POESIE EPIQUE ET NARRATIVE
a. — La matière de France. — Eijopée nationale.
Le besoin de s'orienter dans le chaos de nos chansons de geste a provoqué de bonne heure des classements plus ou moins justifiés. Dès le commencement du xiir siècle, les jongleurs avaient adopté une première classification générale des sujets, suivant qu'ils se rapportaient à la France, à la Bretagne ou à r.\ntiquité :
Ne sont que trois materes a nul home entendant : De F'rance, de Bretagne et de Rome la Grant,
dit Jean Bodel au commencement de sa Chanson des Saxons. La geste de France se décomposait à son tour en geste du Roi ^ou encore de Pépin et de /'.uif/e), geste de Garin de Monglane ou de Guillaume, et geste de Duon de Mayence. La première réunit les poèmes qui ont pour
3. Nous ne parlons pas, bien entendu, des rédactions en prose, ni de deux poèmes indépendants du xiii' siècle, l'un en latin monorime, l'autre en petits vers à rime plate,
TABLEAU SOMMAIRF, DR I.A LITTÉRATURR FIIANCAISR AU MOYRN AOK
héros Cliarlcmagne ou un membre de sa famille, et en g:étu'ral ceux où domine la tendance imitaire primitive : elle comprend naturellement les plus anciens', et le j,'rand empereur y est lirésenté comme un type de couraj^e et de justice. La deuxième j^roupe les poèmes qui lacontent les exploits des liéros du Midi contre les Sarrasins de Seplimanie ou de Provence; elle semble avoir été constituée la première et a pourpoint de départ les exploits de Guilluume au Court .\'ez. La troisième, opposée à la première comme cspi-it, repiésente la féodalité, et eu particulier la féodalité orientale, la plus puissante et la mieux développée : elle ciiante les barons rebelles et les place audessus du roi. C'est celle des trois j;estcs qui sest constituée la dernière : l'on y lit entrer, non seulement les membres primitifs de la famille de Doon de Mayence, Bevon d' Aigremont, Aimon d'Ardenne, Doon de Nanteuil et Girart de Roussillon, mais encore tous les héros qui ne pouvaient entrer dans les deux autres fi^estes, et pour cela on attribua 12 fils et 12 filles à Doon de Mayence. Quelques poètes (Philippe Mousket, etc.) cherchent à séparer les traîtres des vassaux rebelles plus ou moins fondés en droit et en font une quatrième geste ; d'autres les confondent dans la troisième-.
Ces divisions tout artificielles appartiennent à la troisième éjioque du développement épique. Alors, la matière primitive et populaire étant complètement épuisée, on essaie de la rajeunir en introduisant dans le vieux cadre des merveilles et des féeries empruntées aux romans de la Table-Ronde ; on dénature les vieilles chansons de geste dans des renouvellements fastidieux et prolixes où disparaissent, par suite de l'ineptie des remanieurs, les traits intéressants et les beautés de style de l'original : « on comble comme on peut les lacunes des généalogies ; on compose des poèmes pour servir de lien entre ceux dont on entreprend le classement ; on s'attache à compléter l'histoire des héros en narrant les parties de leur vie (leurs Enfances principalement) qui avaient été négligées ^, ou bien encore on imagine de fabuleux exploits pour leurs ancêtres ou leurs descendants •> *. Alors apparaissent (milieu du xiv siècle; des œuvres cycliques comme Tristan de Nanteuil, Doon de Mayence, Gauf'rey. etc. Quand on compare la Chanson de Roland aux derniers rajeunissements de Jourdain de Blaye et de Huon de Bordeaux au XV' siècle, et aux rédactions en prose popularisées par l'imprimerie, on peut mesurer la grandeur de la décadence et les modifications du goût public dans cette longue période de cinq siècles.
Dès le x" siècle, en effet, la transition du chant populaire primitif au poème épique était accoiii-
1. Non seulement ceux que nous possédons encore, mais aussi ceux qui ne nous sont pas parvenus, soit i|ue le texte original ait conipli-lement disparu, soit que nous n"en possédions qu'un remaniement postérieur.
