‹ Chrestomathie de l'ancien françaisChapitre 12 sur 63 · TABLEAU S03IMAIRE DE LA LITTÉKATURE FRANÇAISE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

TABLEAU S03IMAIRE DE LA LITTÉKATURE FRANÇAISE AU MOYEN AGE

déroulent nalurelU-ment, sans complication ni clij,'rcssion. Charlema^ne a conquis l'Espagne entière. Le roi païen Marsile, (jui occupe encore Saragosse, envoie à l'Empereur, qui se trouve à Cordres, des ambassadeurs pour se reconnaître son vassal et lui promettre de venir à Aix et de se faire baptiser. Roland est d'avis qu'il faut se défier d'un traître qui a déjà mis k mort deux barons chargés d'un message. Ganelon, le second mari de sa mère, conseille la paix et propose d'envoyer un ambassadeur à Marsile. Sur l'avis de Roland, c'est lui-même qui est chargé de ce périlleux message ; il part, mais jure de se venger. Sa vengeance, ce sera le pacte conclu à prix d'or avec Marsile. pacte par lequel il s'engage à faire placer Roland, « le bras droit de l'Empereur », à l'arrièrc-garde avec ime troupe peu nombreuse, que viendront écraser cent mille Sarrasins embusqués dans les passages des Pyrénées. Ainsi fut fait : l'armée des Francs opère sa retraite, et bientôt ^la vaillante troupe chargée d'assurer ses derrières est entourée d'un nombre toujours croissant d'ennemis. En vain Olivier presse Roland de sonner du cor pour avertir l'Empereur : le héros refuse et sa témérité sublime va causer la perte des meilleurs parmi les compagnons de Gharlemagne. Déjà l'archevêque Turpin a béni les guerriers et les a absous de leurs fautes en leur montrant le Paradis ouvert pour recevoir leurs âmes [Chrest., 6, 1); déjà Roland, par quelques paroles rapides, a excité l'enthousiasme des guerriers, en leur rappelant que l'Empereur leur a donné un poste d'honneur et qu'ils doivent justifier cette confiance : la bataille s'engage terrible au cri de Mont joie.' et les Français font des prodiges de valeur.

Mais de nouveaux assaillants arrivent sans cesse, et bientôt ce ne sont plus les Sarrasins, ce sont les nôtres qui tombent sous les coups de leurs ennemis. « Ils meurent bravement, résignés et fiers, les regards tournés vers le ciel, comme des martyrs. La beauté du poème, sa supériorité, est précisément dans cette alliance intime de l'esprit religieux et de la bravoure guerrière : les héros tiennent à la fois du Cid et de Polyeucte. Aucune création poétique du moycnàge n'a cette pureté et cette noblesse. Dans les autres chansons de geste, la valeur des barons est souvent brutale, forcenée et même impie : on dirait des pa'iens ; le vieux fond de barbarie germanique se trahit par des violences (jui ne respectent ni Dieu ni les hommes; la crainte est le seul frein capable de les dompter. Ici une influence meilleure tempère, élève et transfigure ces âmes viriles : le courage est une vertu, l'homme de guerre un chevalier; sur le poème tout entier brille un idéal d'honneuretde générosité. La perfection qui manque à la forme est dans la pensée et dans l inspiration '. »

Enfin, à la prière de l'archevêque, Roland se décide à sonner du cor. Il sonne si fort que le sang lui jaillit des tempes. L'Empereur, quoique très éloigné du champ de bataille, entend son appel et, malgré l'avis de Ganelon, revient sur ses

1. Aubertin, Histoire de la langue et de la liUéralure françaises au moyen âge, t. l, p. 183.

pas. Gependant Roland ne peut s'empêcher d'être ému à la vue des corps de ses compagnons qui jonchent les monts et les plaines, et cet homme de; fer laisse couler ses larmes et adresse aux guerriers morts un adieu touchant où perce une tendresse contenue. « G'est en lisant de tels passages qu'on a le vif sentiment de l'eflet produit par cette poésie sur les contemporains : elle allait droit à leurs cœurs, et les remuait en exaltant tout ensemble les instincts énergiques et les affections douces. Gomme l'antique poésie grecque, elle pénétrait de son harmonie fortifiante, de son charme attendrissant, ces natures généreuses, mais à demi grossières ; elle y développait le meilleur de l'humanité -. »

Mais Olivier et Turpin ont succombé à leur tour, et Roland sonne une dernière fois du cor. Tout l'efïort des Sarrasins se porte sur lui ; ils n'osent cependant approcher. Percé de traits, Roland tombe : avant de mourir, il veut briser son épée Durandal contre un rocher, pour qu'elle ne tombe pas entre des mains indignes; mais elle résiste et ne peut être entamée. Il meurt bientôt après, épuisé par la perte de son sang, non sans penser une dernière fois à sa douce France, à son seigneur et aux grands coups qu'il frappa pour son service, et sans demander pardon à Dieu de ses fautes : les anges emportent son âme en paradis [Chrest., 6, 2). Gependant Gharlemagne arrive à Roncevaux et pleure la mort de ses compagnons. Il poursuit l'ennemi, qui recule jusqu'à l'Èbre, etle soleil s'arrête pour lui permettre d'achever la victoire. Le lendemain matin, Gharlemagne revient à Roncevaux pour rendre les derniers devoirs aux guerriers morts, et en particulier à son neveu Roland, qu'il déclare le meilleur soutien de son royaume. Rientôt arrive l'émir Raligant avec une flotte nombreuse partie d'Alexandrie ; îl vient secourir Marsile. La grande bataille s'engage, marquée par des prodiges de valeur de part et d'autre. Enfin Gharlemagne tue Raligant en combat singulier et les pa'iens sont définitivement vaincus. L'Empereur retourne à Aix, où la belle Aude, fiancée de Roland et sœur d'Olivier, meurt de douleur à ses pieds en apprenant la mort de Roland {Chrest., 6, 3). Ganelon est jugé par ses pairs, qui ordonnent le combat en champ clos. Son champion Pinabel est vaincu par Thierry, qui seul avait été d'avis de ne pas faire grâce à Ganelon, et celui-ci est écartelé.

Quoique la mort de Roland soit le centre et pour ainsi dire le noyau du poème que nous venons d'analyser rapidement, on peut dire que ce qui en constitue la véritable unité, c'est Gharlemagne, dont l'imposante figure domine toute l'épopée carolingienne et s'introduit même dans d'autres cycles épiques, preuve incontestable de sa grande et durable popularité. G'est pai' sa puissance, sa grandeur, sa justice,' sa piété, plus encore que par sa force ou son courage, qu'il avait fait une impression si profonde sur les masses. <■ Elles se le représentèrent généralement connue un vieillai'd, chez lequel la sagesse n'excluait pas la force, entouré d'hommes extraordinaires qui étaient les ministres de ses volontés.

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