TABLEAU SOMMAIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOYEN AGE
Pères. Une rè^le immuable, mais dont on i|j^nore roi'ijjrine, ne permettait pas de traduire mot à mot les saintes Eeriturcs : ce n'est quau commencement du MI"' siècle que l'on commença à déroger A cet usage. C'est ce qui explique, comme aussi l'apparition tardive de la prose, pourquoi l'un des deux poèmes de Clcrmont a pour sujet la Passion du Christ.
Ce poème, dont certains traits sont empruntés à VÉvangile de Xicodènie (apocryphe), et qui n'esl peut-être que la dernière partie dune histoire complète du Christ, a été écrit vers la fin du x" siècle; il est en strophes de quatre vers octosyllabiques assonant deux par deux et appartient à un dialecte qui mêle les formes de la langue d'oïl et celles de la langue d'oc ' : c'est pour cela que nous n'en avons pas donné d'extrait. Le second des deux poèmes, la Vie de saint Léger [Chrest., 3), dont les strophes sont composées de six vers octosyllabiques assonant également deux par deux, quoique transcrit comme le premier par un scribe de langue d'oc, a été certainement écrit en français. Il nous retrace la lutte entre le saint évèque d'Autun et Ebro'in. et le martyre que celui-ci lui fit subir. Ces deux poèmes ont assurément pour base un texte latin. Le Saint Léger, dont nous possédons la source latine, la Vita Leodegarii, du prieur Ursinus, semble avoir été composé au milieu du x" siècle ; il est donc un peu postérieur à la séquence de Sainte Eulalie {Chrest., 2)-, formée de quatorze strophes de deux vers et d'une coda, écrite à la fin du< Si^ siècle à l'abbaye de Saint-Amand, entre Tournai et Valenciennes, et découverte dans cette dernière ville par Hoffmann de Fallersleben, en 1837, dans un manuscrit du X' siècle. A la même biblinthèque de Valenciennes appartient un manuscrit pi-esque en entier écrit en notes tironiennes, où l'on trouve un curieux commentaire du texte de Jonas, qui mêle d'une façon bizarre le latin et le français destiné a expliquer le latin : il semble que ce soit un brouillon écrit à la hatc par un prédicateur avant de monter en chaire. M. Génin l'a |)ublié pour la première fois sous le nom de Fragment de Valenciennes dans son édition de la Chanson de Roland 1850). On l'attribue généralement au commencement du x= siècle. Tous les textes que nous venons d'énumérer, sauf la Passion, ap|)artiennent aux dialectes oiientaux de la langue d'oïl.
La Vie de saint Alexis {Chrest., 4), composée vers 1040, appartient au cnnti-aire à la partie occidentale du domaine ; elle est écrite dans cette belle langue qu'on parlait dans l'ancienne N'eustrie, c'est-à-dire dans la Normandie, l'Ilede-F'rance et les provinces du Centre, vers le milieu du xi" siècle, avant qu'apparussent les
1. Wnr Gaston Paris, Honi., II, 2'jj S(](|., qui en a donné une excellente édition revue sur le manuscrit.
2. Pour la mesure de cette prose rythmée ol assonancée, voir P. Meyer, A'o/e .sur la méirique du cliunt de sainte Eulalie, Bibliothèque de l'École des chartes, 5" série, II, 237 S(]q. ; Bartscli, Die lnleini.irhen Seqnenznn des MiUelallers, p. IGosqq.; Suchier, Juhrhuch fur rom. und engl. Siirache und Literalur, XIII (1S74), 385 sqq., et lenacr Literalur Zeilumi, 1878, n" 21; Koschwitz, (Jammentar zu den lellenten fr. Sprachdenknueler ; Wi'igand, Traité de verni ficalion française, Bromberg, ï' édit., 1871, p. 124, 211 sqq., etc.
divergences qui ont distingué, dès le xii" siècle, le français et le normand. Postérieur d'un siècle &\\ Saint Léger, i\ nous oll're une langue plus nette, mieux dégagée de la construction latine, et non encore embarrassée de ces nombreuses particules dont s'accommodera plus tard trop volontiers l'abondante facilité de nos Irouveurs. L'auteur, qui ne s'est pas nommé, pourrait bien être ce Thibaut de ^^ernon, chanoine de Rouen, qui, à ce que raconte une chronique latine, traduisait du latin, peu après 1053, des \'ies de saints et en faisait de pieuses cantilènes, entre autres la Vie de saint Wandrille. Ce poème, composé d'abord de 625 vers, divisés en 125 strophes de 5 vers décasyllabes monorimes, eut un succès si durable qu'on lui fit subir jusqu'à trois remaniements successifs pour l'accommoder au goût du temps, remaniements qui, par une heureuse fortune, nous ont été conservés : le premier, qui est du xii" siècle, assonance comme celui du xi", est en strophes monorimes d'inégale étendue et contient 1.357 vers; le second, du xiii" siècle, est rimé en strophes irrégulières : il compte 1.278 vers et appartient au domaine picard: enfin le texte du xiv" siècle oll're 800 -sers alexandrins distribués en quatrains réguliers. Dès le xii' siècle, le poème sort de l'église et le début indique qu'il est écrit pour un chanteur populaire; au xiv siècle, où la lecture a remplacé la récitation musicale des jongleurs, l'œuvre se transforme encore et devient un roman pieux, achevant ainsi la série des transformations ordinaires aux poèmes franchement populaires 3. La rédaction du xr" siècle est une œuvre des plus remarquables au point de vue du style, et l'on peut croire qu'elle avait été précédée d'œuvres semblables, mais moins parfaites; car la langue s'y montre déjà souple et avec ses qualités constitutives, en même temps que l'art se manifeste, aussi bien dans la construction de la strophe que dans le choix et la disposition des mots : le chef-d'œuvre littéraire du moyen âge ne va pas tarder à paraître.