‹ Chrestomathie de l'ancien françaisChapitre 33 sur 63 · VIE DE SAINT ALEXIS · texte numérisé non relu

VIE DE SAINT ALEXIS

,78, (vHiaiit ot U pcdre ço que dit al la chartrc,

Ad anibcs mains deromt sa blanche barbe.

« E! lilz, » dist il, « com doloros messaj^e !

Vis atendeie qucd a mei repaidrasses,

3 Par Deu mercit (iiio tuni réconfortasses. »

[79] .'\ halle voiz prist li peihe a crider :

<( Filz Alc.\is, quels duels m'est pi'csente/-'.

[78] Quand le père eut entendu ce que dhuil (litt^ : a dit) la lettre, il arrache à deux mains sa barbe blanche : » Ah! mon fils », dit-il, « quel douloureux message! J'espérais que lu me reviendrais vivant, et que, grâce à Dieu, lu me réconforterais. » — [79] Le père se met à crier bien haut : « Mon fils Alexis,

' La Vie de nainl Alexis, poème du xr siècle, texte critique accompagné d'un lexique complet et d'une table des assonances, publié par G. Paris. Paris, Emile Bouillon, 1903 (str. 78-101). — Le texte de cette édition, destinée aux élèves de l'école des Hautes-Etudes, est, connue celui de 188o, un peu difl'érent du texte de la première {Bibliothèque de l'Ecole des Huules- Eliides, fasc. V, Î872), que nous avons suivi dans notre 1" édition (voy. à l'Appendice critique). Nous n'avons pas nîproduit, pour cause de diflicultés typographiques, les innovations graphiques de la dernière édition, et nous nous en sommes tenu sur ce point à l'édition de 1885 ; de plus, nous continuons à noter par o (et non ou) le représentant de ô ù latin tonique libre, mais nous iniiirimons en italique l'e des proparoxytons (ancme) et l'i des proparoxytons apparents (bron/e), qui ne comptent pas dans la mesure du vers. — Ce poème en assonances, de la seconde moitié du xi" siècle, a été composé d'après une vie latine de saint .Vlexis, probablement en Normandie, en tout cas à l'Ouest de Paris, peut-être par Thibaut de ^■ernon, chanoine de Rouen. (Voyez Tableau, etc., p. G). La légende de saint Alexis est encoie vivante. Entre autres preuves (ju'on pourrait en fournir, nous nous boi'uerons à cette citation empruntée à l'Armana prouveiiràu de 1889, oir le Cascui'ek'l (Houmanille), parmi les curieuses recommandations d'une grand'mèie à son petit-lils, donne celle-ci : « Quand trounara, ahro uno randelelo, e boulo le, s'as /xju, soiilo lis escalié, que saiil Aléssi ié inouriquè. Quand il tonnera, allume une petite cliandellc, et fourre-toi, si tu as peur, sous l'escalier, car saint Alexis y mourut. » Ajoutons qu'on dit couramment en Provence, parmi le peuple : « Etre derrièie la ])<)i'te, connue saint Alexis. » D'autre part, on nous assui-e ([u'um; complainte de saint Alexis se chante encore en Bourgogne et sans doute ailleurs. — Alexis, lils du gont'anonier de l'empereur, quitte secrètenieiil son l'pousc, le soir mèmp de ses noces, pour allei- vivre d'aumônes. llr(>vient auboutde dix-sept ans, sans être reconnu, dans le palais de son père, et y reste dix-sept auti es années dans une misèie volontaire. 11 laisse en mourant un écrit, que le pape seul i)eut arracher de sa main et qui dévoile la vérité.

1. Pedre (cf. medre, crider, etc.). La dentale médiale forte, déjà tiansformée en douce (</) dans F:ulalie (cf. spede), ne dispai-ait complètement qu'à la fin du xr siècle. La dentale iinale s'est con!ferv(>e beaucoup plus tard (cf. Voj/,-(f/e de Cliarlrinagiie, Chanson de lioland, Coininil, etc.), principalement dans les dialectes du Nord et du Noi'd-Est. oii on la trouve encore isoli-mcnt au counnencement du xiv'= siècle, principalement dans des mots terminés en ié, précédé ou non d'une chuintante. — La chavire, la lettre, destinée à le l'aiie reconnaître, que tenait dans sa main Alexis et <|ne le Pape seul put lui arracher. — 4. Qued. Cf. 82 et 2, 14. 17. 27, et vov. 2, 7, note. — 0. Voiz = vocem. \(Àc\ comment .M. L. Ilavet (liomania, III, 'i'.M) résume les règles concernant oi et ui : 1° oi ancien dissonant en o lermé, ('crit dans les textes anglo-normands ;//) vient de o fermé français primitif (= ô, fi latin, et ô tonique devant n ; sporadi(iuement substitué à 5 et û prolonifiuesj ; 2" oi ancien fassonant en o, toujours é'crit oi) vient de au; 3° ui ancien (assonant en u, toujours éci-it ui) vient de u français primitifs û I

Malvaise guarde t'ai fait soz mon degret. A! las pochables, com par fui avoglez!

