PÈLERINAGE DE CH.\RLEMAGNE A JÉRUSALEM ET A CONSTANTINOPLE
E dist lor Charlemaigncs : « Bien dei avant j^aber : Li reis Hugue li Forz nen at nul bacheler
— « Il est bien Juste, leur dit Charlemagne, que Je fasse mon gab le premier. Le
' Karls (les Gros.sen Reise nach Jérusalem und Conslantinopel. ein altfranzœsischcs lleldengedicht des Xhen Jahrltuntlerts. herausgegehen fon lùï.Koschwilz. Ileilbronn. i' édition, 1883 {Allfranzo-sische Bibliothek. herausgegehen l'on D' U'. Fœrstei-, II) (il y a eu en 1895 une 3" éd. que nous n'avons pu voir), y. 453-485 et 493-633. — Ce poème anonyme, dont la première moitié est absolument sérieuse, contient, Jans sa seconde moitié, que nous repi-oduisons en partie {gabs de Charlemagne et de ses pairs), la mise en œuvre d'un conte oriental dont les équivalents sont nombreux. C'est de beaucoup le plus ancien emploi du
De tote sa maisniec, tant seit forz et mcmbrez, .\it vestut dons halbers et dons helmes fermez,
roi Hugues le Fort peut prendre dans toute s,7 suite un Jeune chevalier, si fort et si bien
vers de douze syllabes que l'on connaisse, puisqu'il remonte à 1060 environ (voyez Tableau, etc.. p. 9); il est, naturellement, écrit en'assonances.
1. K dis! (cf. 17, etc.V La répétition de la copule et en tète de ciiaque alinéa a un caractère de naïveté épique. Cf. la liible, etc. Il en est de mémo des réflexions peu variées de l'espion caché dans un pilier creux pour écouter les propos tenus par li-s l'rançais. — 2-9. Tournuiv toute latine, mais cepcinlaiit très intelligible. Il f;uit sous-entendre devant les subjonctifs .(//. xeit, jtrest une conjonction indiquant une condition ou une hypothèse : que i^ su/niost- i/ue ou si'. I. Si toutes ces conditions sont réunies, alors, dans ce cas, je frapperai, etc. •
5 Si scit SOUP un deslrier corant et sojornét : Li rcis me presl s'cspce al poin dor adobél, Si ferrai sour les helmes ou il icrent plus clcr, Trencherai les halbers et les helmes ^•cnimez, Le feltre avoec la sele del deslrier sojornét. 10 Le brant ferrai en terre : se jo le lais aler, Ja n'en iert maiz retraiz par nul home charnel, Très (|n'il seit pleine hanste de terre desterrez.
— Par Deu » (.-o dist l'escolle, « forz estes et
[mcmbrez :
Que fols fist li reis Ilugue, quant vos prestat
[ostel.
ITiSe anuil mais vos oi de folie parler,
Al matin par son l'albe vos ferai congeer. «
El liisl li emperere : « Gabez, bel niés Rollanz !
— Volentiers, » dist il, « sire, tôt al vostre co-
[mant.
Dites al rei Ilngron me prest son olifant, 20 Puis si m'en irai jo la defors en cel plain,
Tant par iert fort m'aleine et li venz si bruianz
nienthrr suil-il : qu'il revête deux IiuiiLerts et deux heaumes et se place sur un destrit'r agile et bien en point. Si le roi l'eut Lien me prêter son êpée à la poignée d'or travaillé, Je frapperai sur les heaumes à l'endroit le plus brillant, et Je trancherai les hauberts et les heaumes ornés de pierres précieuses, et aussi le feutre et la selle du destrier vigoureux, f enfoncerai du coup l'épée dans la terre : si Je la lâche, personne au monde (litf : aucun homme charnel] ne pourra l'en retirer sans fouiller la terre à une profondeur égale à la longueur d'un bois de lance. » — (( Par Dieu ! n dit l'espion, « vous êtes fort et bien membre ; le roi Hugues a aglcomme un fou (litf : fit ce que [ferait] un fou), quand il vous a donné l'hospitalité. Si cette nuit Je vous entends encore dire des folies, demain matin, dès l'aube. Je vous ferai congédier. » — (F. 17.) .' Faites un gab, mon beau neveu Roland ! » dit l'empereur. — « Volontiers, sire, répondit-il, [Je suis] tout à vos ordres ! Dites au roi Hugues qu'il me prête son cor d'ivoire, et Je m'en irai hors de la ville dans cette plaine que voilà. [Je soufflerai dans le cor] et mon haleine sera si forte et si bruyante que.
