‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 100 sur 113 · OLIVIER DE LA MARCHE · texte numérisé non relu

OLIVIER DE LA MARCHE

t4t6— tSOt.

Orphelin de père, à Tâge de treize ans, Olivier de la Marche entra comme page an service du dac de Bourgogne Philippe le Bon, père dn comte de Charolois, depnis, Charles le Téméraire. Il découvrit le plan de Louis XI d'enlever le prince et le dénonça. Son maître reconnaissant refusa de le livrer an roi de France, qui l'accnsa de calomnie. Olivier demeura toute sa vie attaché à la maison de Bourgogne et en fut récompensé par des honneurs. Il a écrit on grand nombre d'ouvrages, entre autres des Mémoires qui vont de 1435 à 1492. On lui a reproché, comme historien, sa partialité pour la Bourgogne. Chevalier et Tàme remplie de sentiments chevaleresques, il se plaît singulièrement à peindre les faits d'armes, les combats nnguUers et tout ce qui portait encore les dernières empreintes de la chevalerie. Ses descriptions ont de l'agrément, mais sont prolixes, ainsi que le style. Son langage n'a ni le nerf ni la pureté de Gomînes, son contemporain ; il est quelquefois entaché de provincialismes du Hainault.

Comment messire Jaques de Bourbon^ comte de la Marche^ mary de la dernière royne Jehanne de NapleSy se rendit cordelier à Besançon. -^ 1435.

Pour ce que Dieu et ses glorieux faicts doyvent estre commencement de toutes bonnes œuvres, de tant je le loue et ([racie, qu'au commencement de mon aage, et du premier temps que je puis entrer en matière, et bailler rameoievaoce digne d'escrire, la première chose, dont je puis parler, est dévote et de saincte mémoire : et, combien que je ne veisse réellement que Teffect de cest aventure, toutesfois il m'est force de deviser dont procéda le par avant : et n'est pas à entendre, pourtant, que je corrompe ce

que j'ay dit, de non parler que de ce que j'ay vea : car (comme dict est) par les commencemens, s'eclaircira et sera donnée à cognoistre chacune matière : où je n'enten de declairer, etdescrire, que toute vérité. En ce temps, où je commence par Pan 35 ^ estoit duc de Bourgongne le bon duc Philippe, fils et successeur du duc Jehan, occis à Montereau, et père du duc Charles, mon souverain signeur et maistre : du temps duquel Charles j'ay commencé à escrire ces presens Mémoires. Pour lors de Tan dessusdict vivoit en Bourgongne un noble et puissant signeur, le signeur de Sainct-George, le Sage : et vrayement bien se devoit sage nommer : car il augmenta sa maison, d'avoir et d'aliances : et fut chevalier de la Toison d'or : et se maria en grande et signeurieuse maison : et se mainteint si hautement, tant à la court du duc Jehan de Bourgongne, comme à celle du bon duc Philippe, mesme au pals de Bourgongne, et en toutes pars, qu'il estoit tenu et appelé du nombre des sages et des grands; et après luy vint messire Guillaume de Vienne, son fils : qui vendit et engagea toutes ses belles signeuries, par faute de sens et de conduitte : et mourut à Tours en Touraine : et laissa son fils héritier, Jehan de Vienne : qui encore valut moins de vertu, et de personnage. Ainsi par ces deux a esté la noble maison de Sainct-George destruitte et man* cipee, mais non pas celle de Vienne : car encores. Dieu merci, en y a, qui honnorablement se conduisent.

Deux choses mefont toucher de celle maison de Sainct-George. L'une est regret en amour : et loutre est pour donner à entendre comment, ne* par quelle manière, je vein premièrement au lieu, où je vei ma première ramentevance : et est vray qu'en Pan de nostre Signeur, courant 1434, se meut une guerre, et une question, entre aucuns signeurs d'Alemaigne et ledict signeur de Sainct-George, le Sage, dessus dict, pour la terre et signeurie de Jou', en Bourgongne, que tenoit et possessoit ledict signeur : et pour ceste cause fut envoyé, mon père (qui se nommoit Philippe de la Marche), à tout certain nombre de gens de guerre, audict chastel de Jou, de par ledict signeur de Sainct-George : pour ce que ladicte place est sus la fin de la comté de Bourgongne, et

« Gr. s 105.

marchit^ aux Alemaignes, et principalemeDt à la comté de Neufchaste! : doDt le comte estoit an des principaux demandeurs.

Or, pource que mon père pensoit que la guerre, et sa commission, fust cbose de longue durée, il mena tout son ménage celle part: et, quant à moy, je fu mis à Tescole, en une petite bonne vile, à une lieue dudict Jou (laquelle vile se nomme Pontarli) et fu mis en la maison d'un gentilhomme, nommé Pierre de Sainct- Moris: qui avoit plusieurs enfans et neveux: qui pareillement aloyent à Tescole, et dont depuis nous sommes retrouvés* de celle nourriture à Thostel du prince, et ses serviteurs domestiques, et principalement Jaques de Fallerans, etEstienne de Sainct-^Moris: qui ont esté tenus et réputés deux tresvaillans escuyers, de leurs personnes.

Si pouvoye pour lors avoir Taage de huict à neuf ans : et en celuy temps vint, au dict lieu de Pontarli', le comte de la Marche, Jaques de Bourbon : qui avoit esté roy de Naples, et avoit renoncé au royaume, à la couronne et au monde, pour prendre PhabUde Sainct- François, et devenir cordelier de Tobservance: et tiroità Besançon : auquel lieu il vescut, depuis, longuement cordelier : et de son cas, et de son estât, je deviseray cy-apres : qui* fut tel quMl s'ensuit. Peu de temps avant trépassa de ce siècle le roy Lan* celot de Naples, et ne laissa nuls enfans de son corps : mais demoura royne et héritière du royaume de Naples, et de Sicile, une sienne sœur, nommée madame Jouvenelle. Celle royne se maria à un moult bel et vertueux chevalier, du sang royal de France, et de la maison de Bourbon, de nom et d'armes : et se nommoit messire Jaques de Bourbon, comte de la Marche : et par icelny mariage fut celuy de Bourbon roy de Sicile et de Naples.

Geste royne Jouvenelle fut de tresgrant esprit, et dame qui sçavoit et valoit beaucoup, et dont le royaume, en généralité, se tenoit fort content : et par aucun temps " le roy Jaques et elle régnèrent à Naples, en grande prospérité, amour, et union : mais, par succession de temps, celle union se changea, et mua entre

« Gr. s 35.

« Gr.§67.

s Pontarlier.

* Gr. §61.

» Gr. §l0et39.

eux deax, en soupson et defidence : dont j'ay ouy recorder diversement. Les ans disoyent que le roy Jaqaes vouloit trop maistrisamment vivre avec elle, tant sur le gouvernement du royaume, comme sur ses plaisances et passe-temps. Autres disoyent que la Royne ne prit pas bien en gré aucunes assemblées de dames, par manière de festimens, que journelement faisoit le Roy : dont elle conceut aucune jalousie : qui moult empira le repos des courages de chacune partie.

Fust par Tune ou par Tautre voye, il advint que, par succession de temps, elle, se voyant Royne et dame de la terre, aimée et obeïe de tous, et coognoissant que son mari estoit estranger, non Roy, ne Signeur en celle signeurie, que par elle, soubtivement, et par grande malice, se feit forte de ses gens et sugets, et prit et emprisonna le roy Jaques son mari, et le mit en Tune des plus fortes toiirs du cbastel de Constans, en Naples : auquel chastel il demoi)ra longtemps prisonnier et enfermé : et toutesfois luy monstra ladicte Royne telle amour et affection par longue espace, qu'elle mesme lui portoit et bailloit les mets de son boire et de son manger, doutant qu'autre, non sachant Tamour qu'elle luy portoit, et cuidant complaire à elle, ne Tempoisonnast. Tant dura celle estrange amour, et ceste seureté, sous main fermée et close, qu'elle eslongna privauté : et par fois se tenoit la Royne en autres de ses palais, et de ses chasteaux : et le roy Jaques (qui moult bel chevalier estoit, et en fleur d'aage), s'ennuyoit de celle prison, et avoil regret d'user sa vie en telle captivité.

Si s'appensa que la mer flotoit assez près d'iceluy chastel : et tant soubtiva aveques aucuns de sa fiance, qu'un petit battel luy fut amené : où il entra secrètement : et se tira jusques hors du royaume : où il demoura certain temps : et disent les aucuns, qu'il eschapa^ar soubtiveté, et par aide de serviteurs et d'amis : et autres disent, et me semble assez vraysemblable, que la Royne, (qui ne vouloit ne sa mort, ne sa compaignie) avoit fait jouer et consentir le personnage* de son eschapemejQt et de sa délivrance.

Longuement demoura le roy Jaques en Italie en grand regret, et à peu de plaisance : toutesfois menant moult belle et bonneste vie de sa personne : et en lieu des pompes, et grandes chères passées, il prit le ply et la dévotion de mener vie contemplative et

i Lex.

