Publié par J. J. Salverda de Grave. Halle
11. Cf. J. J. Salverda de Grave, l. c, Introd., p. xxu, et G. Paris, Romania, XXI, 283 ss.
TABLEAU SOM.^fAIRE DE LA Ll'I TÉHATl.HE FllA.NCALSR AL .MOVK.N AdL
à liniaginatiiJii facile se montrent surtout dans le Roman de Troie ', écrit vers 1160 anti'riciMomcnt à la Chronique] et dôdii' ;'i Alii'-iioi-, l'iMniue d'Henri II, où il Tant noter principalenu-nt l'in- {^éniense histoire des amours de Troïlus et Hriseïda : Shakespeare s'en est inspiré dans sa pièce de Troïlus el Cressitlu, non directement, mais par l'intermédiaire du latin de "Gui des Colonnes ((îuido délie Colonne), <jui, traduisant Benoit vers 12S6, avait réussi à faire passer son livre pour orij^-inal. Le Konmn de Troie est basé en partie sur le faux Dicli/s, mais surtout sur le faux Darès, et nullement sur VIliade, que le moyen àfre ne lisait que dans les 1.075 hexamètres latins du Pscudo-Pindare. L'histoire fabuleuse de la guerre de Troie, en latin, qui se donne comme une traduction du journal urec de Diclys de (2i"ète, compaj^non d'idoménée, lequel aurait écrit le récit d'événements dont il avait été le témoin, est probablement, non une ti-aduclion d'un roman f^rec, mais ime invention assez ingénieuse de la deuxième moitié du vi" siècle, due à un certain Septimius. Un siècle plus tard, parut à Rome une prétendue traduction d'un journal grec sur le siège de Troie, qui aurait été écrit, au point de vue troyen, par Darès le Phr^'gien, mentionné dans Homère et Virgile. Le pseudo-traducteur prétend être Cornélius Népos, et dédie son livre à Salluste : il est probable qu'il ne fait que résumer sèchement im récit plus étendu qui doit avoir été écrit, ou peut-être traduit, au m" siècle, et qui est aujourd'liui perdu. Benoit n'avait-il, à sa disposition, outrele Dictys^ que le Darès que nous possédons encore ? 11 est difficile de l'affirmer. Nous croirions plutôt qu'il a pu utiliser un Darès plus développé, dontl'existence est pour nous certaine. Quoi qu'il eu soit, il semble s'être servi très librement de ses sources et il a su en tirer d'agréables dé\eloppements, qui, sauf quelques longueurs, se laissent lire sans fatigue et offrent même des parties tout à fait remarquables.
Dès le MI" siècle, on puisa largement dans les iUe'/.iHiorp/ioses d'Ovide, en les adaptant au milieu chrétien qu'elles devaient instruire et édifier. Chrétien de Troyes nous apprend qu'il avait mis en vers l'histoire de Pélops (le mors de l'espaule) et celle de Philomèle. que G. Paris a récemment découvert '-. Nous avons de plus conservé, du conuuencement du xni* siècle, deux charmants poèmes de cette pro\enance, publiés dans le recueil de liarbazan et Méon ; ce sont : Narcisse cl Pyrame et Thisbè. 11 a dû en exister d'autres, ciimme le montrent les fréquentes alhisi()ns des troubadours : ainsi il y a eu anglais uu lai d'Orphée. imité d'un poème français disparu. Enfin, au commencement du xiv" siècle, un frère mineur inconnu écrivit, pour Jeanne de France, fenune de Pliilippe le Bel, une traduction amplifiée d'Ovide, qu'il appela l'Oru/e moralisé et dont le titre indique assez les tendances et les procédés
1. Publié par M. Joly, avec une intéressante étude sur les M('l;imorpltoses d'Homère et de l'épopt'f grécolatino ;iu moyen âge, 2 vol., Paris, Vieweg, 187t.