.5. Si != sic) est une simple copule ; mais au v. 7, il signifie .. alors, à cette condition ». — Ferrai — tfriiviljeo, où l'i étant anlétonique. est, natureiifnient tonilH', dVjii les deux r de ferrai (cf. courrai, mourrai). Li ne sesl maintenu que dans les verbes où il aurait <''tê difficile de prononcer le groupe des consonnes finales du radical en y ajoutant -rai (dormir, xoujfrir, etc.). L'i ant(Honique'devenantr(5gulicremcnt e uniet, on a dû avoir d abord : donnerai, .sriu/l'ri'rai, etc., puis, sous linlluence de l'infinitif : dormirai, xouHrirai. etc. — 13. Ço dist l'escolle. Ce iili'onasme est encore usité dans plusieurs patois du Nlidi, lorsfju'on rapporte une convei-sation. — Forz entes el memlirez. .Vvcc le pluriel de politesse, le prédicat se mettait n-gulit-i-enient, comme aujourd'hui, au singulier, et ordinan-ement au cas sujet. — \\.Que fols jixt. Voy. au Gloss., s. v. que 1. — l.ï. Mais, encore l'a partir de ce moment). — 16. Par son l'alhe = per summum albn-. Cf. en son, v. lOo. 135. etc., et aussi en somct, v. 148, toujours avec ellipse de de. — 19. Presl est au subjonctif; il faut sous-entendre que. — 22. Que
Qu'en toto la citét, que si est ample et jrrant, Ni rcmaindrat ja porte ne postiz en estant De cuivre ne dacier, tant seit forz ne pesanz, L'uns ne fierg-et a l'altre par le vent qu'iert25
[bruianz.
Molt ici-t forz li rcis Ilugue, s'il se met en avant. Ne perdet de la barbe les gernons en bruslant El les granz pels de martre qu al al col en tor-
[naut.
Le peliçon d'ermine del dos en reversant.
— Par Deu ! » ça dist l'escolle', << ci at mal gabe- 30
[ment.
Que fols fist li reis Hugue, qu'il herberjat tel
[gent.
— Gabez, sire Oliviers, » dist Rollans li corteis.
« Volentiers, » dist li coens, « mais que Charles
[rotreit. »
« Et vos, sire arcevesques, gaberez vos od nos'?
— Oïl, » ço dist Turpins, « par le cornant Charlon. 35 Treis des meillors destriers qui en sa citét sont Prenget ii reis demain, sin facet faire un cors
La defors en cel plain. Quant mielz s'eslaisseront, Jo i vendrai sor destre corant par tel vigor
dans touie la ville, qui est si vaste et si grande, il ne restera debout ni porte, ni poterne, fût-elle de cuivre ou d'acier, et aussi solide et aussi lourde que l'on voudra, sans que l'une aille frapper l'autre, poussée par la violence de mon souffle. Et si le roi Hugues se met devant, il faudra qu'il soit bien fort pour ne pas voir brûler ses moustaches, et pour ne pas perdre, en tournant sur lui-même, les grandes fourrures de martre quilaau cou, et, en se renversant, lapelice d'hermine qu'il a sur le dos. » — « Par Dieu! dit l'espion, voici un méchant gab. Le roi Hugues a agi comme un fou en hébergeant de telles gens. » — [V. 32.) (I Faites un gab, seigneur Olivier, » dit Roland le Courtois. — « Volontiers, » dit le comte, « pourvu que Charles me le permette.. . »
— (f Et vous, seigneur archevêque, ferez-vous un gab avec nous? » — « Oui, » dit Turpin, « pour obéir à Charles. Que le roi prenne demain trois des meilleurs destriers qu'il y ait dans sa cité, et qu'il les fasse courir hors de la ville dans cette plaine qu voilà. Quand ils seront le mieux lancés. J'arriverai sur la droite courant avec tant de force que Je m'as-
(= qua). forme régulière primitive du féminin. Cf. 62. 90. 90. — Rajjprochez en es/an/ (debout) de vernaindrat. — 24. Forz et pesanz ne se rapportent grammaticalement qu'à postiz, qui est masculin, comme le montre l'uns, qui suit. — 25. Par, à cause de. — Qu' (= que), qui. Voy. au Gloss. — 27. Xe j)ei'del. Le subjonctif s'e.xplique en sous-entendant que, au sens de « supposé que ». Cf. 2-9. — En bruslant (géiondif neutre) a pour sujet logique les moustaches (gernons) et non le roi Hugues, tandis que en tournant et en rei'ersant se rap])ortent plutôt au roi. — 3 Qu' — que a ici le sens de « vu que, car ». — 34. Le (jal) d'Olivier ne saurait figurer dans une édition classique. — 37. Sin facet faire, et qu'il leur fasse faire. En (contenu dans sin) signifie « de (au moyen de) ces trois chevaux. »
PÈLERINAOE DE CIIARLEMAGNE A JÉRUSALEM
•iOQiie me serrai al tierz, et si larrai les dons;
Kt Icndrai quatre poines niolt grosses en mon
[poin.
