‹ Chrestomathie de l'ancien françaisChapitre 19 sur 63 · G. Paris, Romaniu, IX, 310 ; cf. Romania, II, Wl sqq · texte numérisé non relu

G. Paris, Romaniu, IX, 310 ; cf. Romania, II, Wl sqq

TABLEAU SOMMAIRE UE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AtT MOYEN AGE

à la lois et la malice des femmes et les faiblesses auxquelles sont exposés les savants et les sages, comme les autres hommes. C'est ainsi quArislote, qui reprochait à son élève ses complaisances pour sa maîtresse, se voit bientôt forcé par elle de recevoir un bât et de lui servir de monture, A la grande joie d'Alexandre, qui survient tout à coup '.

Dans la seconde périoile, celle des croisades, les rapports de l'Orient et de l'Occident sont directs et bien plus fréquents ; aussi en résultet-il lui grand accroissement de richesses pour notre littérature. Ce qui domine dans ces compositions, ce sont les voyages merveilleux, les histoires de magie, de talismans, de pirates, les aventures d'amoureux séparés malheureusement et se retrouvant après des événements variés. Voici ime liste des principaux romans qui dérivent de cette source : 1" Eracle (Héracliiis), par Gauthier d'Arras (vers 1160), publié par M. Lœseth : la première parie remonte h un roman grec, dont une forme populaire moderne a été récemment retrouvée dans le poème de Ptocholéon^ tandis que la deuxième, d'origine orientale, raconte l'histoire d'iui homme réduit en esclavage, qui recouvre sa liberté grâce à ses connaissances magiques : 2» Floire et Blancheflor^ dont on a deux rédactions différentes du xn"= siècle : c'est le sujet du Filocopo de Boccace '-, dont une forme altérée se retrouve dans la deuxième partie de la délicieuse chantefable d'Aucassin et Nicolette, écrite au xii" siècle, en partie en j^rose, en partie en laisses assonanles (voy. ch. III ; 3° Cligès, par Chrétien de Troyes, qui a fait entrer son héros dans le cycle de la Tablc-Runde (voy. plus haut, p. 13i : un second poème a été grefl'é sur le même sujet, c'est la Femme de Salomon^ aujourd'hui perdu sous sa forme originale en français, mais qu'on retrouve en bulgare, en russe, dans le poème allemand de Salomon et Morolt {= Marcolf) et aussi, avec quelques dilTérences, dans le Bâtard de Bouillon, continuation de Baudouin de Sehourc 3 : ce sujet offre beaucoup d'analogie avec Rom'éo et Juliette ; 1° Florimont intitulé dans un manuscrit Le Roi Philippe de Macédoine), composé eu 1188 à Chàtillon-sur- Azergue (Rhône), par Aimon de \'arenncs, qui déclare avoir vu son original à Philippopoli : c'est une prétendue histoire des ancêtres d'Alexandre ; 5° Athis et Porphirias ou Le Siège dWthènes ' xiii" siècle;, attribué à Alexandre de Hernav, l'un des auteurs du Roman

1. \'<iir le L;ii il'ArixIolc, \>nr Henri d'Andcli, trouvère noniiMiid (lu \iu' sirclo, (|ui est égaleuient l'aulenr <lu DU <lii cli/tncclirr /'hiliiiin'. de la liatidlle des vins cl de la liutuillc ili's sept ;irlx et dont les d'uvres ont (Hé publiées par M. Ili'ion, Houen, IKSU. — Pour la légende de Virgile magicien, on iieul consulter l'excellent livre de M. Coniparetti, Vinjilio ncl medio evo, 2 vol., Livourne, 1872, et celui de M. A. Graf, Ronia ncllu memoriii p nelle immaginazioni del medio evo (2 vol., Turin, 1883), ch. xvi.

2.' !>cux enfants qui s'aiment sont séparés par divers accidents ; ils finissent par se retrouver et sont heureux.

3. La composition cyclique dont faisaient partie ces deux poèmes racontait les croisades depuis l'origine, remontait même jus(jUîiux ancêtres de Godefroy de Bouillon, et descendait jusf|u"aux guéries de Phiiii)pe le Bel contre les Flamands : la jierte de cette dernière partie est surtout regrettable.