2. Il l'sl incorporé dans VOvide mnralisi- sous le nom de Clirexticns li Goix (la serpe?), il'oii est sorti te prétendu Clu'étien le Gouais de Sainte-.More. Voyez la note suivante.
d'exét'ulion '. l'our d aulies o-uvres imitées d'Ovide, voy. ch. IV.
c. — La matière de lirelayne. — Itonian celli([ue.
Parmi les romans ilu cycle d'Arthur ou de la Table-Honde, (îasion Paris distingue deux groupes : les romans français fondés sur des poèmes anglo-normands jjerdus qui avaient une base galloise, el les romans composés en France à l'imitation des premiers, mais sans modèle anglo-normand et par conséfjuent gall'>is. A cette tleruière classe de poèmes, qu'il est parfois dillicile de distinguer des premiei's, et qui sont de véi'itables romans d'aventure violemment placés dans le cadre de la Table-Ronde, appartiennent vraisemblablement les romans de Meriadoc (le Chevalier aux deux épées, public par M. Fœrster), fltgomer (appelé par quelquesuns « Lancelot de Jehan », ms. du château de Chantilly), Meraugis de Porllesguez par Raoul de Iloudenc, publié par Michelanti, Cliyés {Chresl., 23, 1), Gninglain ou Le Bel inconnu (publié par Ilippeau;, Jaufré, Morien, le Chevalier il la Manche, Torec (conservé dans le Lancelot néerlandais), et plusieurs des romans dont Gauvain est le héros ^. Nous nous occuperons ici exclusivement des romans d'origine celtique.
« Les romans bret(nis », dit (îaston Paris •', " sont le produit du contact de la société fi-ançaise et des Celtes ; ce contact a eu lieu surtout, sinon exclusivement, en Angleterre (il faut admettre cependant qu'il s'est produit, quoicfuc plus faiblement, entre Bretons et Normands sur le sol continental i ; il remonte à la conquête de Guillaume, mais il n'a pas eu delfet littéraire avant le second tiers (environ, du xn" siècle. A ce moment se produisent, à la fois ilans le monde clérical et dans le monde la'i'que, des tentatives pour faire pénétrer dans la littérature générale les traditions ou les contes propres aux Bretons (iallois' et restés jusquelà inconnus aux autres peujjles. Gaufreide Monmouth écrit son Historia Brilonum et sa Vita Merlini *' ; William de Malmesbury, pour illus-
:î. Ce poème, qui n'a pas moins de ~i.<»m vers, a élë longtemps attriljué à un Chrétien Legouais, de Sainte- More, près Troyes, qui n"a jamais existé (N'oy. .\. Thcrnias, Homania, XXll, 271). Vers le même .temps, une composition analogue en latin était exécutée par Pierre Berçuire, l'intaligable trailuct<>ur de Tite-Live.
4. G. Paris, Ronuinia, X, p. WS-.SOi», Étudex sur les romans de la Table-Ronde, dont nous résumons ici le (l.'Inil.
.). Uomania, X, p. 400.