. Sis irai estruant et jetant contre nionl . Et larrai les destriers aler a lor bandon. Se pome m'en eschapet, ne altre en chict del
[poin. 45 Cliarlemaignes, mis sire, me criet les oilz del
[front.
— Par Dell ! •) ço dist l'escolte, <■ cist gas est bels
[et bons :
Ni at hontage nul vers le rei, mon seignor. "
Dist Guillelmesd'Orenge: « Seignors,or gaberai. \'eez celé pelote, onc graignor ne vi mais ;
50 Entre or fin et argent guardez combien i at ! Mainte feiz i out mis trente homes en essai : Ne la pourent muer, tant fu pcsanz li fais. A une sole main par malin la prendrai. Puis la larrai aler très par mi cel palais,
55 Mais de quarante teises del mur en abalrai.
— Par Deul » ço dist lescolle, " ja ne vos en
[crerrai.
siôrai sur le (roisième sans toucher aux deux autres. Je tiendrai dans ma main quatre pommes très grosses et Je jonglerai arec elles en laissant les destriers aller à leur gré. Si une seule pomme m'échappe et tombe de mon poing, (Je consens) que Charlemagne, mon seigneur, me crève les yeux (litf : les yeux du front). » — << Par Dieu ! dit l'espion, cegab est bel et bon; il n'y a rien là qui puisse blesser le roi, mon maître. » — {V. 48.) « Seiqneurs, » dit Guillaume d'Orange, (^ Je vais faire mon gab. Vous voyez cette boule :Je n'en ai Jamais vu de plus grande. Voyez combien il y a et d'or fin et d'argent ! Maintes fois on y a mis trente hommes à l'essai : ils n'ont pu la remuer, tant le fardeau était lourd. Demain matin, Je la prendrai d'une seule main ; puis Je la laisserai aller à travers ce palais et J'abattrai plus de quarante toises du mur. » — -> Par Dieu! dit l'espion, Je ne vous en croirai Jamais. Le roi
40. Serrai (cf. 112. 125) = sedfe"irabeo. avec assimilation du d en r, tandis que dans le moderne («.«.«/?'rai on a repris le radical des formes accentuées ie = ë tonique). [Assoirai est refait sur assoyons, asseyons (ancien usst>on.t\. Serrai a aussi servi, jusqu'au xui' siècle, de futur à esire. concurremment avec serai. — Al tierz. sur le troisième, celui qui sera le- dernier i» gauche. — El si lari'ai les dous. Les chevaux sont censés attachés ensemble : sinon, on ne voit pas l'intérêt qu'il y aurait à en supposer trois au lieu d'un, car ils ne courraient pas parallèlement. — Pour les dous, cf. U, 32 et voy. 6.2. 32, note. — 44. En. des quatre. — \e. ou [si]. — 4.Î. Les oilz del front. Il lesle quelque chose de ce pléonasme dans l'expression : couler les yeux de la tète. — 30. Entre or fin et. Voy. au Gloss., s. V. entre. — 31. / out mis. on y a eu (il y a été) mis. Tournure impersonnelle hardie' calquée sur a et i a (plus tard il i a:. Dans les deux toui-nurcs. le cas régime est obligatoire, car le nom est complément direct du verbe" — 54. Très par mi cel palais, iovii l\ fait au milieu, au beau milieu ' de , ce palais. .\ la rigueur, mi pourrait être ici pris pour un adjectif masculin s'accordanl avec palais, mais l'ellipse de de rend seule compte de la formation de la préposition parmi. Cf. l'ancien enmi. — • 6'i. Que représente le jialais. — Tor-
Trestoz seit fel li reis, sessaiicr ne V(js fait 1 Ainz que sciiez chalciez, le matin le dirai. •>
FA dist li empererc : « Or gabci-at Ogiers,
Li dus de Danemarche, qui lant poet tr.ivaillier. OO
— Volentiers, " dist li ber, - toi al vostre con-
[giét.