d' Alexandre : c'est l'histoire de deux amis qui se font des sacrifices vraiment héroïques ; la première partie a été traitée par Boccace (Decaméron, 8" journée), probablement d'après la même source byzantine, et aussi clans la Disciplijia clericalis de Pierre Alphonse et sa traduction française, le Cliastoiement [Conseils) d'un père à son fils ; 6° le Romande la Violette, par Gerbert de Montreuil (1230), dont une deuxième forme se trouve dans le Comte de Poitiers (xii° siècle), et des variantes plus altérées dans le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole, (publié par M. Servois pour la Société des anciens textes français), dans le conte en prose de Floire et Jeanne, etc. ; 7° le Roman de la Manekine, par Philippe de Beaumanoir (né à Rémi, Oise), dont le sujet a été souvent traité, principalement en Italie : il s'agit d'une femme, mère d'enfants charmants, qui est accusée d'avoir donné le jour à des monstres (publié par Fr. Michel, et récemment par M. Suchicr pour la Société des anciens textes) ; 8° Parténopeus de Rlois {Chrest., 20), une des plus belles œuvres du moyen âge (fin du xii= siècle) : c'est l'histoire de Psyché avec interversion des rôles ; 9° Florence de Rome (xiv" siècle) ; 10° le Dit de l'empereur Constant, publié dans la Romania, VI, 161 sqq., par (M. Wesselofsky ; 11" Floriant et Floretle, publié par Fr. Michel ; 12° le Roman de Cléomadés, par Adenet le Roi (fin du xm" siècle), publié par M. Scheler : on y voit un cheval de bois traversant les airs, emprunt au.x contes indiens par l'intermédiaire du grec ; le même sujet a été traité par Girard d'Amiens dans Meliacin; 13° Guillaume de Paterne, publié par Michelant pour la Soc. des anc. textes fr. Il y est question d'un prince, fils du Roi d'Espagne, changé en loup par les maléfices de sa marâtre, qui veut assurer le trône à son propre fils. Le loup-garou se fait le protecteur du prince Guillaume, fils du roi de Pouille, exposé dès sa naissance. Celui-ci étant devenu amoureux de Mélior, fille de l'empereur de Grèce, ils s'enfuient revêtus chacun d'une peau d'ours, qu'ils échangent plus tard contre une peau de biche, et grâce à la protection du loup, échappent à toutes les poursuites. Guillaume délivre, sans la connaître, sa mère, qu'assiégeait le roi d'Espagne. Ce dernier retrouve son fils et oblige sa seconde femme à lui rendre la forme humaine. Guillaume, sur les indications du prince d'Espagne, retrouve sa mère et épouse Mélior. Ce roman intéressant peut être donné comme le type du roman d'aventures basé sur une métamorphose ; 1 i° le Roman de l'Escoufle {du Milan), que Michelant a également publié pour la Soc. des anc. textes fr. : le sujet rappelle celui de Pierre de Provence et la Belle Maynelone. Guillaume de Paterne et VEscoufle pourraient aussi bien être d'origine celtique ; 1.T" Bérinus, roman en prose du xiv'= siècle, oii l'on retrouve des éléments grecs et orientaux, etc.

Nous citerons enfin quelques romans d'ave nture dont la source n'a pu encore être bien établie, et d'autres où des légendes nationales ou celtiques se mêleat à des fictions merveilleuses: 1" lUe et Galleron, par Gautier d'Arras, écrit en 11Ô7; 2" Amadas et Idoine, publié par

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M. Ilippcau. où Ton voit trois fccs présider aux destinées luimaiiies : comme Amadis, Amadas est peiulaiil qiKliiiie (emps fou daniour ; 3° Galerun de lirelagne. par Uenaud. charmant ])oéme (jui développe le sujet du lai de Frêne

publié par Boucherie ; 4" Richard le Beau (Chresl., 25 , publié par M. Fœrster, où se trouvent réunies deux léfjendes souvent traitées au nn)yen à^re et dorijrine orientale, celle du M»rl reconnaissant, et celle du Fils qui recherche son père ; 5° le Châtelain de Concy

par Jakemon Sakesep, fin du xin' siècle, dont ou a une variante dans le lai û'Irjnaure: c'est l'histoire émouvante, souvent traitée au moyen âfîc, dune femme adultère à qui son mari fait manger le cœur de son amant. Le châtelain de Coucy est d'ailleurs étrauf^er à ce conte : le poète ne l'en a fait le héros que pour pouvoir y insérer plusieurs de ses chansons : 6" Guillaume de Dole, où se trouvent intercalées, comme dans le précédent, des chansons d'auteurs dilTérents ; 1° Blonde d'Oxford, par Philippe de Beaumanoir ou de Bémi Oise . publié par Le Boux de Lincy : a beaucoup danalo^'ie avec un charmant roman du xv siècle, Jehan de Paris

(^hresL, 28; ; S" la Châtelaine de Vergi. aventure d'amtiur au dénouement trajrique, qui. par la finesse de l'analyse et la délicatesse des sentiments, annonce déjà le roman moderne (xiii" siècle ; une nouvelle édition en a été dénuée en 1892. dans la Romania, par ^L G. Raynaud) : 9° Joufroi incomplet, milieu du xusiècle, publié par MNL Hofmann et Muncker : le troubadour Marcabru, Henri I", roi d'Anjrleterre. et sa femme. Aélisde Louvain, y fifrurent ; 10° Mèlusine la fée . a'ieule supposée des Lusipnan : 11° Robert le Diable, publié par Trébutien ; 12° Eustache le moine, roman en partie historique, où sont racontées les aventures d'un hardi partisan, brigand audacieux autant que chevalier, qui fait le désespoir du conte de Flandre et du roi d'Angleterre publié jiar Fr. Michel . etc.

e. — Fahleaux : Contes et Nouvelles.