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tresdevote. Ed celay temps regnoit une moalt saincle et dévote femme, religieuse de Saincte Claire, au pais de Boargongoe, nommée sœur Colette. Celle femme aloit par toute la chrestienté, menant moult saincte vie, et édifiant maisons et églises de la religion Sainct François et de Saincte Claire : et ay esté acertené que par son pourchas, et par sa peine, elle avoit édifié, de son temps, trois cens quatre vingt églises de femmes, encloses et enfermées : dont il advint que celle sœur Colette fut advertie du cas du roy. Jaques, ou par la voulonté de Dieu, ou par raport, ou autrement : et pourtant se trouva devers luy, et tant luy monstra des variances du monde, et des tours et retours de fortune, ensemble de la brièveté de ceste mortelle vie, qu'il prit confort en son adversité, advis sur les dangers à venir, et resolution d'attendre la mort asseuree, au chemin, et en la voye de religieuse pénitence: et se délibéra de prendre Thabit de SainQt François, et de se rendre en Tobservance, en la tierce ordre (car encores vivoit la Royne sa femme) et choisit le lieu de sa demeure à Besanson en la comté de Bourgongne. Ce qu'il fit et exécuta : et de présent je me tay de parler et d'escrire de tels conunencemens, par moyens non veus, pour deviser ce que j'ay veu de ceste matière et comment, ne par quelle manière, il entra au lieu de Pontarli : où je fu présent.

D'un combat à outrance y faici entre deux bourgeois de Vakndennes, en la présence du duc Philippe de Bourgongne, comte de Hainaut.

En continuant ma matière, le bon duc se partit de ses pals de Bourgongne : et vint tout droit à Yalenciennes : auquel lieu il trouva la bataille preste entre deux hommes, pour franchise de vile : et devez savoir que la vile de Yalenciennes est fondée sur privilèges, donnés par les empereurs, et par les comtes de Hainaut : et, entre autres, ils ont un privilège, que quant un homme a occis un autre de beau faict (c'est-à-dire en son corps deffendant), il peut venir demander la franchise de Yalenciennes, et qu'il veut maintenir, à l'escu et au batton, qu'il a faict le faict de beau faict : et sur ce luy est accordée la franchise : et ne luy peut nul rien demander pour ceste querelle : sinon qu'on le prenne et

maintienne* à Tescu et au batton (comme dict est), et devant la loy de la yile.

Or, pource que telles choses n'aviennent pas souvent, le bon duc s'arresta à Valenciennes, poar veoir celle bataille : et fat vray qu'un nommé Hahuot avoit tué un parent de Jacotin Plouvier : et à ceste cause ledict Jacotin poursuyvit ledict Mahuot devant la loy de Valenciennes : et disoit qu'il avoit meurdry son parent, par aguet, non pas de beau faict, et que ce que luy vouloit ledict Jacotin prouver, et monstrer, à Tescu et au batton, selon la franchise de la ville : et de ce fut grand procès tenu devant la loy : et, Gn de compte, fut jugé et dit, que le gage de bataille ' y estoit manifeste : et furent pris tous deux par la justice, et mis chacun en prison fermée à part : et attendirent si longuement, que le duc revint des Alemaignes : et se trouvèrent le père et le fils à Valenciennes, pour veoir Texecutiôn des deux champions': combien que le duc n'estoit point juge en ceste partie : mais Testoyent, et sont, ceux de la vile : et à la vérité, ils tindrent moult belle cérémonie à la bataille des dessusdicts : et, combien que j'aye parlé de ceste matière au voulume que j'ay fait du gage de bataille, toutesfpis ne me puis je tenir, ne passer, que je ne die aucune chose de ce que je vey en ceste bataille.

Les principaux assistans furent le prevost du comte, et le prevost de la vile : et fut, pour ce jour, prevost du comte , messire Gilles de Harchies, signeur de Belligniers, et, prevost de la vile, un notable bourgeois, nommé Merciot du Gardin : et tenoyent ces deux la gravité et cérémonie du camp : et de Tordre de la vile, deux gentils-hommes avoyent le regard^ aux portes. Le peuple estoit grand sur le marché : et estoit conduit par un, nommé Nicolas du Gardin, qui se tenoit en une garne, à Thostel de la vile, à tout un grand batton : et, s*il voyoit que le peuple se derivast, on muast en rien, il feroif^ de son batton : et crioyt, guare le ton, et sur ce mot chacun se tenoit quoy ^ et doutoit ^ la punition

* Qa^on Toblige à se battre.

* La condition légale pour autoriser le combat.

' L'exécution dn combat par les deux champions. *Ux.

* De fenr.

« Coi.

' Lex.

de jastice : et à ia vérité tout le peuple et ceux de la vile estoient pour Mahuot, en courage : pource qu'il çombatoit pour la querelle de la vile. Or avons devisé de Tordre de ladicte vile : et faut escrire du faict de la lice, et du champ clos, et comme les champions se maintindrent en ceste bataille.

Ce champ clos estoit rond, et n'y avoit qu'une entrée : et tantost ceux de la vile firent apporter deux chaizes, couvertes de noir, mises et apposées à Topposite Tune de l'autre : et tantost après entra Hahuot en ladicle lice, et s'alla seoir en sa chaize : et n'arresta gneres que Jacotin Plouvier vint de l'autre part, qui semblablement s'asseit en la chaize pour luy préparée. Les champions estoyenl semblables d'habillemens. Ils avoyent les testes rases, les pies nus, et les ongles coupés, des mains et des pies : et, au regard du corps, des jambes, et des bras, ils estoyent vestus de cuir bouilli, cousu estroittement sur leurs personnes: et avoyent chacun une bannerolle de sa dévotion en sa main : et tantost entrèrent ceux de la loy commis à ce : qui portoyent un grant messel : et feirent le serment l'un contre l'autre : c'est assavoir que Mahuot jura qu'il avoit tué son homme de beau faict : et Jacotin Plouvier jura le contraire: et tantost leur furent apporté à chascun un escu, peint de vermeil, à une croix de sainct George : et leur furent baillés les escus la pointe dessus : et me fut dict, que, quand le plus- noble homme du monde combatroit à Valenciennes, il n'auroit autre avantage, sinon que la pointe de son escu seroiten bas, et pourroit porter son escu, comme un noble homme le doit porter. Item leur furent baillés deux battons de mesplier, d'un poix et d'une grandeur : et puis furent les chaizes ostees, et mises hors de la lice : et s'en retournèrent ceux de la loy, et laissèrent les champions l'un devant l'autre : et le prevost de la ville rua le gand, qui avoit esté gelté pour faire ladicte bataille: et cria, chacun face son devoir.

Et prestement se levèrent les champions, et coururent sus l'un à l'autre, moult-vigoureusement: et devez entendre que les champions demandèrent à ceux de la loy trois choses: à sçavoir sucre, cendres, et oincture : et premièrement leur furent apportés deux bacins, plains de graisse : dont les habillements, que chacun d'eux avoit vestus, furent oingts et engraissés : afin que l'un d'eux ne peust prendre prise sur l'autre. Secondement leur furent apportés

deux bacins de cendres, pour oster la graisse de leurs mains : afin qoïls poussent mieux tenir leurs escus et leurs battons : et tiercemeot fut mise, en la bouche de chacun d^eux, une portion de sucre, autant à Tun comme à l'&utre, pour recouvrer salive et aleine : et de' chacun des trois leur fut faict essay devant eux, comme devant deux princes.

Or, combien que le dict Hahuot ne fust si grant ne si puissant de sa partie*, toutesfôis vigoureusement il puisa du sablon, et le getta aux yeulx et au visage de Jacotin Plouvier : et de ce coup luy donna de son batlon sur le front : dont il luy fit playe et sang. Mais ledict Jacotin (qui cstoit homme fort et puissant) poursuivit tellement et si aigrement sa bataille, que le dict Mahuot futabatu à bouchon *: et Jacotin Plouvier luy saillit dessus: et fut la bataille à ce menée, que ledict Jacotin creva les deux yeux à son adversaire : et puis luy donna un grand coup de son batton : dont il l'assomma : et le mit hors de la lice: et en ce faisant mourut le dict Mahuot : et fut condamné à estre mené au gibet et pendu : et ainsi finit la bataille entre Jacotin Plouvier et Mahuot. Si soit pris en gré ce que j'ai sceu ramentevoir de ceste matière.

Combat mire Jacques de Lalain et un écuyer anglais.