Veez vos celé estache que le palais sozticnt Que hui matin veistes si menut torneiier? Demain la me verrez par vertut embracier : Nen ierl tant fort lestache ne l'esloecet brisier, 65 El le palais verser vers terre et tresbuchier; Qui la iert conseiiz, ja guarantiz nen iert. Mult iert fols li reis Hugue, s'il ne se vait mucier.
— Par Deul » ço dist l'escolte, « cisl hoen est
f^enragicz !
Onques Deus ne vos doinst cel gab a commen-70
cierl Que fols fist li reis Hugue qui vos at herber-
[giét. »
Et dist li emperere : « Gabez, Naime, li dus!
— Volentiers, » dist li ber. « Tôt le peil ai cha-
[nut :
Dites al rei Hugon prest mei son halberc brun : Demain, quant jo l'avrai endossét e veslut,... "5 Le me verrez escorre par force a tel vertut, N'iert tant forz li halbers d'acier ne blanc ne
[brun
aurait bien tort de ne pas vous faire essayer (litt' ; que le roi soit [déclaré] absolument félon, s'il ne v. fait e.]. Demain mutin, avant que vous soyez chaussés. Je le lui dirai. )> — {V. 59.) « Maintenant, » dit l'empereur, « c'est au tour d'Ogier, le duc de Danemark, qui est capable de tant de prouesses. » — « Volontiers, » dit le baron, « [il sera fait] entièrement selon vos désirs. Voyez-vous ce pilier qui soutient le palais, que vous avez vu ce matin tourner si rapidement ? Demain, vous me le verrez embrasser vigoureusement, et le palais chanceler et s'écrouler. Celui qui sera atteint ne pourra échapper à la mort. Le roi Hugues sera bien fou, s'il ne se va cacher. >i — " Par Dieu! dit l'espion, cet homme est enragé! Puisse Dieu ne Jamais vous permettre de commencer l'accomplissement de ce gab ! Le roi Hugues a agi comme un fou en vous hébergeant. » — {V. 72.) " Faites un gab, duc Naimon, » dit l'empereur. — « Volontiers, » dit le baron. (( J'ai la tète chenue : eh bien ! dites au roiHugues qu'il me prête son haubert brun. Demain, quand Je l'aurai endossé et revêtu..., vous me verrez me secouer violemment d'une telle force cjue du haubert d'acier, soit blanc, soit brun, tant fort soil-il, les mailles loni-
neiier. Le palais merveilleux de l'empereur lournait, au moindre vent, autour du pilier central, grâce aux cors d'ivoii-e dans lcs<piels soufllaient les deux enfants de bronze qui surmontaient chacune des cent colonnes de niarbi-e placées tout autour. — 70. Vos doinst a romencier. vous accorde, vous permette de commencer. Nouvel exemple de l'emploi de a là où le français moderne mettrait de. Voy. 4, 26, note. — 77. y iert, sous-entendu(/ue.
lO
niIRrSTOMATHIE DE I. ANCIEN FRANÇAIS
(^)iii- n'en cliii-iMit li's mailles ensonicnl com fes-
[tus.
— Par Dell ! " <.■•' tlist roscoilo, c Nielz estes et
[chaniiz :
^1' 'l'<A a\ e/. le peil blanc, niolt a\ez les iii-is durs. ^
Kl disl li cnipci'crc : « Gabez, tianz Beren^iei-s!
— \'olentiers, » dist li coens, « quant vos le
[m'otreiiez.
Pienj^el li rcis cspees de toz ses chevaliers, Facol les enlei-rer entresqu'as helz^ d'or mier,
85 Que les pointes en seient contre mont vers le
[ciel: Eu la plus halte tor m'en monterai piét, El puis sor les espees m'en larrai derochier : La verrez bi-anz croissir et espees brisier, L'un acier dejiecier a l'altre et entroschicr.
!)() Ja n'en troverez une que m'ait en charn tochiét, Ne le cuir entamét ne en parfont plaiiét.
— Par Deu ! » yo disl rcscoltc, << cist hoen est
[enraj;iez !
Se il ccl f.'-ab deniostret, de l'er cs( o d'acier. »
E disl li emperere : « Sire Hernarz, gabez ! 9ô — \'<)leutiers, » dist li coens, « quant vos le co-
[mandez.