Bien qu'on puisse rattacher, pour l'esprit qui y règne, un grand nombre de fahleaux ' à la littérature satirique voy. section IV\ il est cependant difficile de les séparer des récits épiques et des romans, quelque modestes que soient ces piquantes productions de l'esprit français. C'est siu'tout en Orient qu'il faut chercher la source des fableaux : plus rarement, ils reproduisent un fait réel ou sont des œuvres de pure imagination. Les contes indiens, créés par les brahmanes ou appropriés par eux au point de morale qu'ils voulaient enseigner, sont arrivés en Europe, d'abord par les Byzantins, puis par les Arabes d'Espagne et les croisades. Le recueil d'exempla formé par Jacques de Vitry en Judée contribua beaucoup à répandre parla prédicaliim le gùùt de ces histoires dans le peuple : l'esprit malicieux des jongleurs sut tirer parti de cette riche matière en l'assaisonnant d'observations fines, de traits satiriques et trop souvent licencieux. Les vilains, les clercs,

1. Fa/j/eau, diminutif de fable ; fahlel donne au rêg. CoNST.\Ns. — Chrestouialhie.

les femmes -, sont surtout l'objet de leurs attarpies : cela s'expli(|ue par ce fait que les tableaux étaient |)rincipalcnient composés pour les chevaliers et les bourgeois. Parfois cependant, le vilain, avec sa rouerie na'ive et s<jm gros bon sens, a le beau rôle : ainsi le Vilain ifui comiuist Paradis par plait. Saint Pierre et le Jonifleur. le Vilain .Mire ^, Constant Duhamel, Brunain la vache au preslre, d'autres encore, nous montrent, pour ainsi dire, la revanche du pauvre hère méprisé et bafoué. Si un trop grand nombre de ces fableaux, par la grossièreté ([u'ils afl'eclenl, écliappenl à l'analyse, on en trouve cependant qui ne sont qu'amusants, conuiie le Curé qui mangea les mûres, ou comme Fslula et lirifaut Chrest.. 28, 1 et 2 ; d'autres (jui respirent la morale la plus pure, comme la Bourse pleine de sens, la Housse partie fou le Bourgeois d'.Xbbevillej ; d'autres encore dont la forme est empreinte d'une exquise délicatesse, comme le Vair Palefroi cl l'Oiselet *. Tous ont pour principal mérite de nous donner un tableau sincère des mœurs des .\u" et xiir siècles, tableau d'autant plus exact qu'il est moins travaillé et moins voulu, et à ce titre ils constituent une des principales richesses de notre ancienne littérature. Les fableaux sont souvent anonymes : parmi les auteurs connus, nous citerons seulement : Uuslebeuf 5 plaisants fableaux, Le Testament de iâne, Frère Denise, etc.), HuonleRoi le Vair Pa/e/'/ot , Courtebarbe

les Trois Aveugles de Compiègne , Jean Bedel ou peut-être Bodcl 9 fableaux au moins, entre autres Brunain. le Souhait insensé et Gomhert et les deux Clercs, qu'ont imité l'Ariosle. et La Fontaine dans le Berceau), Eustache d'Amiens

le Bouchar d' .\bbeville , Jean le Galois d'Aubepicrrc la Bourse pleine de sens , Gautier le long le Valet jeune homme qui d'aise à malaise se met en se mariant . et la Veure . Jean, l'auteur probable d'.Auheree, portrait remarquable de l'entremetteuse, el Bernicr ^la Housse partie •'). Tous ces auteurs vivaient au plus tard au xnr siècle. Dès le xiv". le genre se transforme: la verve railleuse et trop souvent grossière disparait pour faire place à un art plus ratTuié. qui s'inspire des novellieri italiens et donne naissance à des recueils de contes moraux ou simplement amusants, où la galanterie tient plus de place que la morale. Le plus connu de ces recueils est celui des Cent Nouvelles nouvelles

plur. fableaux, en picard fabliaux, forme qui a prévalu à tort (G. Paris). On appelait fablex des Iiistorietles. des contes amusants, que les nobles se faisaient raconter après boire par les jongleurs : loi-s<|ue ces rûcils étaient eu vei-s, la fable prenait le nom de fablel.

i. Parmi les fableaux dirigés contre les femmes, les plus remarquables sont Ricliciit, peinture réaliste des mieurs des courtisanes et de leurs amis, el la /ioHrqreoi^e d'Orlt'itnx, dont le sujet se retrouve dans une version anglo-normande, dans Boccace et dans La t'ontaine.

3. Ce conte, d"origine indienne, se retrouve dans presfiue toutes les littératures. .Molière, loi-si|u'il écrivait Le .Uéf/eciH malqré lui, en avait certainement lu nuelquo imitation, qui pouvait, du reste, être indépendante lie notre fahleau.

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