Un escuyer anglois, nommé Thomas, passa la mer en ce temps et vint à Bruges pour combatre messire Jacques de Lalain, comme il luy avoit promis au lieu de Sandwic, ainsi qu'il est cydessus escrit et declairé. Ledict messire Jacques fut moult joyeux de sa venue, et furent les lices préparées sur le vieil marché de Bruges, et au jour qui fut baillé par le duc de Bourgongne, juge en cette partie, le Duc et sa seigneurie vindrent sur la lice, qui moût noblement estoit parée, et n'est pas à oublier que sur le pavillon qui fut tendu pour ledict messire Jacques de Lalain avoit un cerf couché, de brodure. Celuy cerf portoit seize cors, et à

* Gp. s 55.

chacun cor avoit une bannière dont estoit issu le dict Lalain, et dont les deux premières furent du père qui estoilchef, et seigneur de Lalain, et Pautre de Crequy du costé de la mère. Ainsi monstra messire Jacques trente-deux bannières, dont il estoit yssu directement du père et de la mère, sans entremesler entre les deux mariages aucune alliance d'autre nature ou condition, fors tousjours de bannière en bannière, comme dict est. A la requeste de Tescuyer anglois, la comtesse d^Estampes, et toutes les dames de la court furent présentes à veoir icelles armes : mais la duchesse n'y voulut point estre : n'aussi je ne Tavoye jamais veu avenir, et mesmement à faire armes de pied. Toutesfois les dames y furent à ceste fois.

L'Anglois estoit accompaigné de tous les chevaliers et escuyers de rhostel de la duchesse , et se présenta tout desarmé , et puis tira en son pavillon. D'autre part vint messire Jacques de Lalain, accompaigné du baron de Beaujeu, neveu du duc, et d'autre moult grande signeurie, ses parens et amis : et me souvient que , pour faire honneur au noble chevalier, ledict signeur de Beaujeu , le signeur de Ravastain , le bastard de Bourg, et moult d'autres signeurs et nobles hommes, s'estoyent parez de robes de satin gris et pourpoints de cramoisi, et venoyent deux à deux devant le chevalier, qui estoit adextré des deux princes dessus dicls, cousins germains. Il estoit vestu d'une longue robe de celé pareure, et estoit armé de son harnois de jambe seulement : et à l'entrée de la lice, se signa à piè, et en tel ordonnance marcha jusques devant le duc, son souverain seigneur et juge, qui le receut : et s'en retourna en son pavillon. Devoirs, criz et cérémonies furent faictes : et tandis chacun champion envoya présenter son batton au juge : car chacun pouvoit porter tele hache, et de tele façon que bon lui sembloit : mais le bon duc avoit accoustumé, luy me.sme, de visiter lés battons dont l'on devoit devant lui combattre ou faire armes: pour ce que pour rien n'eust voulu soufrir que soulz son jugement nulle chose mal enseigneuse, ou de fraude, eust esté faicte. Messire Jacques fit présenter une longue hache, à poincte dessus, et d'un costé un bec, qu'on dict de faucon, et de l'autre un mail rond, à trois poinctes de diamans : et au dessous de la hache, une bonne forte dague : et la hache de l'Anglois fut une forte hache, pointue dessous, et un grant taillant d'un costé, et de l'autre un long mail : et plus bas avoit rondelle, pour la garde de

la main : et dessoas fut pointae d'ane courte dague. Les battons furent rapportez et les gardes ordonnez. L'Anglois saillit hors de son pavillon, armé de toutes armes, sa cotte d'armes vestue, le bacineten teste, la visière bien close et fermée: etportoit sa hache, sa main dextre armée, couverte de la rondelle de la hache : et pouvoit-on légèrement juger qu'il estoit délibéré de faire sa bataille de la teste de la hache. D'autre part saillit messire Jacques de Lalain, armé, sa cotte d'armes vestue : et en sa teste avoit une petite sallade de guerre, toute ronde, et avoit le visage et le col tout découvert ; et portoit sa hache près de lui et à contrepoix *, pour assaillir et pour deffendre, duquel des deux bouts dont il verroit son advantage : et en marchant froidement, s'agenouilla devant le duc : et l'Anglois marchoit fièrement et de grand courage : et à l'aborder, messire Jacques lui getta un estoc à la visière de la queue de sa hache: mais il ne l'enferra point: et l'Anglois feroit de toute sa force après ledict messire Jacques, et feroit de mail, de taille, et d'estoc après le visage, qu'il voyoit nu et découvert : mais le chevallier sçavoit marcher et démarcher, et estoit si adroit et si cbevaleureux, que l'Anglois ne profitoit rien en son assaut; et quand il voyoit son avantage, il donnoit à tour de bras de la teste de la hache sur le bacinet de l'Anglois : et par plusieurs fois l'atteindit de coups si poisans, qu'un moins puissant l'eust à grand meschef soustenu sans cheoir à terre : mais l'Anglois avoit assez * puissance, et beaucoup hardement et courage : et quand il veit que le chevalier l'assailloit si fièrement; il amodera sa bataille ; et se gardoit et contregardoit froidement, plus qu'il n'avoit commencé : et messire Jacques poursuivoit moult fièrement : et avint que ledict messire Jacques getta du bout d'embas de sa hache, pour cuider enferrer l'Anglois en la visière: et l'Anglois jetta l'estoc de la teste de sa hache au devant du coup : et trouva par meschef, le gantelet du dict messire Jacques ouvert: et la dague trenchante et ague lui percea le bras senestre rez à rez de la main tout outre. Messire Jacques retira son bras (qui saignoit à moult grant randon) et cuida rempoigner sa hache, d'une grande démarche : mais il ne se peut de la main ayder, car il avoit les nerfs coupez ou grevez. Quand le bon chevalier se veit

< Eu la tenant en équilibre par le milieu. « Gr. S 109.

en tel parti , il mit sa hache sous son bras senestre , la queue devant, à la manière qu'une femme tient le bâton de quoi elle file, et de la main dextre à Taide de la hache rabatoit tous les coups que TAnglois gettoit sur luy, fors d'estoc et de mail. Lequel Anglois avoit recommencé son assaut moult fier et moult aspre, et le chevalier levoit à la fois le bras blessé et secouoit le gantelet : et sembloit à d'aucuns qu'il le faisoit pour remettre son sang au corps, dont il perdoit largement : et sembloit à d'autres qu'il vouloit monstrer au duc son signeur et juge, qu'il ne luy aloit que bien, et qu'il leur laissast achever : et est bien besoing que je touche de la constance du bon juge, le noble duc dessusdict: car il ne faut pas ignorer qu'il n'aimast ^ cordialement ledict messire Jacques, son suget et son serviteur, et telle aparence de chevalier, de beauté et d'épreuve, que l'on ne nommera nulle part de meilleur chevalier de * luy, et il le voyoit en tel danger, qu'il ne se pouvoit ayder que d'une main ; et n'estoit pas à douter, si l'Anglois eust esté en tel danger ou pareil, que le duc n'eust incontinent rompu la bataille : mais il ne vouloit pas estre noté, en sou jugement, d'avoir départi les champions, à l'avantage de l'estranger, et en contregardant son serviteur.

Si remit le tout en la fiance qu'il avoit en Dieu, et en la chevalerie de son chevalier : et laissa les armes parachever, selon le contenu des chapitres, et de l'emprise accordée et conclue par les parties : dont il advint que messire Jacques de Laiain (qui froidement et par grande assurance soustint l'assaut de l'Anglois) getta la queue de sa hache entre le corps et la hache de son compaignon, et entra près de luy, et de l'entrée, il rua le bras navré au col de son homme, et de la main dextre le prit par le gros du bacinet. L'Anglois esloit poisantement armé, et messire Jacques l'estoit légèrement, et ainsi tira son compaignon de toute sa force, et d'une grande démarche *, et de ce coup rua l'Anglois la visière dedans le sablon et tout plat estendu, et prestement, sa hache au poing, se tira devant le juge. L'Anglois fut relevé par les gardes, et fut amené devant le duc : et disoit qu'il n'âvoit pas esté abbata de tout le corps à terre, et qu'il n'estoit cheu qu'à genoux et à coudes. Si

• Gr. S'78etlO>l.

« Gr. l 54.

^ En faisant une grande enjambée.

fat devant le marescfaal la matière mise en preave : et fut prouvé par nobles hommes, qu'il estoit cheu de tout le corps à terre, et que les armes, par celle cheute, estoyent deuement accomplies. Si touchèrent ensemble, et avant que Ton partist de la lice, en la présence du duc, des dames, et des seigneurs, fut crié un noble pas d'armes, dont ledict messire Jacques estoit Tentrepreneur, et lequel pas fut depuis gardé et soustenu par ledict messire Jacques, au lieu de Châlon sur la Sosne, un an entier.

GOMINES.