Veïstes la grant eve que si bruit a cel jj:uét"? Demain la ferai tôle eissir de son canel,
héron/ ;) terre comme fétus. » — » Par Dieu ! » (Ht /"fspto/},« l'ousêtes vieuxelchenu, vous avez le jxnl tout hlanc, mais vous avez les muscles (lill' : les nerfs) biens durs. » — {V. 81.) i< Faites un <^ab, 'sei(/neui- Bérenf/er, » dit l'empereur. — (( Volonliers, » dit le comte, i< puisque vous me le perniellez. Que le roi prenne les épées de tous ses clievaliers ; qu'il les fasse enterrer Jusqu'à l'extrémité de la qarde d'or pur, la pointe dressée en haut vers le ciel. Je monterai à pied sur la plus liaule tour [du palais], puis Je me laisserai tomber sur les épées. Alors vous verrez les épées craquer et se briser, et lés lames d'acier s'ébrécher mutuellement. Vous nen trouverez pas une qui m' ait effleuré la chair, ni entamé la peau, ni blessé profondément. » — <( Par Dieu! » dit l'espion, «. cet homme est enragé! S il réalise ce gab, il est de fer ou d'acier. »
— {V. 94.) « Seigneur Bernard », dit Vempereur, « faites un g'al). — « Volontiers'», dit le comte, « puisque vous Vordonnez. Vous avez vu cette masse d'eau qui court avec si grand bruil '.' Demain, Je la ferai toute sortir de son
h;1. Ksiii-ps. L'absence de laiLirle devant un nom suivi d'un conipli'nient clélerminatif est justifié par II- sens : " (les i-itrex em|)runtées à tous ses chevalii'i-s indislinctenient. » Or. on sait que l'ancienne liin^-ue supprime volontiers l'article et surtout l'article ind.-lini. Cf. 108 et loO. et \oy. Tohier, Xciisclirift fur rain. Pliiloloffif. XIII. \'M srpj. — 80. M'en moulerai. L .iiicien Irançais taisait de eu luï enii)ioi plus étendu <pii- nous ict. t), I, :)(!, etc.;. Il disait : .l'en mouler, s'en venir leu renir 102;, etc. .Nous n'avons guéie conservé que .s'en aller. — 88-89. Croixxir, hrisier, depecier, enlroxrhier. Cf. 6, 2, 3, et voy. la note. — 91. En parfont. Cr. " en long, en large. » — 98. Espandre
Espandrc par cez chaus, que vos luit le verrez,
Toz les celicrs emplir qui sont en la citét,
La f,'eiil le rei Ilugon et nioillier et guacr, 100
En la plus halle tor lui meïsme monter :
Ja lUMi descendrai mais, si l'avrai comandél.
— Par Deu ! « çn disl l'escolte, o cisl hoen est
(forsenez !
Que fols fisl li reis Ilugue, qui vos preslal oslel, Le malin par son l'albe serez luit congeél. » 103
El disl li coens Bertrans : « Or gaberal mis
[oncles.
— Voleulicrs, par ma feit! » disl Ernalz de Cîi-
[rondc.
" Or prengel li reis Ilugue de plom quatre granz
[somes.
Sis facel en chaldieres totes ensemble fondre; El prenf,'el une cuve que seil grande el parfonde, 1 1" Si la facel raser de si que as espondes ; Puis me serrai en mi tresque la basse noue. Quant li pions iert loz pris et rassises les ondes, Com il ierl bien serez, donc me verrez escorrc, El le plom despartir el desor mei desrompre : 115
lit, se répandre parmi ces plaines sous vos yeux à tous et remplir tous les celliers qui sont dans la ville ; Je forcerai les gens du roi Hugon à se mouiller et à marcher dans Veau et le roi lui-même à monter sur la plus liante tour. Il n'en descendra que lorsque Je le lui aurai commandé. » — « Par Dieu ! » dit l'espion, « cet liomme est lïors de sens ! Le roi Hugues a agi comme un fou, quand il vous a donné l'hospitalité. Demain matin, dès Vaube, vous serez tous congédiés. » — (F. 106.) c< Maintenant mon oncle va faire son gai), » dit le comte Bertrand. — « Volontiers, par ma foi! » dit HernautdeGironde. « Que le roi prenne quatre grandes charges de plomb et qu'il les fasse fondre toutes ensemble dans des cliaudières ; qu'il prenne une cuve qui soit grande et profonde et qu'il la fasse remplir Jusqu'aux bords. Alors Je m'assiérai au milieu Jusqu'à la fin de la neuvième heure. Quand le plomb sera entièrement pris et les ondes liquides aplanies, quand il sera bien serré, alors vous me verrez me secouer, et séparer le plomb et le rompre au-dessus de Tues membres : il n'y en restera pas le poids
(neutre), emplir (actif), moillier (neutre), etc., dépendent tous de faire, et ont pour sujet logique la. — 102. Si (= sic), jusqu'à ce que. Nous croyons, avec G. Paris {Homania, VDI, 297), que si, dans ces sortes de phrases, a une valeur adversative ou plutôt restrictive, comme le prouve la suljslitution, qui a lieu parfois, de ainz, ainçois à si. « Le verbe, dit G. Paris, est toujours à un temps périishrastique, c'est-à-dire à un temps contenant à la fois l'idée de présent (ou de futur) et celle de passé : celui "qui parle nie qu'il fasse une action avant d'en avoir accompli une autre ; puis il se représente, par un tour extrêmement vif et tout à fait populaire, faisant cette première action et ayant, par conséquent, accompli la seconde. » — 105. Serez. Voy. la note au v. 40. — 109. Sis — si les, et les. — ILS. Toz pris. L'adjectif /oi;< s'employait régulièrement au sens de « tout à fait «, là où l'adverbe serait aujourd'hui nécessaire. Cf. 3, 108, note.