2. Voir G. Paris, Histoire poétique de Cliurlemagiie, Paris, 18ti3, liv. I, eh. iv.
3. Cf. Mainel (nom de Charlemagne dans sa jeunesse), les Enfances Ogier, etc.
4. P. Meyer, Bechercties sur l'épopée française, Bibliothèque de 1' ,cole des ciiartes, G" série, t. III, p. 42.
plie, ou du moins on peut adiinier (juc les cantilènes héroï(pics du x" siècle avait une forme assez dévelo|jpée. Le Roland fait allusion à plusieurs poèmes d(mt les originaux scuit perdus. Ce sont : Aspremont, contpiète de la Pouille pai' Charlemagne ; les Enfances Oyicr, guerre d'Italie; Gnitalin ou Guitequin {r= Witikind , guen*e de Saxe (ccmservé seulement dans une traduction islandaise, la Karlamagniis saija, et renou- \-elée à la (in du xii° siècle par Jean Hodel d'Arras sous le nom de Chanson des Saisnes), et Balan, guerre d'Italie un épisudo seulement subsiste, développé dans Ficrahras . Si l'on joint à ces quatre poèmes le (Couronnement de Louis, dont un fragment s'est conservé dans le poème du même titre qu'on rattache au cycle de Garin de Monglane {Chrest., 7), et les poèmes (inspirés par des contes orientaux; qui racontent des aventures personnelles au roi : 1" Basin ou le Couronnement de Charlemayne. qui a passé en islandais et en néerlandais ; 2° Berthe, dont nous avons une rédaction du xin" siècle, par Adenet le Roi {Chresl., 9; •'• ; 3" Mainet ^ ou V Enfance de Charlematjne, perdu sous sa forme primitive et remanié plusieurs fois à l'étranger, et en France par Girart d'Amiens; 4° la Reine Sehile " i perdue en français, mais conservée dans la (Chanson de Macaire en français italianisé ; 5" Gormond et Isamhard, dont un fragment important, datant du XI" siècle, a été, il y a quelques années, découvert et publié*, et qui a im fond historique, la bataille de Saucourt SSl ; si l'on groupe ces différents poèmes, on aura le noyau primitif de la Geste du Roi et de l'Épopée française, dont le Roland est le type. A la première époque également, quoique de formation un peu j)ostérieure, appartiennent, dans leur rédaction primitive, que nous n'avons pas, Ogier de Danemarck, Girart de Roussillon (xii' siècle), Aquin (reprise de la Bretagne sur les Sarrazins par Charlemagne) ^, Renaud de Montauhan xii*
,ï. Berthe aux grands pieds n'a rien d'historique : c'est l'histoire de Chilpéric II, que l'on a appliquée à Charlemagne. Peut-être aussi la légende est-elle d'origine mythique. V'oy. Roniania, XIV, 144.
6. Slhinet, qui raconte le séjour en Espagne et le mariage de Charles persécuté par ses frères bâtards, lils de la fausse Berthe, et obligé de se cacher sous un faux nom (Mainel), semble être, pour le fond, une légende giM-manique. Il y a d'ailleurs un mélange de faits historiques se raj>iio'rtant à Charles .Martel luttant contre Hagcnhed et Chilpéric II (cf. G. Paris, La littérature française au moyen âge, §24). — Des fragments intéressants de Mainel, découverts par M. Boucherie, ont été publiés par M. G. Paris, avec un savant commentaire, Rom., IV, 30.Ï sqq. Cf. XIII, 60!>, et XIV, t«.
7. Sébile, fille du roi paien Agolant, était femme de Charlemagne. C'est dans ce poème que se trouvait la It'-gcnde cUi chien de Montargis, ainsi nommé d'une tapisserie du château de celte ville, datant de la lin du XV' siècle, qui représentait le combat judiciaire du chien d'Aubri contre ilacaire, calomniateur de la reine et meurtrier de son maître, ce qui a fait croire plus tard que le fait s'était réellement passé à .Montargis sous le rècne de Charles V.