PhUippe de Comines, seigneur d^Argentau, né en Flandre, attaché pendant sa jeunesse à la Cour de Charles le Hardi, duc de Bourgogne, quitta le service de ce prince pour celui de Louis XI, sans qu'on en connaisse le motif. Le roi garda toute sa vie la plus grande confiance en lui. Comines lui rendit des services par ses conseils, à la guerre et dans les négociations. Après la mort de ce souverain, il ne resta pas moins fidèle à son fils, Charles YIIIi mais, faussement accusé, il fut emprisonné pendant deux ans, dont huit mois dans une cage de fer, à la fin absous de tous les crimes qu'on lui avait imputés. Il s*est fait un grand nom par ses Mémoires eontenans V Histoire des Hoys Louys XI et Char- Ut F///, depuis l'an i464jusques en i498. On n'y voit plus l'éclat du XIV»' siècle. A la chevalerie a succédé la politique; aux brillantes prouesses, les luttes de cabinet et les batailles dirigées par un calcul diplomatique. Le moyen âge finit, le temps moderne commence par la lutte avec la féodalité. Froissart, le grand peintre, est remplacé par Comines, l'homme d'Ëtat. Sans avoir la vertueuse indignation de Tacite, Comines est souvent profond et bref comme cet historien. Il ne se délecte pas à peindre, il caractérise d'un trait, et fait penser; ses réflexions révèlent les vues secrètes de la politique. Son langage est ferme, austère, sans ornements prémédités, mais souvent frappant par la plénitude, par la concision et par des traits de lumière. L'auteur néglige l'élégance pour marcher droit au but Cependant le langage moins poétique et plus direct est un pas que la prose fhmçaise a fidt vers son époque classique.

Louis XI,

En le feu Roy, Louis onziesme et en tous autres Princes, que j'a; congnu ou servy ', ay congnu du bien et du mal : car ils sont

* Gr. s 96.

hommes comme nous. A Dieu seal appartient la perfection. Hais, quand en vn Prince la vertu et bonnes conditions ^ précèdent * les vices, il est digne de grand'louange : veu que tels personnages sont plus enclins en toutes choses volontaires qu'autres hommes, tant pour la nourriture et petit chastiement qu'ils ont eu en leurs ieunesses, que pour ce que venans à Taage d'homme, la pluspart des gens taschent à leur complaire, et à leurs complétions et conditions. Et pource que ie ne voudroye point mentir, se pourroit faire qu'en quelque endroit de cestescrit, se pourroit trouuer quelque chose, qui du tout ne seroit à sa louange: mais i'ay espérance que ceux qui le liront, considéreront les raisons dessusdictes. Et tant ose-ie bien dire de luy, en sa commandation et louange, qu'il ne me semble pas que iamais i'aye cogneu nul Prince, où il y eust moins de vice qu'en luy, à regarder le tout. Si ay ie eu autant de congnoissance des grands Princes, et autant de communication auec eux, que nul homme qui ait esté en France, de mon temps, tant de ceux qui ont régné en ce Royaume qu'en Bretaigne, et en ces parties de Flandres, Allemaigne, Angleterre, Espagne, Portugal, et Italie, tant seigneurs spirituels que temporels, et de plusieurs dont ie n'ay eu la veile, mais congnoissance par communication de leurs Ambassades, par lettres, et par leurs instructions. Parquoy on peut assez avoir d'information de leurs natures et conditions.

Sur quelques vices, et vertus du Roy Louis onziesme,

. Je me suis mis en ce propos, par ce que i'ay veu beaucoup de tromperies en ce monde, et de beaucoup de seruiteurs enuers leurs maistres, et plus souuent tromper les Princes et Seigneurs orgueilleux, qui peu veulent ouyr parler les gens, que les humbles qui volontiers escoutent. Et entre tous ceux que i'ay iamais congnus, plus sage pour soy ' tirer d'un mauuais pas, en temps d'aduersité, c'estoit le Roy Louis XI nostre maistre : le plus hnm-

• Lez.

« Lex.

» Gr. § 58.

ble eo paroles et en habits : et qui plus * trauailloit à gaigner vn homme qui le pouuoit seruir^ ou qui luy pouuoit nuire. Et ne s^ennuyoit point d'estre refusé vne fois d'vn homme qu'il pretendoit gaigner : mais y continuoit, en luy promettant largement, et donnant par effet argent et estats, qu'il congnoissoit luy plaire. Et quant à ceux qu'il auoit chassez et déboutez en temps de paix et de prospérité, il lesrachetoit bien cher, quand il en auoit besoin, et s'en seruoit : et ne les auoit en nulle haine pour les choses passées. Il estoit naturellement amy des gens de moyen estât, et ennemy de tous grands qui se pouuoient passer de luy. Nul homme ne presta iamais tant Toreille aux gens, ny ne s'enquistde tant de choses, comme il faisoit, ne qui voulust' jamais congnoistre tant de gens : car aussi véritablement il congnoissoit toutes gens d'authorité, et de valeur qui estoient en Angleterre, Espagne, Portugal, Italie, et es Seigneuries du Duc de Bourgongne, et en Bretaigne, ainsi comme il faisoit ses subiects. Et ses termes et façons qu'il tenoit, dont i'ay parlé cy-dessus, luy ont sauué la couronne, veu les ennemis qu'il s'estoit luy mesme acquis à son aduenement au Royaume. Hais sur tout luy a seruy sa grand' largesse : car ainsi comme sagement il conduisoit l'aduersité, à l'opposite dés ce qu'il cuidoit estre à seur, ou seulement en une trefve, se mettoit à mescontenter ses gens, par petits moyens qui peu luy seruoient : et à grand'peine pouuoit endurer paix. Il estoit léger à parler des gens, et aussi lost en leur présence qu'en leur absence, sauf de ceux qu'il craignoit, qui ' estoit beaucoup : car il estoit assez craintif de sa propre nature. Et quand pour parler il auoit receu quelque dommage, ou en auoit suspicion, et le vouloit reparer, il vsoit de beste parole au personnage propre : Je sçay bien que ma langue rn*a porté grand dommage, aussi m'a elle fait quelques fois du plaisir beaucoup : toutes fois c'est raison que ie repare Pamende. Et n'vsoit point de ses priuées paroles, qu'il ne fest quelque bien au personnage à qui il parloit : et n'en faisoit nuls petits. Encore fait Dieu grand grâce à un Prince, quand il sçait bien et mal, et par especial quand le bien précède, comme au Roy nostre maistre dessusdict. Mais à mon aduis que le trauail qu'il eut en sa

• Gr. § 55,

* La coDstruction n'est pas suivie.

» Gr. S 16.

ieanesse, qaand il fat fugilifde son père, et fuit soubs ^ le Duc Philippe de Bourgongne, où il fut six ans: luy valut beaucoup : car il fut conlrainct de complaire à ceux dont il auoit besoing : et ce bien (qui n'est pas petit) luy aprint aduersité. Comme il se trouua grand et Roy couronné, d'entrée ne pensa qu'aux vengeances : mais tost luy en vint le dommage, et quand et quand la repentance: et repara ceste folie et cest erreur, en regaignant ceux ausquels il tenoit tort. Et s'il n'eust eu la nourriture autre que les Seigneurs que j'ay veu nourrir en ce Royaume, ie ne croypasque iamais se fust ressonrs : car ils ne les nourrissent seulement qu'à faire des fols en habillemens et en parolles. De nulles lettres ils n^ont connoissance. Vn seul sage homme on n'entremet à l'entour. Ils ont des Gouuerneurs à qui on parle de leurs affaires, et à eux rien : et ceux là disposent de leursdicts affaires : et tels Seigneurs y a qui n'ont que treize liures de rente, en argent, qui se glorifient de dire : Parlez à mes gens : cuydans par ceste parole contrefaire les tres-grans Seigneurs. Aussi ay-je bien veu souuent leurs seruiteurs faire leur profit d'eux, en leur donnant bien à congnoistre qn'ils estoient besles. Et si d'auenture quelqa'vn s'en renient, et veult congnoistre ce que luy appartient, c'est si tard qu'il ne sert plus de gueres*: car il faut noter que tous les hommes, qui iamais ont esté grans et faict grandes choses, ont commencé fort ieunes. Et cela gist à la nourriture, ou vient de la grâce de Dieu.

Comment les Bourguignons , estans près Paris , attendans ta bataille , cuyderent de chardons, qu'ils veirent, que fussent lances debout.

Or ay ie longtemps tenu ce propos : mais il est tel que ie n'en sorts pas bien quand ie veux. Or pour reuenir à la guerre, vous auez ouy comme ceux que le Roy auoit logez en ceste trenchée, au

* Pour se mettre sous la protection da Duc. « Locution analogue a : cela ne sert plus de rien.

lOQg de ceste riuiere de Seine, se deslogerent à l'heure que Ton les deuoil assaillir. La trefve ne duroit iamais gueres qu'vn iour ou deux. Aux autres iours se faisoit la guerre tant aspre qu'il estoit possible : et continuèrent les escarmouches depuis le matin insques au soir. Grosses bandes ne sailloient point de Paris : toutesfois sonuent nous remettoient nostre guet, et puis on le renforçoit. le ne vey iamais vne seule iournée qu'il n'y eust escarmouche, quelque petite que ce feust : et croy bien que le Roy eust voulu qu'elles y eussent esté plus grosses : mais il estoit en grand soubçon , et de beaucoup, qui estoit sans cause. Il m'a autrefois dit qu'il trouua vne nuict la Bastille Sainct-Antoineouuerte, parla porte des champs, de nuict. Ce qui luy donna grand'suspîcion de messire Charles de Helun : pource que son père tenoit la place. le ne dy autre chose dudict Messire Charles, que ce que l'en ay dit : mais meilleur seruiteur n'eut point le Roy pour ceste année là.