PÈLERINAGr: DK CIIARLKM \f;.M: A JÉRUSALEM
N'en i icmaiiicli-at ja posant une esrlial<)ij,'ni'.
— Ci at merveillds t,'nb, <> ço at dit li cscolte. « One de si dure ciiarn nOï ijarlcr soi- home : De Ici' est o d'acier, se icesl f,'ab deniostrel. »
120 (/) disl li enipt'ri'rc : « (lahez, sire Aïukm's 1
— ^^)lentiers, n dist li eoi-iis, « ([uant vos le cu-
[niande/.
Encore ai un cliapei d'aleniande, en^-oiét D'un fîrant peisson niaraj,'e, qui l'ut faizollre niei": •Ouant lavrai en mon cliief vcstut et afublél,
12 j Demain, quant li reis IIuj,'-ue serrai a son disncr, Manderai son peisson et ijcvrai son darét : Puis vendrai par detrés, tlorrai li un colp tel <>.>ue devant sor sa table le ferai enclincr. La \-erre/- barbes traire et ^'ernons si peler.
130 — Par Den .' ■> v" ^'ist l'escolte, « cist hoen est
[forsenez.
Que fols list li reis lluj.'-ue. ([ui nos preslat ostel.
— (iabez. sire Bertrans! ■> li einpcrere al dit.
Il \'olenliers. » dist li coens, c. U)t al voslre plaisir.
Dt)us escuz forz e reis m'empruntez le matin, 1.35 Puis m'en irai la fors eu son cel pni antif :
(J'ii/ie ('chiih)tte. » — « Voici un merveilleux t^ab, >' (/// l'espion. " Jamais Je n'ouïs parler de si dure chair sur les os d'un homme : s'il réalise ce gab, il est de fer ou d'acier. » — ■[V. 120.) « Faites un j^aJ), seigneur Aimery, » dit l'empereur. — (( Volontiers, » dit le comte, « puisque vous l'ordonnez. J'ai en ce moment un bonnet c/'alemande, fabriqué outre mer et doublé avec la peau d'un grand poisson de mer. Une fois que je l'aurai mis et arrangé sur ma tête, demain, quand le roi Hugues sera assis à son diner, Je mangerai son poisson et boirai son hippocras. Puis Je viendrai par derrière et Je lui donnerai un tel coup que Je le ferai s'incliner sur sa table. Alors vous me verrez tir r les barbes et arracher les poils des moustaches. » — « Par Dieu ! » dit l'espion, « cet homme est hors de sens. Le roi Hugues a agi comme un fou, quand il vous a donné l'hospitalité. » — [V. 132.) << Seigneur Bertrand, « dit l'empereur, (1 faites un gab. » — « Volontiers, •> dit le comte, '< Je n'ai rien à vous refuser. Empruntez pour moi demain matin deux écus forts et raides, et Je m'en irai hors de la ville au sommet de ce tertre antique. Là, voiis me les
116. Pesant une eschaloigne. Pesant est ici un gérondif neutre pris absolument comme ponrlo en latin. Cf. raillant un angevin. 7, 145. à côté de : <' il n"a pas un sou vaillant ». — 122-3. Le texte, corrompu dans le manuscrit. n"est pas sûr, malgré les différentes corrections apportées ou proposées. Cha- /«'/ {cha/ieau) désignait une coilTure ((ueiconque, même une couronne de fleurs. — D'aleniande, d'un tissu d'.Vlabanda (en Carie). — D'un pei.'ison, pour « de la l)eau d'un poisstni » (sans doute une espèce de loutre). — Pour d'autres exemples de bonnets rendant invisible, cf. le mythe de Persée et voyez notre Légende d'Œdipe (Paris. Maisonncuve et C''", 1^81), p. 105. — 127. Vendrai. Pour éviter la confusion avec le futur de vendre, on a donné de bonne heure à ce verbe (cf. tenir) le radical des formes accentuées {le = ê) : vien-
Lam les verrez ensemble |wr tel verlut ferir
Kt voler contre mont, si m'escrierai si
Que en (juatre loc-es environ le pa'is
Ne reniîiindrat en buis cers ne dains a fu'ir,
Nnle bisse salva}<e ne chcvrocis ne golpilz. | jo
— Par Deu ! <■ ço disl l'cscoIlCj « mal galxinent
[at ci.
