OLIVIER MAILLARD
Sermon prêché à Bruges en Van iSOO, le cinquième dimanche de Carême.
Seigneurs et povres pécheurs : sy vous avez détenu la matière d'hyer, l'on doit faire quelque chose pour avoir paradis, Isaye nous disoit hier, que Dieu le créateur deslye son poeuple par sa benoicte passion des lyens de l'ennemy d'enfer. Pour joindre la matière d'hyer à celle du jourd'huy : sainct Fol en nostre epistre nous présente Dieu le créateur en fourme d'evesque prest pour dire la messe, ayant les sandales vermeilles aux pieds, les rubys vermeils aux doys, la cappe rouge, la mittre sur la teste et la croche ' en la main.
Il est anuyt que le cincquiesme dimence de quaresme, à l'aventare qu'il en na de vous aultres qui ne le verrez jamais. Et descy en avant se commence le mistere de la benoiste passion du doulx Jhesucrist. — Frère, mon amy, nous n'y entendons rien. Distesnous, s'il vous plaist, de quoy sert ceste epistre du jourd'huy au mistere de la passion. Que voeult dire cest evesque, prest pour dire la messe ? que voeult dire la croche, la mittre, les sandales, le rubys et la chappe vermeille? — Seigneurs, tout à la manière que l'evesque se présente à la messe pour faire sacrifice à Dieu :
« Crosse.
en telle forme et manière se présenta Dieu le créateur le jour do grand vendredy pour faire sacriQce à Dieu son père pour nos péchiez. Il porta la croche, ce fut la croix; la mittre sur la teste, ce fut la couronne d'espines ; les sandales et les rubys vermeilz, ce furent les doux qui luy perchèrent les mains et les pieds; la cappe vermeille, ce fut son précieux sang qui le couvrist depuis la teste jusque aux piedz. Et comme dist nostre epistre : il ne sacrifia pas du sang des chevreaux ne des veaulx ; mais son propre sang il respandit tout pour Tamour de nous. Puis donc que le cas est itel que Dieu le créateur a tant souffert pour Tamour de nous, faisons quelque chose pour Tamour de luy; mectons la main à foevre; lessons nostre meschante vie, rasons et destraisons la mauldite vile de Jherico , la vie des pechiés. Et c'est de quoy je veulx suader en mi * le teusme ' allégué. Secundum verba assumpta quae prœsunt sit dvitas Jherico anaihema, et omnia quae in ed sunL Vêla, seigneurs, que disent les paroles
hem hem hem
Afin que à Thonneur de Dieu, au salut de vos âmes et de la myenne, je vous puisse dire quelque chose dont, vous soyez meilleurs; nous saluerons la doulce Vierge bien eurée, advocate des pécheurs, et dirons le beau Ave Maria,
Qu'en dites-vous, dames, serez-vous bonnes théologiennes? et vous aultres gens de court, que vous samble-il? metterez-vous la main à Tœuvre? vous y devez le goet ', dictes moy par vostre ame, s'il vous plaist, avez-vous point poeur d'estre dampnez? Et frère, direz-vous pourquoy serons-nous dampnez? Ne veez^-vous pas que nous sommes si soingneulx de venir en vous ' sermons tous les jours, et puis nous allons à la messe, nous jeusnons, nous faisons des aulmones, nous disons tant d'orisons. Dieu aura pitié de nous et nous exaulcera. — Seigneurs, vous dictes bien, mais vous ne dittes point tout, je vous asseure, seigneurs. Si vous estes en pechié mortel, Dieu ne vous exaulcera pas en vos prières et oraisons, Entbetdmus sine lege hh
* iErnmt,emm», parmi.
* Thème, sujet, texte.
* Le ^tier est ici raction de Teiller. Vous deves y Teiller. ^ Gr. S 27.
» Vos.
gm, ce nous seroit honte de dire quelque chose que ne fust fondée en raison et en droit, si vous estes légistes nulz * de vous, vous avez une belle loy civile : là où dist Tempereur que si ung homme est serf ou esclave, il doit estre degecté et débouté de toute procuracion et advocasserie et ne sera point ouy en justice que sMI a desservi la mort : il ne porra appeler qu'il * n'aye la teste trenchie ou ne soye pendu au gibet. Je requiers au grant empereur qui est là sus, qu'il ne nous face m;e le tour. Apres vient le pape, qui ne porte pas d'espée, et dist en sa decretale que nul de servile condicion ne poeult estre promeu à quelque bénéfice espirituel. Vous avez ung' aultre loy civile qui dist que quant Ton achate ung hérita ige, se le vendeur y met des conditions, il les faut toutes garder sans en laisser une : aultrement le marchié est nul. Nous achetons Theritaige du paradis: le vendeur, c'est Dieu ; le Créateur nous y met des condicions, ce sont ses commandemens : si nous en laissons ung, le marchié est nul. You^ plait-il oyr non pas le droit civil ne le droit canon, mais le droit et commandement divin? Je cuyde que celluy-là ne mentist oncques du premier, quant il dist: In peccatis vestris moriemini. Ce fust Dieu le créateur qui le dist aux Juifz : « Vous morrez, dist-il, on poeult ainsy dire en vos péchiez et sy ne faites penitance et vous ostez hors de la servitude du dyable, jamais ne serez exaulcez en vos prières ; • car tant que nous sommes en ung soeul pechié mortel, nous sommes serfz et esclaves au ^ dyable d'enfer. El du second, frère, qu'en direz-vous ? Or acoutez, m'entendez. Saint Jaques nous en parle en sa canonique. Or dictes, saint Jaques mon amy. Si guis tolam legem servaverii, offenderit aulem in iintim, foetus est omnium reus. Yela le texte à la paine du livre. Il n'y a un mot qui ne vaille son pesant d'or. Acoustez : ce n'est ne fable ne mensonge. Il est escript du doit de Dieu, dit le benoit saint Jaques. Quiconques aura gardé toutte la loy, et deffaillera en l'ung des commandemens : il sera coupable de tous les anltres. Certes, seigneur, il ne soufBst pas de dire : je ne suys pas murtrier, je ne suys pas larron, je ne suys pas adultère : si tu as
I Gr. s 19.