Vn jour fut entreprise Paris de nous venir combatre : et croy que le Roy n'en délibéra rien , mais les Capitaines : et de nous assaillir de trois costez. Les vns deuers Paris, qui deuoit estre la grand compagnie. Vne autre bande deuers le Pont de Charenton : et ceux là n'eussent gueres sceu nuire : et deux cens Hommes d'armes, qui deuoient venir par deuers le Boys de Vincennes. De ceste conclusion fut aduerti l'ost, enuiron la minuict, par vn Page, qui vint crier de l'autre part de la riuiere, car aucuns bons amys des Seigneurs les aduertissoient de l'entreprinse (qui estoit telle qn'auez ouy) et en nomma aucuns, et puis incontinent s'en alla. Sur la fine pointe du iour vint messire Poncet de Riuiere, devant le dit Pont de Charenton : et monseigneur du Lau d'autre part, deuers le Boys de Vincennes, iusques à nostre artillerie, et tuèrent un canonnier. L'alarme fut fort grand', cuydant que ce fust ce dont le Page auoit aduerty la nuict. Tost fut armé monseigneur de Charoloys : mais encores plus tost lehan Duc de Calabre : car à tous alarmes c'estoit le premier homme armé, et de toutes pièces, et son cheual tousiours bardé. Il portoit vn habillement, que ces conducteurs portent en Italie : et sembloit bien Prince et chef de guerre : et tiroit tousiours droit aux barrières de nostre ost, pour garder les gens de saillir : et y auoit d'obeissance autant qu'à monseigneur de Charoloys : et luy obeissoit

tout Tost de meilleur cœur : et à la vérité il estoit digue d'estre honoré. En vn moment tout Tost fut en armes, et à pied, au long des charrettes par le dedans, sauf quelques deux cens chenaux, qui estoyent dehors au guet : (et excepté ce iour) je ne congnu jamais que Ton eusl espérance de combatre : mais à ceste fois chacun s'y attendoit. Et sur ce poinct arriuerent les Ducs de Berry et de Bretaigne : lesquels iamais ne vey armez que ce jour. Le Duc de Berry estoit armé de toutes pièces, ils auoient peu de geus, ainsi. Ils passèrent par le champ, et se mirent vn peu au dehors pour trouuer messeigneurs de Charoloys et de Calabre : et là parloyent ensemble. Les cheuaucheurs, qui estoient enforcez allèrent plus près de Paris : et veirent plusieurs cheuaucheurs, qui venoient pour sçauoir ce bruit en Tost. Nostre artillerie auoit fort tiré, quand ceux de monseigneur du Lau s'en estoient approchez si près. Le Roy auoit bonne artillerie sur la muraille de Paris , laquelle tira plusieurs coups iusques à nostre ost, qui est grand'chose (car il y a deux lieues) mais ie croy que Ton auoit leué le nez bien haut aux bastons. Ce bruit d'artillerie faisoit croire de tous les deux costez quelque grand' entreprinse. Le temps estoit fort obscur et trouble , et nos cheuaucheurs , qui s'estoient approchez de Paris Yoyoient plusieurs cheuaucheurs et bien loing oullre deuant eux voy oient grande quantité de lances debout, ce leur sembloit, et jugeoient que c'estoient toutes les batailles du Roy, qui estoient aux champs, et tout le peuple de Paris : et ceste imagination leur donnôit l'obscurité du temps. Ils se reculèrent droit vers ces seigneurs, qui estoient hors de nostre camp , et leur signifièrent ces nouvelles, et les asseurerent de la bataille. Les cheuaucheurs saillis de Paris, s'approchoient tousiours : pource qu'ils voyoient reculer les nostres, qui encores les faisoit mieux croire. Lors vint le Duc de Calabre là où estoit l'estendart du comte de Charoloys, et la pluspart des gens de bien de sa maison, pour l'accompaigner, et la baniere preste à desployer, et le guidon de ses armes, qui estoit l'vsance de ceste maison : et là nous dit à tous le dict duc lehan : Or ça nous sommes à ce que fwus auons tousiours désiré : voylà k Roy et tout ce peuple sailly de la tTtIfe, et marcherUf comme dient nos cheuaucheurs : et pource y que chascun ait bon vouloir et codur. Tout ainsi quHls saillent de Paris nous les aulnerons à Faulne de la ville : qui est à la grand' aulne. Ainsi alla réconfortant la

compaignie. Nos cheaancheurs anoient vn petit reprins de cœur, voyaDS que les aatres cheuaucheurs estoyent foibles. Si se rappro-' cherent de la ville, et trouuerent encores ces batailles où ils les anoient laissées, qui leur donna nouueaa pensement. Ils s'en approchèrent le plus qu'ils peurent : mais estant le iour vn peu haulsé et esclaircy, ils trouuerent que c'estoyent grans chardons. Hs furent iusques auprès des portes, et ne trouuerent rien dehors : incontinent le mandèrent à ces Seigneurs , qui s'en allèrent ouyr messe, et disoer : et en furent honteux ceux qui auoient dit ces nouuelles : mais le temps les excusa, anec ce que le Page auoit dit la nuict de douant.

Une ruse de Louis XI \

Monseigneur le connestable enuoyoit souuent deuers le Roy : et sur rheuro dont ie parle, vint deuers ledict Seigneur un Gentilhomme, appelé Louis de Creuille, seruileur du Connestable, et vn. sien Secrétaire, appelle maistre Jehan Richer, qui tous deux viuent encores : et dirent leur créance à monseigneur du Bouchage et à moy, premier qu'au Roy : car le plaisir dudict Seigneur esioit tel. Ce qu'ils apportoyent pleut fort au Roy, quand il en fut aduerty, pource qu'il auoit intention de s'en seruir, comme vous orrez. Le Seigneur de Contay, seruiteur du Duc de Bourgongne, qui auoit esté prins nagueres deuant Arras, alloit et venoit sur sa foy deuers ledict Duc, et luy auoit promis donner sa finance et rançon, et vne très grande somme d'argent, s'il pouuoit traicter la paix. D'auenture il estoit arriué deuers le Roy, ce iour qu'arriuerent les deux

* Le roi d'Angleterre Edoaard IV yenaît de proposer à Louis XI ane paix de neuf ans, à des conditions avantageuses pour lui-même, mais, en échange, ii s'engageait à retirer ses troupes du territoire de France. Ce projet contrariait le connétable de St-Pol (ou St-Paul), dont les intrigues, tout conune le rôle qui! jouait entre le roi de France et le duc de Bourgogne portaient le caractère le plus marqué de duplicité. St-Pol envoya au roi un délégué, qui vint en même temps que celui du duc de Bourgogne. Louis XI voulut convaincre le duc de la fausseté du connétable, afin de diviser ses deux ennemis. 11 profita, pour cela, de l'arrivée simultanée de leurs deux envoyés.

dessus nommez serviteurs dadict Connestable. Le Roy feit mettre ledict Seigneur de Contay dedans vn grand et vieil osteuent, qui es* toit dedans sa chambre, et moy auec luy, afin quMl entendist et peust faire rapport à son maistre des parolles, dont vsoit, ledict Connestable, et ses gens, dudict' Duc : et le Roy se vint seoir sur un escabeau rasibus dudict osteuent , afin que nous poussions mieux entendre les parolles que disoit Louis de Creuille, et auec ledict sieur n'y auoit que le Sieur du Bouchage; le dit Louis de Creuille et son compaignon, qui commencèrent lors, disans que leur maistre les auoit enuoyez deuers le Duc de Bourgogne, et quMls luy auoient fait plusieurs remonstrances, pour le desmouvoir de l'amitié des Anglois, et qu'ils Tauoient trouué en telle cholere, contre le Roy d'Angleterre, qu'à peu fut qu'ils ne l'auoient gaigné, non pas seulement à les laisser, mais à aider à les destrousser en eux retournant. Et en disant ces parolles, pour cuider complaire au Roy, ledict Louis de Creuille commença à contrefaire le Duc de Bourgogne, et à frapper du pied contre terre, et à iurer S. George, et qu'il appelloit le Roy d'Angleterre Blanc borgne fils d'un Archier, qui portait son nom : et toutes les mocqueries qu'en ce monde estoit pos^ble de dire d'homme. Le Roy rioit fort, et luy disoit qu'il parlast hault, et qu'il commençoit à denenir vn peu sourd : et qu'il le dist encore vne fois : l'autre ne se faignoit * pas, et recommençoit encores de très bon cœur.