8. La .\tort du roi Gormond, fragment unique d'une chanson de geste inconnue, rééilil<> littéraliiiunt sur loriainal (dt-jà publié par ReilTenberg i-n l^i!», puis perdu) et annoté par Auguste Scheler. Uruxelles, 1S7G; Fragment de Gormund et [sembanl. Text nebst Einleitung. Aiunerkungen umi voUstandigcn Worlindex, von Robert Hciligbrodl (Roman. Sludien, III, 549-557).
9. Cf. G. Paris, Histoire poétifjue <i.- Charlemagne, p. 72-74.
TABLEAT SOMMAIRK DF. I.A LITTÉRATUUE FRANÇAISE AL MOYEN AGE
siècle). Girarl de Vienne. Ihtoul de Cambrai [un du xii» siècle^ Doon de Xunleiiil (xiv siècle), etc., poèmes destinés à raconter les luttes de ("hai-leniafïne contre ses vassaux. Une époque inlermédiaire entre la période primitive et la jiériotle cyclique est celle qui s'étend du milic\i du xn" à la fin du xui" siècle : on y rajeunit les chansons de la première épocjue en modifiant la torme et transformant les assonances en rimes, et l'on supplée à la tradition populaire parl'imafjinalion. A cette dernière tendance a]i])artiennent, en particulier, Gui de Bonrgot/iie, Iluon de Bordeaux {Chrest.. 8), Gaidon, Jean de Lanson et Gui de Nanteuil '.
11 faut accorder une mention spéciale aux nombreuses imitations écrites en franco-italien à !a fin du xiu" siècle et au commencement du xiV par des jongleurs italiens, lesquelles ont servi de transition entre les poèmes français et la vaste compilation en prose, de la fin du xiv siècle ou du commencement du xv", due à Andréa da Barberino et connue sous le nom de Reali di Francin [les Royaux de France). Le meilleur et le plus intéressant de ces poèmes est Vlùilree de Spagne, œuvre d'un auteur padouan qui ne s'est pas nommé, et qui est peut-être un certain Minocchio, auquel l'attribue un des manuscrits de la bibliothèque de Gonzague -. 11 faiit y joindre, comme une continuation, la Prise de Pampelune de Nicolas de "Vérone, qui est également l'auteur d'une Passion ^.
Ces poèmes franco-italiens eurent un grand succès, et leurs imitations italiennes en vers et en prose servirent de base aux brillants poèmes de Fulci, de Bojardo, d'Arioste, d'autres encore, qui les transformèrent, d'ailleurs, notablement en y introduisant l'esprit des romans bretons et les formes de l'antiquité classique *.
.\ l'éptqjée l'oyale, basée principalement siules traditions nationales, se rattachent, d'un côté, les poèmes de Fioovant, de Flovenl (conservé dans une traduction islandaise, la Floventsaga), de Florent et Octavien, de Ciperis de Vignevaux et de Charles le Chauve (dont le héros n'appartient que par le nom au cycle carolin- ;;icn), jîoèmes qui constituent autour des noms dj Clovis, de Clotaire et de Dagobert une véritable épopée mérovingienne '■'; de l'autre, le poème de Huon Capet, dont nous ne possédons qu'une rédaction du xiv" siècle, poème qui semble indiquer une tentative pour former un c\cle capétien.
Dans l'épopée féodale, il faut distinguer les poèmes, d'un grand intérêt historique, qui racontent les luttes de Charlemagne contre les gi-ands vassaux, de ceux (jui s'occupent principalement des guerres d'une famille contre une autre. Les plus intéressants sont, dans le premier gi'oupe, Girarl de lioussillon, écrit dans lin dialecte très rapproché du provençal au commencement du xï" siècle, mais dont il y a des