la demande a enfreint le jugement le tribunal sabil (civil) a jugé par lui (que le tribunal a rendu). A ce moment-là j'ai ordonné sa comparution huit jours après le jour de la date actuelle, au dohor ( vers une heure aprèsmidi ) devant lacour le medjlès (la Cour impériale) rue Bruce no 16, pour entendre le jugement jur l'annulation du jugement; et il jugera pour la demande , conformément à sa demande la première fois , et il condamnera le sieur Omar à payer les frais. »

Le texte français de cette citation remplit deux pages de détails, dont la traduction ne donne guère l'idée. — Je m'abstiens de le transcrire.

Il faut ajouter que tous les documens précités sont pleins des fautes d'orthographe les plus grossières , qui dénaturent généralement les mots et en changent la signification ; — car on doit observer que la moindre altération en arabe ne se borne pas à défigurer un mot : elle le change presque toujours

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