Monseigneur de Contay, qui estoit auec moy^ en cest osteuent, estoit le plus esbahy du monde, et n'eust iamais creu, pour chose qu'on luy eust sceu dire, les parolles qu'il oyoit. La conclusion des gens dudict Connestable estoit, qu'ils conseilloient au Roy que, pour euiter tous ces grands périls, qu'il voyoit appareiller contre luy, il print vne trefve : et que ledict Connestable se faisoit fort de le garder : et que pour contenter ces Anglois, on leur baillast seulement vne petite ville ou deux pour les loger l'hyver, et qu'elles ne sçauroient estre si meschantes qu'ils ne s'en contentassent: et sembloit sans rien nommer, qu'il voulsist dire Eu, et Sainct-Yallery. Et luy sembloit que par ce moyen, les Anglois se contenteroient de luy, et du refus qu'il leur auoit fait de ces places. Le Roy à qui il suflBsoit d'auoir ioûé son personnage, et faire enten-

1 Du, comme du latin de, sar le, au sujet du. « Gr. S 67.

dre au Seigneur de Contay les parolles dont vsoit et faisoit vser ce Connestable par ses gens, ne leur fest aucune mal-gracieuse res* ponse, mais seulement leur dist : Penuoyray deuers mon frère, et luy feray sçauoir de mes noutielles: et puis leur donna congé.

L'vn fit le serment en la main du Roy que s'il sçauoit rien, qui touchast le Roy, de le reueler. Il greua * beaucoup au Roy de dissimuler de ceste paroUe, où ils conseilloient de bailler terre aux Anglois : mais doutbant que ledict Connestable ne feist pis, il n'y voulut point respondre, en façon quMls congnussent qu'il Teust mal prins : mais enuoya deuers luy. Le chemin estoit court, et ne mettoit vn homme gueres à aller et retourner. Le Seigneur de Contay et moy partismes de cet osteuent, quand les autres s'en furent allez : et rioit le Roy, en faisant bien bonne chère : mais ledict de Contay estoit comme homme sans patience d'auoir ouy telles sortes de gens ainsi se mocquer de son maistre , et veu encores les traictez qu'il menoit auec luy : et luy tardoit bien qu'il ne * fust ia à cheual pour l'aller dire à sondict maistre le Duc de Bourgongne. Sur l'heure fut despesché ledict Seigneur de Contay, et son instruction escrite de sa main propre, et emporta vne lettre de créance de la main du Roy, et s'en partit.

Comment le Roy Louis XI fit venir vers luy Charles son filz peu auant sa mort : et des commandemens et ordonnances quHl feit, tant à luy qu*à autres.

En cest an mil quatre cens quatre vingts et trois, voulut le Roy voir monseigneur le Danlphin son filz, lequel il n'auoit veu de plusieurs années : car il craignoit qu'il fust veu de gueres de gens, tant pour la santé de l'enfant, que de peur que l'on ne le tirast hors de là, et que soubs ombre de luy, quelque assemblée ne se feist en son royaume : car ainsi auoit-il esté faict de luy contre le Roy Charles septiasme, son père, à l'heure qu'il n'auoit que onze ans, par aucuns Seigneurs du royaume, et s'appella ceste guerre la

t Ux.

< Gr. S 104.

Briguerie oa la Praguerie : mais elle ne dura gaeres, et ne fut qu'vn débat de court.

Entre toutes choses il recommanda son Riz monseigneur le DauLphin à aucuns serviteurs : et luy commanda expressément de ne changer aucuns officiers, luy alléguant que quand le Roy Charles septiesme, son père, alla à Dieu, et que luy il vint à la couronne, il desapointa tous les bons et notables cheualiers du royaume, et qui auoyent aidé à seruir sondict père, à conquérir Normandie et Guyenne , et chassé les Angloys hors du royaume , et à le mettre en paix et bon ordre (car ainsi le trouua-il, et bien riche) dont il luy en estoit bien mal prins : car il eust la guerre appelée le Bien-public (dont i'ay parlé ailleurs) qui cuida estre cause de luy oster la couronne. Bien tost après que le Roy eust parlé à monseigneur le Daulphin son filz, et acheué ce mariage (dont i'ay parlé) luy print la maladie (dont il partit de ce monde) par vn Lundy,et dura iusques au Samedy ensuyvant, pénultième d'Aoust, mil quatre cens quatre vingts et trois : et estoy» présent 4 la fin de la maladie, par quoy en veux dire quelque chose : Tantost après que le mal luy print, il perdit la paroUe, comme autresfois auoit fait : et quand elle luy fut reuenuë, se sentit plus foible que iamais n'auoit esté, combien qu'au parauant ilTestoit tant, qu'à grand'peine pouuoit-il mettre la main iusques à la bouche: et estoit tant maigre et deflfaict, qu'il faisoit pitié à tous ceux qui le voyoyeni : Ledict Seigneur se iugea mort, et sur Theure il enuoya quérir monseigneur de Beauieu , mary de sa fille. Duc de Bourbon , et luy commanda aller au Roy son filz qui estoit à Amboise (ainsi rappela il) en luy recommandant ceux qui Tauoient seruy : et luy donna toute la charge et gouuernement dudict Roy, et luy commanda qu'aucunes gens n'en approchassent, et luy en dist plusieurs bonnes et notables causes : et si en tout ledict Seigneur de Beauieu eust obserué ses commandemens, ou à tout le moins en partie (car il y eut quelque commandement extraordinaire, et qui n'estoit de tenir) et qu'en généralité il les eust plus gardez, ie croy que c'eust esté le profit du royaume et le sien particu* lier, veuës les choses aduenuës depuis. Apres enuoya le Chancelier, et toute sa séquelle * porter les Seaulx au Roy son filz. Luy

t Lez.

ennoya aussi partie des Archiers de sa garde, et capitaÎDes, et toate sa Vannerie et Fauconnerie, et toutes autres choses. Et tous ceux qui venoient veoir, il les enuoyoit à Amboise deuers le Roy (ainsi Tappeloit il) leur priant le bien seruir : et par tous luy mandoit quelque chose : et par especial par Estienne de Vers, le* quel auoit nourry ledict Roy nouueau, et seruy de premier Valet de chambre: et Tauoit desia fait nostre Roy Bailiif de Heaux. La parolle iamais ne luy faillit, depuis qu'elle luy fut reuenuë, ne le sens, ne iamais ne l'eut si bon : car incessamment se vnidoit, qui luy ostoit toutes fumées de la teste : Iamais en toute sa maladie ne se plaignit, comme fout toutes sortes de gens, quand ils sentent mal. Au moins suis-ie de ceste nature, et en ay veu plusieurs autres, et aussi on dit que le plaindre allège la douleur.

Comparaison des maux et douleurs que souffrit le Roy LouySy à ceux quHl auoif fait souffrir à plusieurs personnes : auec conîinuation de ce qu'il feit, et fut faict enuers luy^ iusques à sa mort.

Incessamment disoit quelque chose de s^ns : et dura sa maladie (comme i'ay dit) depuis le lundy, iusques au samedy au soir. Pour ce ie veux faire comparaison des maux et douleurs, qu'il a fait souffrir à plusieurs, à ceux qu'il a soufferts auant mourir : pource que i'ay espérance qu'ils l'auront mené en Paradis, et que ce aura esté partie de son Purgatoire : et s'ils n'ont esté si grands, ne si longs, comme ceux qu'il a fait souffrir à plusieurs, aussi auoit-il autre et plus grand office en ce monde, qu'ils n'auoient : et si iamais n'auoit souffert de sa personne , mais tant auoit esté obey, qu'il sembloit quasique toute l'Europe ne fust faicte que pour luy porter obéissance : parquoy ce petit qu'il souffroit contre sa nature et accoustumance, luy estoit plus grief à porter. Tousiours auoit espérance en ce bon Hermite, qui estoit an Plessis qu'il auoit fait venir de Calabre*, et incessamment enuoyoit deuers luy,