1). Kn lt3S el 1150 (ce dernier ouvrage en hexamètres latins). Il avait déjà comjjo.sé en 1135 la Prophétie lie Merlin, qu'il emprunte (en donnant le noni de Merlin à l'enfant sans père qui i)rédit l'avenir au roi saxon \'oi-ligern) à Marcus Seoligena, auteur au IX' siècle d'une histoire fahuleuse des Bretons. Celle lustoir<> ])arle pour la première fois des exploits d'Artluu- iilii.r hellorum) : elle est pins connue si>ns le nom de Xennins, qui n'en a écrit <[ue la préface. l.'HislariH liriloniim a eu un immense succès, mais n'est pas la source des romans celliques. Elle ;i eu au XII" siècle un grand nombre tie lra<luctions fi-ançaises en vers, dont la plus célèbre est celle du normand lîohert W,ice (tloa), en vers de huit syllabes, intitulée h\ (iesie dis liretons ou le liriil 'r.{rtijfi!'rre. parce qu'un certain lirultix. petil-lils d l.n. e. . t.iit censé le père des Bretons. Il VotTril .i la rei;ie .Vliénor de Guvenne, femme de Henri II : c est une abréviation de Gaùfiei, augmentée de traits abuleux empruntés à la
TABLEAU SOMMAIRE DE LA LITTliRATURE FRANÇAISE AU MOYEN AGE
Irer les prétciuliics anliquilés de l'ô^Usu de Glaslonbury, puise dans les lé^oiidcs bretonnes; des vies apocryphes ou inlerpolées de saints bretons font i)énétrcr dans l'liayiof,n-apliie des fictions plus ou moins anciennes de provenance celtique. D'autre part, les jouffleurs bretons parcourent l'Angleterre (et aussi la France) en jouant sur la rote ou la harpe des lais, nu)rceaux de musique rattachés à quelque aventure romanesque ou nl^•tholoj;•iquc, dont les poètes français donnent bientôt des vcrsit)ns plus ou moins fidèles '. Plusieurs de ces lais, rapportés au même personnage, finissent par lui faire une sorte de biographie poétique. Telle paraît être l'originedes romans consacrés à Tristan {ChresL, 21 et 22), les plus anciens peut-être qui aient paru en vers français - ».
A cette classe, il faut joindre celle des romans èpisodiques, qui racontent une aventure parlicvdière, un exploit isolé d'un chevalier : la plupart des romans de ce genre se rapportent à Gauvain. Ces divers romans ont été refaits par les trouvères fi-ançais, qui les ont adaptés aux mœurs et aux idées de leur temps : c"est dire que la courtoisie, qui déjà dans les poèmes normands axait modifié dans leur forme les aventures traditionnelles, a pris plus d'importance enoore, et que Viimour, qui ne domine pas encore comme il le fera plus tard, est intervenu pour susciter l'aventure et mettre en relief la courtoisie du héros 3. C'est ainsi que Chrétien de Troyes (1170-1188), dont le style a des qualités remarquables, refit, h l'instigation de Marie de France, comtesse de Champagne, les romans d'Erec et Enide, d'Yvain ou te Chevalier au lion iChrest., 23, 2), et ceux qui se rapportent à Lancelol et au saint Graal ^. c'est-à-dire Cligès, [Clirest., 23, 1), Percerai le Gallois •'', Lancelol
tradition. Elle a été publiée par Le Roux de Lincy, et MM. Ilofmann et Volmœller ont récemment publié une aiilri' ti;idnrlion incomplète, (■fialcnicnt en vers de liuil syllnlics, sous le nom de I>i'r Miiiiclu'ner Brut (le llrul de .Municii). Celle de GellVei (i^iimar (vers 1153) est perdue.
1. Marie de France, l'auteur des Fables, qui savait le breton et l'anglais, a traduit une douzaine ae ces lais : l'un des plus nitéressants est celui du Chèvrefeuille, qui se rapporte à la légende de Tristan (cf. C7ires/.,21). Citons encoie le lai d Ignuure, variante du roman du Cliàtclain de Coucy (v. p. 17), le lai de Frêne, dont le sujet est développé dans le roman de Galeraii (v. p. 17), etc.
2 .'Voici la légende de Tristan et d'Iseut : Tristan, neveu du roi Marc de Cornouailles, l'a délivré d'un ennemi teri-ible (à l'origine, un monsti-e comme le Minotaure). Chargé par lui d'aller eliiT<li<'r sa fianct'C Iseut, il boit ]>nv erreur un pliillro destiné au roi et qui doit assurer un amour inaltéral)l(' entre l'iiomme et la l'cnnue qui en auront bu ; de là ses amours avec Iseut, dont le récit, altéré dans les formes postérieures qu'il a prises, était à l'origine empreint d'une poésie sauvage et pénétrante.