(JuanI le sa\ rai li reis. grains en icrt e marriz. •>
" Gabez, sire (Ic-ins! .- dist l'emperere (Jiarles.
— \'olentieis. » dist li coens. " Demain, veant
[les altres, Un espiét lort et reit m'aportez en la place, | j^
Qui granz seil et pesanz, uns vilains i ait charge; La hanstc de pomier, de fer i ait une aine : En somet cele tor. s<jr cel piler de marbre. Me colcliiez dons deniers, tjue li uns scit sor
[l'altrc; Puis m'en eislrai en sus demie liuë large, 150
Si me verrez lancier, se vos en prenez guarde,
verrez frapper l'un contre l'autre d'une telle force qu'ils voleront en éclats, et Je pousserai en. même temps un si grand cri qu'il ne restera dans le bois, quatre lieues à la ronde, ni cerf, ni daim, ni biche sauvage, ni chevreuil, ni renard, qui ne s'enfuie. » — .( Par Dieu! » dit l'espion, « voici un mauvais gab. Quand le roi le connaîtra, il en sera ennuyé et mécontent. » — {V. 143.) « Faites un gab, seigneur Guérin, » dit l'empereur Charles. — « Volontiers, dit le comte. Demain, en présence des autres {des gens du roi), faites-moi apporter sur la place un épieu fort et raide, grand et si lourd qu'un vilain en ait sa charge, le bois de pommier, le fer long d'une aune. Au haut de cette tour, sur ce pilier de marbre, placezmoi deux deniers exactement l'un sur l'autre. Alors Je sortirai de la ville et m'éloignerai l'espace d'une demi-lieue ; et vous me verrez, si vous y prenez garde, lancer le trait Jusqu'au bas de la tour, faire tomber l'un des
drai. — 135. Antif = anti(q)uum, d'où antiu, et par la consonnification de Vu au fém., antive,' d'où, par analogie, antif, au masculin. Cf. notre note à fou, 2, 19. C'est ici, comme souvent ailleurs, une véritable épithète d'ornement. — 137. Si m'escrierai si, et je pousserai un tel cri. Remarquez le rapprochement des deux .<('. de même origine et de sens notablement différent.— 144. VeanI tes altres (cf. 13, 2. 84. 15, 2. 13, etc.). Veant, comme oi.in/(cf 18, 110. 19, 194, invariable et suivi du cas régime, est devenu une espèce de préposition, comme durant, suivant, etc. Le cas du vers 110 est tout dilférent. — 140-7. Liberté de syntaxe remarquable, mais t[vd n'aurait rien de choquant aujourd'hui, à condition de rétablir i/ue avec 1 ait ch. — La hansie de pomier = (que) la h. i.vei/i de p. — 148. A'/i .lomet cele tur. Cf en son cel pui 135, et vov. v. 10. note. — [3O. Di'mie liuë larffe. l'espace d'une demi-lieue. L'accord de demi se faisait toujours en ancien Irançais. -— L'emploi de la préposition de serait aujourd'liui obligatoire avec large. Cependant on dit : ■• doimez m'en gros comme une noix, long, é/iais connue un doigt. » Dans ces dilférentes expressions, l'adjectif est jiris adverbialement et équivaut à en accomi)agnéd'un substantif: e;i large (ou en largeur), en gros.feur, etc. — 151. Si, et alors. — Lancier il'esjtièt). lancer le javelot. Lancier se prend souvent absolument, comme aujourd'hui tirer. — Vos est ré-gime de prenez guarde irélléchi). Le sujet est sous-entendu, comme devant rerre:.