^ Saint François de Paule, fondateur de ]*ordre des Minime», né à Paule en Calabre l'an 1416. < 11 sembloit, dit (}omine8 dans an antre endroit, qn'il ftut inspiré de Dieu es choses qu'il disoit et remonstroit. »

disant qa'il luy alongeroit bien sa vie, s'il vonloit : car nonobstant tontes ces Ordonnances, qu'il aaoit faicles de ceux qa'il auoit enuoyez deaers monseigneur le Daalphin son Olz, si lu; reuint le cœur, et auoit bien espérance d'eschapper : et si ainsi fustadaenu, il eust bien departy rassemblée, qu'il auoit enuoyée à Amboise, à ce nouueau Roy. Et pour ceste espérance qu'il auoit audict Hermite, fut aduisé par vn certain Théologien et autres, qu'on luy déclareroit qu^il s'abusoit, et qu'en son faict n'y auoit plus d'espérance qu'à la miséricorde de Dieu : et qu'à ces parolles se irouueroit présent son Médecin, maistre Jacques Coctier, en qu'il auoit tonte espérance, et à qui chascun moys il donnoitdix mille escus, espe* rant qu'il luy alongeroit la vie : Et fut prise ceste conclusion par maistre Oliuier ', afin que de tous poincts il pensast à sa conscience, et qu'il laissast toutes autres pensées, et ce Sainct homme en qui il se floit, et ledict maistre Jacques le Médecin. El tout ainsi qu'il auoit haussé ledict maistre Oliuier et autres, trop à coup, et sans propos, en estât plus grand qu'il ne leur appartenoit, aussi tout de mesme prindrent charge sans crainte de dire chose à vn tel Prince qui ne leur appartenoit pas : ny ne gardèrent la reuerence et humilité qu'il appartenoit au cas ', comme eussent fait ceux qu'il auoit de long temps nourris, et lesquels peu parauant il auoit eslongnez de luy, pour ses imaginations : mais tout ainsi qu'à deux grands personnages qu'il auoit fait mourir de son temps (dont de l'vn feit conscience à son trespas, et de l'autre non, ce foi du Duc de Nemours, et du comte de Sainct-Paul) fut signiflée la mort par Commissaires députez à ce faire : lesquels Commissaires en briefs mots leur déclarèrent leur sentence, et baillèrent confesseur, pour disposer de leurs consciences, en peu d'heures qu'ils leur baillèrent à ce faire : tout ainsi signifièrent à noslre Roy les dessusdicts sa mort en briefves parolles et rudes, disans: Sire, il faut que nom notu acquitions, n'ayez pltu (Fesperance en et Sainct-homme, ny en autre chose : car seurement il est faict de tous : et pour ce pensez à vostre conscience, car il n'y a nul remède. Et chacun dist quelque mot assez brief, ausquels il respondit : J'ay espérance que Dieu nCaidera : car par auanture ie ne suis passi malade comme vous pensez.

* OliTÎer le Diable ou le Daim, barbier de Louis XL

* CooTetiait à la sitaatioo.

Qaelle doulear lay fut d'ouir ceste Doouelle, et cette sentence ? car oncques homme ne craignit plus la mort, et ne feit tant de choses, pour y cuider mettre remède, comme luy : et auoit tout le temps de sa vie à ses seruiteurs , et à moy comme à d'autres dit, que si on le voyoit en nécessité de mort, que Ton ne luy dict, fors tant seulement, Parlez peu : et qu^on l^esmeust seulement à se confesser, sans luy prononcer ce cruel mot de la mort : car il luy sembloit n'auoir pas cœur pour ouïr vue si cruelle sentence : toulesfois il l'endura vertueusement, et toutes autres choses, iusques à la mort, et plus que nul homme que iamais i'ayeveu mourir. A son fi Iz qu'il appelloit Roy, manda plusieurs choses, et se confessa Iresbien, et dist plusieurs Oraisons seruans à propos, selon les Sacremens qu'il prenoit, lesquels luy mesmes demanda : et comme i'ay dit, il parloit auï^si sec, comme si iamais n'eust esté malade : parloit de toutes choses qui pouuoient seruir au Roy son fîlz, et dist entre autres choses, qu'il vouloit que le Seigneur des Cordes ne bougeasl d'auec sondict Qlz de six mois : et qu'on le priast ne mener nulle pratique * sur Calais ny ailleurs, disant qu'il estoit conclu avec luy de conduire telles entreprinses, et à bonne intention pour le Roy et pour le royaume, mais qu'elles esioient dangereuses, et par especial celle de Calais, de peur d'esmouuoir les Anglois : et vouloit, sur toutes choses, qu'après son trespas on tint le royaume en paix cinq ou six ans : ce que iamais n'auoit peu souffrir en sa vie. Et à la vérité dire *, le Royaume en auoit bon besoing : car combien qu'il fust grand et estendu, si estoit il bien maigre et panure, et par especial pour les passages des Gensd'armes, qui se remuyoienl d'vn païs en vn autre : comme ils ont fait depuis et beaucoup pis. Il ordonna qu'on ne print pas débat en Bretaigne : et qu'on laissast viure le Duc Françoys en paix, et sans luy donner doubtes ne craintes, et à tous les voisins semblablement de tout ce royaume , afin que le Roy et le royaume poussent demeurer en paix iusques à ce que le Roy fust grand et en aage pour en disposer à son bon plaisir.

Voila donc comment peu discrettement luy fut signifiée ceste mort. Ce que i'ay bien voulu reciter, pource qu'en vn autre ar-

I Ux.

* Poar dire la ▼érité.

ticle précèdent, i'ay commencé à faire comparaison des maox qa'il auoit fait souffrir à aucuns, et à plusieurs qui viuojent soubs luy, et en son obeyssance, auecceux qu'il souffrit auantsa mort, afln que l'on voye s'ils n'esloient si grands ne si longs (comme i'ay dit audi et article) que neantmoins esloyent ils bien grands, veuë sa nature, qui plus demandoit obéissance que nul autre eu son temps, et qui plus Tauoit eue : parquoy vn petit mot deresponse, contre son vouloir, luy estoit bien grande punition de Tendurer. Quelques cinq ou six moys deuant ceste mort, il auoit suspicion de tous hommes : et spécialement de tous ceux qui estoient dignes d'auoir authorité : Il auoit crainte de son fils, et le faisoit estroictement garder : ne nul homme ne le voyoit, ne parloit à luy, sinon par son commandement. Il auoit doubte à la fin de sa fille, et de son gendre, Duc de Bourbon : et vouloit sçauohr quelles gens entroyent au Plessis quand et eux. A la fin, rompit un conseil, que le Duc de Bourbon, son gendre, tenoit leans par son commandement. A Theure que sondict gendre et le Comte de Dunois reuindrent de remener TAmbassade, qui estoit venue aux nopces du Roy son filz, et de la Royne, à Amboise, et qu'ils retournèrent au Plessis, et entrèrent beaucoup de gens auec eux, ledict Seigneur, qui fort faisoit garder les portes, estant en la galerie, qui regarde en la court dudict Plessis, feil appeler vn de ses Capitaines des Gardes : et luy commanda aller taster aux gens des Sei* gneurs dessusdicts, veoir s'ils n'auoyent point de Brigandines soubs leurs robes : et qu'il le feist comme en deuisant à eux, sans trop en faire de semblant : Or regardez s'il aaoit fait beaucoup viure de gens en suspicion et crainte soubs luy, s'il en estoit bien payé : et de quelles gens il pouuoit auoir seureté, puis que de son filz, fille et gendre il auoit suspicion. le ne dy point pour luy seulement : mais pour tous autres Seigneurs, qui désirent estre craints, iamais ne se sentent de la reuanche, iusques à la viellesse : car pour la pénitence ils craignent tout homme. Et quelle douleur estoit- ce à ce Roy d'auoir ceste paour et ces passions?

Il auoit son Médecin, appelle maistre Jacques Coctier, à qui en cinq moys il donna cinquante quatre mille Escus contans(qui estoit à la raison de dix mille escus pour moys, et quatre mille par dessus) et l'Euesché d'Amiens pour son neueu, et autres OflSceset terres pour luy, et pour ses amis. Ledict Médecin luy estoit si très-

rade, qae Ion ne diroit point à vn varlet les oultrageuses et rudes paroHes, qu'il luy disoit : et si le craignoit tant ledict Seigneur, qa'ii ne Teust osé enuoyer hors d'auec luy : et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit, mais il ne Teust osé changer, comme il faisoit tous autres seruiteurs, pource que le dit Médecin luy disoit audacieusement : le sçay bien qu'vn matin vous m'enuayerezy comme vous faictes d'autres : mais (par vn grand serment qu'il iuroit) vous ne viurez point huict iours après. Ce mot Tespouuentoit fort, et tant qu'après ne le faisoit que flater, et luy donner, qui luy estoit vn grand Purgatoire en ce monde, veu la grande obéissance qu'il auoit eue de tant de gens de bien, et de grands hommes.

