‹ Chrestomathie de l'ancien françaisChapitre 21 sur 63 · Bru-xelles, 1871, 3 vol · texte numérisé non relu

Bru-xelles, 1871, 3 vol

p.n riiiteiilioM «pie par l'exécution : jniis encore les j<iyeux et |)alrioliqnes Vaux-de-Vire du foulon Olivier Hasselin, qui trouva la mort dans un combat contre les Anglais ■<. Charles d'Orléans même, dont la douceur élégante el un peu triste semblait peu faite pour s'élever si haut, trouve des accents vraiment lyriques pour exprimer la joie que lui inspire la conquête de la Guyenne et de la Normandie : el de son côté, Villon, le poêle de la rue, dunl le talent est pour ainsi dire la coiilre-parlie de celui de Charles, dans sa liallade de l'honneur français,\nncc d'énergiques malédicli<.ns contre ceux

(pii mal voiddroient au royaume de France* ".

Mais ce n'est pas seulement dans cette pièce, c est dans toutes ses œuvres, bigarrées et diverses comme son existence, que Villrjii fait preuve, et pour le fond el pour la forme, de (jualités vraiment nationales : son esprit tout parisien abonde en saillies imprévues et originales : son style vif et piquant fait songer au.x meilleures pièces de Voltaire. Après avoir donné le Petit Testament, dont les legs satiriques constituent le fond, il agrandit sa matière en la reprenant dans le Grand Testament. Mûri par le malheur ^il avait déjà failli être pendu à Paris pour ses méfaits et sortait des prisons de lèvêque d'Orléans, à Meun-sur- Loire , corrigé, pour un temps du moins, de sa légèreté coupable, il est dominé par la pensée de la mort et de l'instabilité des choses humaines, et trouve pour l'exprimer des accents d'une vérité saisissante, comme dans cette admirable Ballade des dames du temps jadis [Chrest., iO, J), où, énumérant les beautés célèbres des temps écoulés, il les compare mélancoliquement aux neiges dantan. Le rire arrive à sou tour, bientôt suivi de larmes, quand, ayant par hasard parlé des <- Innocents », ce mot lui rappelle les ossements qu'on y avait rassemblés, el qu'il se figure rayonnantes de gloire, de jeunesse et de beauté les têtes des heureux de la terre maintenant confondus dans une triste égalité. Celle souplesse merveilleuse, cette aptitude à rendre les sentiments les plus opposés, cette élévation de la pensée, le font bien supérieur à son contemporain, le chanoine-procureur Coquillart mort eu 1510), dont la poésie facile et provinciale tourne sans cesse dans le cercle étroit de la satire des mœurs bourgeoises, qu'il savait du reste merveilleusement observer. Ces deux noms nous permettent de passer sans transition à la poésie satirique, à laquelle il convient d'associer la poésie descriptive et didactique.

POESIE S.\TIUIQrE, DESCRIPTIVE ET liIDACTK'VE

Si l'apologue se rapproche du fableau. parce que c'est un récit, il s'en dislingue nettement par la

3. Les poésies publiées sous son nom sont l'œuvre de l'avocat de Mre Jean Le Houx, mort "en 1010, comme l'a démontré .M. Gasté, Elude xiir O. Hasselin (1880) ; les vrais Vaux de Vire de Basselin et de la joyeuse société cju'il présidait, s'ils ne sont pas entièremont perdus, doivent survivre dans les chansons populaires de la -Vormandie. ^■oy. Clirexl., 3!».

4. Cf. .\ubertin, lli.'<toire de Li langue et de la lillèratnre françaises au niuyen âge, H, 107-108.

TAlILIvAL' SuMMAlIUC DE LA LITIEIIATL liE I HANÇAISE AL^ MOYEN AGE

Momie. (|in on est rélémoiU cssenliol. ol ù ce lit IV il se rai lâche mieux à la poésie didactique qiià la poésie narrative. Les fables ésopiciues. en i)aflie d'orijriue indienne, en partie d"orij;ine ^rrec<iue. ont été simplement traduites par les Romains. Phèdre, Avianns [fm du iv siècle^ à plus forte raison le prétendu Roninliis imperalor au plus lard au vu' siècle), dont les trois livres de fables en prose ne sont qu'un déranfifcnient des iambes de Phèdre, n'ont rien inventé. Vers le x' siècle, on a ajouté au Romnlns un appendice, composé de fables venues sans doute de lAsie par la tradition orale ; c'est surtout cet appendice qu'a traduit Marie de France {Chresl., 41', sous le nom d' Y.iopel, nom qu'on donnait alors à Uomulus. Ses fables, qu'elle dit avoir traduites d'une version anj^lo-saxonne, aujourd'hui perdue, du roi Alfred le Grand, ont été composées sous Henri II (avant 1189) : malf,^ré leur sécheresse, elles méritent la j,'randc popularité dont elles ont joui, principalement par la Moralilé, qui se distinsj:uc par sa hardiesse et un senlinu'iit 1res vif des soulTrauces des faibles et des opprimés. Un autre recueil de fables a été traduit quatre fois en vers français : c'est celui qui est connu sous le nom bizarre de Anonymiis Neveleti, et que le moyen âge appelait Ysopiis Ce n'est d'ailleurs qu'une réfection eu distiques latins des trois premiers livres de Romulus, non utilisés par Marie.