CnRIÎSTOMATIHI-: DE L AN'CIRN FRA?<r,AlS
Tiesqii'al |)iét de la lor, cl l'im dcniei-ahalrc Si soëf et serit, ja lies muerai Tallre. Puis serai si legiers et isiiels et aales 1 J5 Que m'en vendrai corant par mi l'uis de la sale, El reprendrai lespiét aiuz k'a terre s'abaisset.
— Par Deu! « ço dist rescoite, « cist gas valt
[treis des altres :
\'ors mon seif^nor le rei ni al j^iens de hontagc. »
Quant li conte ont gabét, si se sont endormit. 1(50 I/csColte ist de la chambre, qui Ireslot al oïl ;
\'int a l'uis de la chambre ou li reis Hug'ue
[gist;
Kntrovert l'at trovét, sin est venuz al lit.
L'emperere le vit, hastivement li dist :
" Di, va ! que font Franceis et Charles al fier vis? 165 O'istes les parler s'il rcmaindront a mi?
— Par Deu ! » ço dist lescolle, « onc ne lor en
[sovint; Assez vos ont anuit gabét et escharnit. » Toz les gas li contât, quant que il en oït. Quant l'entent li reis Hugue, grains en fut e
[marriz.
170" Par ma feit ! » dist li reis, « Charles at fait
[folie,
deniers si doucement et si légèrement que l'autre ne bougera pas. Puis Je m'élancerai avec tant de légèreté et de vitesse que j'arriverai en courant à la porte de la salle ; je la franchirai et je reprendrai le trait avant qu'il ait touché terre. » — « Par Dieu ! » dit l'espion, « ce gab vaut trois des autres : il n'y a rien là qui puisse blesser le roi mon maître. » — {V. 159.) Quand les comtes ont fait leurs gabs, ils s'endorment, et l'espion, qui a tout entendu, sort de la salle. Il vient à la porte de lu chambre où est couché le roi Hugues; la trouvant entrouverte, il s'approche du lit. L'empereur l'aperçut et lui dit aussitôt : « Dis-moi, que font les Français et Charles au fier visage '/ Lcui- avez-vous entendu dire s'ils resteront avec moi? » — « Par Dieu ! » dit l'espion, « ils n'y ont guère songé; ils vous ont cette nuit fortement raillé et tourné en dérision. » Et il lui conta tous tes gabs, tels qu'il les avait entendus. Quand le roi Hugues apprit cela, il en fut ennuyé et mécontent. « Par ma foi ! » dit le roi, « (Charles a agi follement en plaisantant si étourdiment
152. Trexfjii.il piél de la lorncst pas clair, à moins qu'il ne soit synonyme de In'sqii » lu lor. Peut-être aussi faut-il corrij^cr: rrc.vr/f/'.-i/.s-oH, jiis<|n'ausominet. — l.j:{. Jh ni-s (= III' si'i muôrul (soiis-i'ntondu f/(yt'j.que l'autre ne boucera pas. — l.ï-ï. Pur mi luis II faut admettre (|ue le javelot, après avoir enlevé l'un des deniers, péni-frera dans la salle où se trouvent en ce moment les tiarons. et que soutient le pilier merveilleux. Il convient d'ailleurs t\i- ne pas serrei- de trop près le texte.
— lo8. Gieiis (plus souvent ([eiin, et. provcn(;al anc. et niod. qesj = lut. ifeiius. C'est un nom servant à fortifier la négation, comme /A'i.v, /<o//i/. etc. La construction avec ilf. qui fait de ce mot un adverbe de quantité, très fréqnenle dans les patois du Midi, est assez rare en v. fr. -— Idi. /'./r/er .<(/ équivaut à •• parler de ceci, si ". On dit aiiJDurd'hui : « dire si ■>. — ,1 mi, avec moi. Le roi llufiue leur avait proposé de les prendre à sa solde pendant un an. — 173. Dislrenl — dixerunt, très usité
Quant il gabat de mei par si grant legcrie. Herberjai les erscir en mes chambres perrines : Se ne sont aemplit li gab si com il distrent, Trencherai lor les testes od m'cspee forbie. »
à mon sujet. Je les hébergeai hi<'r soir dans mes chambres de pierre : eh bien I s'ils n'accomplissent par leurs gabs comme ils l'ont dit, je leur trancherai la tête avec mon épée bien fourbie. »