Il est vray qu'il auoit fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer, et autres de boys, couuertes de pâtes de fer par le dehors, et par le dedans, auec terribles fermures de huict pieds de large, de la haulteur d'vn homme, et vn pied plus. Le premier qui les deuisa \ fut l'Euesque de Verdun : qui en la première qui fut faicte , fut mis incontinent, et y a couché quatorze ans. Plusieurs depuis l'ont mauldit, et moy aussi, qui en ay tasté, soubs le Roy de présent *, huict moys. Autresfois auoit fait faire à des AUe^* mans des fers tres-pesans et terribles, pour mettra aux pieds : et y estoit vn anneau, pour mettre au pied, fort mal aisé à ouurir, comme à vn Carquan, la chaine grosse et pesante, et vne grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante que n'estoit de raison, et les appelloit Ion les Fillettes du Roy. Toutesfois i'a^ veu beaucoup de gens de bien prisonniers les auoir aux pieds, qui depuis en sont saillis à grand honneur,. et qui depuis ont eu de grands biens de lu; : et entre les autres, un filz de monseigneur de la Gruture de Flandres, prins en bataille : lequel ledict Seigneur maria, et feit son Chambelan, et Seneschal d'Aniou : et luy bailla cent Lances. Aussi au Seigneur de Piennes prisonnier de guerre : et an Seigneur du Verger. Tous deux ont eu Gens-d' Armes de luy, et ont esté ses Chambelans, ou de son iilz, et autres gros estats : et autant à monseigneur de Rochefort, frère du Connestable : et à va appelé Roqueberlin , du païs de Cathelongne , semblablement prisonnier de guerre : à qui il feit de grands biens : et plusieurs

* Lex.

antres, qui seroient trop longs à nommer, et de diuerses contrées. Or cecy n'est pas nostre matière principale, mais fant reaenir i dire qu'ainsi comme de son temps farenl troauées c«s mauuaises et dinerses prisons, tout ainsi, auant mourir, il se trouua en semblables, et plus grandes prisons, et aussi plus grande peur il eut que ceux qu'il y auoit tenus. Laquelle chose ie tien à iresgrande grâce pour luy, et pour partie de son Purgatoire : et Tay dit icy pour monstrer qu'il n'est nul homme de quelque dignité qu'il soit, qui ne souffre, ou en secret ou en public : et par especial ceux qui font souffrir les autres. Ledict Seigneur, vers la fin de ses iours, fit clorre tout à l'entour sa maison du Plessis les Tours , de gros barreaux de fer en forme de grosses grilles : et aux quatre coins de sa maison, quatre moineaux de fer, bons, grands, et espez. Lesdictes grilles esloienl contre le mur, ducosté de la place , de l'autre part du fossé : car il estoit à fons de cune, et y feit mettre plusieurs broches de fer, massonnees au dedans le mur, qui auoient chacunes trois ou quatre poinctes : et les feit mettre fort près l'vne de l'autre: Et dauantage ordonna dix Arbalestriers, dedans lesdicts fossez , pour tirer à ceux qui en approcheroient, auant que la porte fust ouuerte : et entendoit qu'ils couchassent ausdicts fossez, et se retirassent ausdits moineaux de fer. Il entendoit bien que ceste fortification ne sufiisoit pas contre grand nombre de gens, ne contre vne armée : mais de cela il n'auoit point de peur , seulement craignoit que quelque Seigneur, ou plusieurs, ne feissent vne entreprinse de prendre la place de nnict, demy par amour, et demy par force : auec quelque peu d'intelligence : et que ceux-là prinssent l'authorité , et le feissent vîure homme sans sens , et indigne de gouuerner. La porte du Piessis ne s'ouuroit qu'il ne fust huict heures de matin, ny ne baissoit le pont iusques à ladicte heure : et lors y entroient les Officiers : et les Capitaines des gardes mettoient les portiers ordinaires, et puis ordonnoient le guet d'Archiers, tant à la porte que parmy la court, comme en vne place de frontière estroictement |[ardée : et n'y entroit nul que par le guichet, et que ce ne fust du «ceu du Roy, excepté quelque Haistre d'hostel, et gens de ceste sorte, qui n'alloient point deuers luy. Est il donques possible de tenir vn Roy, pour le garder plus honnestement, et en estroicte prison, que luy-mesmes se tenoit? Les cages où il auoit tenu les

antres, auoient quelques huicl pieds en carré, él Iny qui estoit si grand Roy, auoit vne petite conrt de chasteanà se ponrmener, encores n^ venoit il gneres : mais se tenoit en la galerie, sans partir de là, sinon par les chambres, et alloit à la messe, sans passer par la dite court. Vouldroit Ion dire que ce Roy ne souffrit pas aussi bien que les autres? qui ainsi s'enfermoit, qui se faisoit garder, qui estoit ainsi en peur de ses enfans, et de tous ses prochains parens, et qui changeoit et muoit de iour en iour ses seruiteurs qu^il auoit nourris, et qui ne tenoient bien ne honneur que de luy, tellement qu'en nu( d'eux ne s'osoit fier, et s'enchainoit ainsi de si estranges chaînes et clostures? Si le lieu estoit plus grand que d'une prison commune, aussi estoit-il plus grand que prisonniers communs : On pourroit dire que d'autres ont esté plus suspicion neux que luy : mais ce n'a pas esté de nostre temps, ne par auenture homme si sage que luy, ne qui eust si bons subiects : et auoient ceux-là par auenture esté cruels et tyrans : mais cestuy-cy n'a fait mal à nul, qui ne luy eust fait quelque offense. le n'ay point dit ce que dessus est dit, pour seulement parler des suspicions de nostre Roy, mais pour dire que la patience, qu'il a portée en ses passions, semblables à celles qu'il a fait porter aux autres, luy est par moy réputée à punition, que nostre Seigneur luy a donnée en ce monde, pour en auoir moins en l'autre, tant es choses dont i'ay parlé, comme en ses maladies, bien grandes, et douloureuses pour luy, et qu'il craignoit beaucoup, auant qu'elles luy aduins. sent : et aussi afin que ceux qui viendront après luy, soient vn peu plus piteux au peuple, et moins aspres à punir qu'il n'auoit esté : combien que ie ne luy veux pas donner charge, ne dire auoir veu meilleur Prince : et s'il pressoit ses subiects, toulesfois il n'eut point souffert qu'vn autre l'eut fait, ne priué, ny estrange. Après tant de peur, et de suspicions et douleurs, nostre Seigneur feit miracle sur luy, et le guérit tant de l'ame que du corps, comme tousiours a accoustumé, en faisant ses miracles : car il l'osta de ce misérable monde en grand' santé de sens et d'entendement, et bonne mémoire, ayant receu tous ses Sacremens, sans souffrir douleur que l'on congneut, mais tousiours parlant iusques à une Patenostre auant sa mort, en ordonnant de sa sépulture : et nommoit ceux qu'il vouloit qu'ils l'accompagnassent par chemin : et disoit qu'il n'esperoit à mourir qu'au Samedy, et que

Dostre Dame luy §rocareroit ceste grâce, en qoi tousiours aaoit en fiance et grand' deuotioD et prière : et toat aiosi luy en aduint : car il deceda le Samedy, peDultiéme ioor d'Aoast, Tao mil quatre cens quatre vingts et trois, à huict heures au soir, audict lieu do Plessis, où il auoitprins la maladie le Lundy deuant. Nostre Seigneur ait son ame, et la vueille auoir receuë en son royaume de Paradis.

Peu d'espérance doiuent auoir les panures et menues gens au faict de ce monde, puis que si grand Roy y a tant souffert et trauaillé, et puis laissé tout, et ne peut trouuer vne seule heure pour eslongner sa mort, quelque diligence qu'il y ait sceu faire. le Tay congnu, et ay esté son seruileilr à la fleur de son aâge, et en ses grandes prosperitez ; mais ie ne le veys onques sans peine et sans soucy.

Conclusion de l'Autheur.

Or voyez vous la mort de tant de grands hommes, en si peu de temps, qui tant ont trauaillé pour s'accroistre, et pour auoir gloire, et tant en ont souffert de passions et de peines, et abrégé leur vie : et paraueoture leurs âmes en pourront souffrir : En cecy ne parle point dudict Turc : car ie tien ce point pour vuidé, et qu'il est logé auec ses prédécesseurs. De nostre Roy i'ay espérance (comme i'ay dit) que nostre Seigneur ait eu miséricorde de luy, et aussi aura il des autres, s'il luy plaist. Mais à parler naturellement (comme homme qui n'a aucune literature, mais quelque peu d'expérience et sens naturel) n'eust il point mieux valu à eux, et à tous aulres Princes, et hommes de moyen estât, qui ont vescu soubs ces Grands, et viuront soubs ceux qui régnent, eslire le moyen chemin en ces choses ? C'eât à sçauoir mojns se soucier, et moins se trauailler, et entreprendre moins de choses, et plus craindre d'offenser Dieu, et à persécuter le peuple, et leurs voisins, et par tant de voyes cruelles, que i'ay assez déclarées par cy- deuant, et prendre des aises et plaisirs honnestes? Leurs vies en seroient plus longues. Les maladies en viendroient plus tard, et leur mort en seroit plus regrettée, et de plus de gens, et moins

désirée : et auroient moins à doubler la mort. Poarroit Ion veoir de plus beaux exemples pour congnoistre que c'est peu de chose, que de Phomme, et que ceste vie est misérable et briefve, et que cj n'est rien des grands et des petits et qu'incontinent qu'ils sont morts, que tout homme en a le corps en horreur et vitupère : et qu'il faut que l'ame sur l'heure qu'elle se sépare d'eux, qu'elle aille receuoir son iugement? Et à la vérité, en l'instant que Tame est séparée du corps, la sentence en est donnée de Dieu, selon les œuures et mérite du corps : laquelle sentence s'appelle le iugement particulier.

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