10 Tant t'ai vetlid, si net poi aviser!

[80] '< Filz Alexis, de ta dolente medre ! Tantes dolors at por tei enduredcs.

Et tantes fains e tantes seiz passedes, Et tantes lairmes por le ton cors ploredes! 13 ("ist duels ra\rnt encui par acorede.

[81] <i O filz, cui ierent mes granz ereditez, Mes larges terres dont jo aveie assez, Mi grant palais en Rome la citét ?

Empor tei, filz, m'en esteie penez :

20 Puis mon décès en fusses onorcz.

([iiol deuil m'an-ive! Je t'ai bien mal gardé sous mon degré. Hélas! coupable [que Je suis], combien J'ai été aveugle! Je l'ai vu si souvent, et Je n'ai pu te reconnaître. — [80] Mon fils Alexis, quel deuil pour ta mère! Pour toi, elle a enduré tant de souffi-ances, supporté si souvent la faim et la soif ; pour toi elle a pleuré tant de larmes! Ce malheur, qu'elle va apprendre (litt^ ; aujourd'hui), lui percera le cœur. — [81] 0 mon fils! à qui reviendra mon vaste héritage, mes grands domaines, dont J'avais à foison, mes grands palais dans Rome la cité? C'est pour toi que Je ni'étais donné la peine d'en prendre soin : après ma mort, tu en aurais eu ta seigneurie.

latin ; 4° ui secondaire pour oi ancien (assonant d'abord en o, puis en u ; écrit d'abord oi, puis ui) vient de o français primitif (= ô classique ; — et sporadiquement o feimé latin populaire = ô, û classique). Le oi était intact pour l'auteur de VEulalie, altéré pour l'auteiude VAlexis, et avait achevé de devenir ni pour le scribe du Psautier d'Oxford (peut-être plus tôt); '.i" oi et ui récents subsistent; par ex. : gloire (d'abord gloj'ie), oi issu de ei (soir, boit, etc.), oi et ui issus de. oi', (;(■ {foyer, fuie). — 9. A ! las et au féminin a! lasse (cf. cO). On trouve aussi souvent e! las, e! lasse, d'où l'on a tiré hélas, devenu invariable et pris comme interjection. E, au sens de ah! hélas! se trouve ici, v. 3 et 48. — Com par. La particvde augmentative par (= per, dans perinagnus, pcrdiscre) est le plus souvent réunie à un adverbe de quanlit(', et dans ce cas est intraduisible en français moderne. Cf. tant par .t, 21, trop par 20, 30, etc. Au V. 15, elle est isolée. — 10. Si [— sic), particule souvent à peu près explétive, mais qui ici indique une opposition : « et cependant «. — 11. £lç la dolente medre! Exiuession elliptique exclamative. Cf. 60 et 91, où il s'agit d'un nom de qualité remplaçant un ne m de personne. Il est à remarquer que, dans ces phrases, il y a toujours une épitliète, et que la tournure en question sert à lui donner du leliet, avec une idée de regret, de sorte que de la doh nie medre équivaut pour le sens à que la mère est dolenle, a/Jligée! Grammaticalement, de doit être expliqué j ar « au sujet de », et il faut sous-entendie quelque chose comme Cl que va-t-il arriver? » pournotie exemple, et « (jnest-il arrivi' ? qu'est devenu? " p( ur les deux autres. Cf. le g(;nitif exclamalif en giec et en latin. — 12-14. Tantes (cf. 80 sqq.). Tant pouvait s'employer de trois laçons : 1" comme adjectif variable, reproduisant le latin lantus; â» comme substantif neuti'c invariaide, lepioduisant le latin lanlum et accompagné de la préposition de et d'un nrm singulier ou pluriel; 3° comme adveilie de (piantiu-. L'emploi de l'adjectit est allé en diminuant dimpoi tance à partir du xni° siècle. — 13. Seiz = 'sites. Le singulier était se;, plus tard soi. L'/' de .so//' ne date que du xv" siècle ; mais muef = moduni et //e/" = * feodum sont anciens). — 19. Esteie. La forme d'imparfait empruntée au veibe e.ster (staie) est, comme on voit, tiès ancienne dans la langue. Elle n'a supplanté définitivement la loi me organique qu'au XV siècle. — 20. J'uis sert ici de pi('j)osition ~ "jjostius. Cf. 1, 2, 3, note.

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