Le Roman de Renarl {Chresl., 42), dans sa forme française primitive du xi° siècle, est aujourd'hui perdu ; mais nous pouvons nous en faire une idée par les épisodes qui furent traités en vers latins dans les Flandres [îsengrinusi 1120; Reinardiis, avant 1160), et par une imitation allemande de Henri de Gliechesare (vers 1180). C'était, à l'orij^inc, une suite d'apolof^ues, dont la lutte du loup, devenu Isençfrin, et du {îoupil, devenu Reiiart, constituait l'unité. Il n'y avait, non plus que dans les premières branches du roman que nous possédons, ni allusions satiri(|ucs, ni vues i)hilosopliiques : c'était tout simplement matière à plaisanterie inventée par des clercs pour l'amusement des la'iques. Autour des deux princijiaux personnages, dont les noms, très répandus au mo.A'en âge en Allemagne, ne l^rouvent nullement l'existence d'un Thierepos^ germanique, se groiqjent Chanteclair{ïccoq), Barbue la chèvre , CoizarJ (le lièvre), A^o/)/e (le lion) Rriin d'ours), Relin (le mouton), Tihert (le chat), Drniiineaii (le moineau), etc., tour à tour vic~ limes des tovu's pendables de Renarl, qui réussit touj(jurs à éviter le châtinu;nt dû à ses méfaits. I.,es |)lus anciennes branches du cycle que nous possédions sont le Pèlerinage Renarl, qui est peut-être de Pierre de Saint-Cloud, (fin du .Ml" siècle), et le Jugement de Renarl, par un anonyme : ces deux poèmes, par l'excellence de la langue, le naturel du style, la finesse des descriptions, peuvent être rangés iiarmi les meil-

l. C'est le nom que donnait, Grimni à un groupe (r(''l)opécs, dont les Ik'i-os auraient été des anÎTiiiuix, et c|ui auraient conslitui; le patrimoine parliculier de la ivu-p germanif|up avant la sé-paration des dilïi'ronlcs lril)us : r(-pop(''c animale serait le pendant des Xichcliiii(/rn. P. Pai-is a dé-montré dpi)uis longtemps Tinanité de cette hypothèse.

leures productions du moyen âge. Mais, dès le milieu du xiu'' siècle, l'abus des imitations amène la décadence ; les peintures obscènes, les atfacpies violentes contre la société dominent et débordent l'ancien cadre devenu trop étroit. Alors [lai-aissent le Couronnemenl de Renarl, Renarl le nouvel (1288), par Jacqucmard Gelée. Enfin, au conmienccment du xiV siècle, Renarl le conlrefail, par un clerc de Troyes, qui avait été épicier, clôt la série des romans de Renarl ■ par une immense composition assez indigeste, mais précieuse pour l'étude des mœurs de cette époque, où règne un esprit frondeur et même vraiment démocratique : on y trouv'e de tout, même une histoire universelle en partie en prose.

La satire a pris d'ailleurs de bonne heure différentes formes dans notre littérature; une des plus anciennes est celle qui consiste à peindre satiriquement et de suite les diverses classes de la st)ciété, comme dans les formes variées des Etats du monde et dans le Livre des manières, de révèquc de Rennes, Etienne de Fougères (vers 1170), publié d'abord en autograjibie par M. Talbert, puis, ajirès révision, par MM. Boucherie et W. F'œrstcr dans la Revue des langues romanes. Il faut en rapprocher les Bibles de (juiot de Provins (vers 1220) et de Hugues de Bei'zé, très curieuses, surtout la première, pour l'étude des mœurs, et aussi l'amusante facétie de la Riole du monde (en prose). Les satires contre les femmes abondent : elles sont dues pour la plupart à des clercs et dictées par la défiance et la crainte des pièges que la femme est censée tendre à leur vertu. UÉvangile au.r femmes Chresl., i^), que l'on a à tort attribué successivement à Marie de Compiègne, à Jean Durpain, à Marie de France, etc., est sans doute l'œuvre d'un homme : ce petit poème du xn" siècle, de forme iiiquante (l'auteur détruit au 4° vers de chaque strophe les éloges qu'il a décernés à la femme dans les trois premiers), s'est accru par des additions successives de valeur fort inégale, mais le nombre des strophes originales ne jjeut guère dépasser onze ou douze. Les grandes puissances du temps excitent aussi la \erve des trouvères : les Templiers sont violemment ttaqués, peut-être sur l'ordre de Philippe-le-Bel, dans le Roman de Fa h uei (commencement du xiv siècle), remanié vers 1310 par François des Rues et Chaillou de Pcstain. La royauté, à son tour, ({uoique l'attaque soit indirecte, n'est pas ménagée dans le Dit du pape, du roy et des monnaies et dans les Avisemenls au roy Loys, ([u'iui bourgeois de Paris, Godefroy, se permit d'adresser au fils de Philippc-le-Bel, au début de son règne. Les bourgeois, les vilains [Les vingtquatre manières de vilains, etc.), les usuriers, les modes \Dit des cornettes, etc.), l'Université, ^ivemcnt soutenue par Ruteba^uf contre les ordres mendiants, exercent tour à tour la verve de nos trouveurs.

Outre ces jjroduetions, où domine la note satiri(iue, il faut mentionner les ntmdDrcuses poésies légères dont le but est sui't(jut d'amuser : I" les Dils : dits des Rues de Paris, des Moustiers, des Cris de Paris, de la Maille, fie VErberie, par Rutebeuf \Chrest., 48), de la Denl, par Archcvescjuc {Chrest., 49), etc., dont quelques-

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