* De lorte qae.
» Gr. S 9.
« Gr. S 48.
failly an moindre tn es coulpable de tons ; il ne faut qu'ang petit trou poar noyer la plas grant navire * qui soit sur la mer; il ne fault que une petitte faulse poterne pour prendre la plus forte nie ou le plus fort chasleau du monde ; il ne fault que une petite fenestre ouverte pour desrober la plus grant et puissant bonticle de marchant qui soit en Bruges. Helas f pécheur, puisque pour deffaulte d*ung nous sommes coulpables de tous, qu'est-il de vous aultres qui en ' rompez ' tant tous les jours? A qui commencerayje le premier ? à ceulx qui sont en ceste courtine : le prince et sua altese la princesse. Je vous asseure, seigneur, qu'il ne soufBt mye d'estre bon homme, il fault estre bon prince, il fault faire justice, il fault regarder que vous subjectz se gouvernent bien. Et vous, dame la princesse, il ne soufflst mye d'estre bonne femme, il fault avoir regard à vostre famille, qu'elle se gouverne bien selon droit et raison. J'en dictz autant à tous autres de tous estatz. A ceulx qui maintiennent la justice, qu'ilz facent droit et raison à chascun. Les chevaliers de Tordre, qui faictes les sermens qui appartiennent à vostre ordre, les sermens sont bien grans, comme Pen dist ; mais vous en avez fait ung aultre premier que vous gardez mieulx, c'est que ne ferez riens de ce que vous jurerez. Ditzje vray, qu'en que * vous plaist? — En bonne foy, frère, il e^t ainsy. — Tyrez oultre. Estes- vous là, les officiers de la pannetrye, de la frutterye, de la boulilerie ? Quant vous ne devriez desrober que ung demy lot de vin ou une torche* vous n'i fauldrez mye. — En bonne foy, frère, vous ne dictes que du moins *. Où
« Gr. s 7.
* Commandements.
» Lex.
* Qu'en que est peat*ètre pour quantumeunque tout ce qui, pour autant qui] vous plaît. Qu'en que vouê pUtiat poarraît aossi s'interpréter : Qu' (quel* que chose) que (qui) voue en plaist: ce qa'il tous en semble.
s Ce mot, dans le sens qu'il doit avoir ici, ne se trouve dans ancnn Glossaire de la vieille langue française. Oudin dans le Trésor des langues espagnole et françoise, a la torche à porter sur la tête, pAur y placer une corheitle, eCe., (linge tortillé en rond) et une torche de paille (de la même forme). Dans la Suisse fhmçaise on donne le nom de torche à un hachis de viande et à une sorte de pain, qui a la forme d'une torche. Voy. Jean Humbert^ Nouveau Glossaire genevois^ 11, SU. Le dernier sens est évidemment celui que Maillard a en vue.
* Vous avoues le moins que possible; vous exagères en moins.
sont les trésoriers, les argentiers ? Estes-voas là qui faictes les besoingnes de vostre maistre, et les voslres bien ? Accoastez, à bon entendeur il ne fault que demi mot. Les dames de la court : jeunes filles illecques il fault laisser vous alliances : il n'y a ne sy ne qua *. Jeune gaudisseur là, bonnet rouge, il fault laissier tos regardz. Il n'y a de quoy rire, non, femmes d'estat, bourgeoises, marchandes, tous et touttes généralement quelz qu'ilz soient. Il se faut oster hors de la servitude dn diable, et garder tous les commandemens de Dieu ; en les gardant vous raserez et destruirez la cité de Jherico. Et c'est de quoy je voeulx suader en my le teusme allégué. Secundum verba assumpta quae prœsunt sit civitas Jherico anathema et omnia quae in ea mnt, Yela, seigneurs, que disent les parolles
hem hem hem
Saint Grégoire vient, qui florette cette matere et dist
qu'ils * sont quatre manières d'auditteurs : les premiers, ceulx qui viennent synon pour reprendre le prescheur ou pour veoir ceulx qui sont au sermon ; les seconds sont ceulx qui oyent preschier et n'en retiennent rien et n'en font conte ; les tiers sont ceulx qui ouent et retiennent, mais ne s'amendent point pourtant, et touttes les troys manières de gens s'en vont avec les dyables. Les quatriesmes sont ceulx qui ouent et retiennent et mettent la doctrine à excecucion et s'amendent. Ceulx en sQnt de la part de Dieu et profitent au sermon. Or, levez les espritz, qu'en dictes-vous, seigneurs, estes-vous de la part de Dieu ? Le Prince et la princesse, en estes-vous? baissez le front. Vous aultres gros fourrez, en estes-vous? baissez le front. Les chevaliers de l'ordre, en estes-vous? bayssez le front t Gentilzhommes jeunes gaudisseurs, en estes-vous ? baissez le front. Et vous, jeunes dames de court, en estes vous ? baissez le front ; vous estes escriptes au livre de dampnez; vostre chambre est toutte merquée avec les dya-
1 Oo dit sntwtantiTement : « H y a des si et dea mai j, - des conditions et des restrictions, c'est-à-dire des réserves. Noas avons entendu en province, dans le même sens, ■ Il y a des ai et des car^ • .des conditions et des explications. Des ty, des qua^ sont peut-être la même locution altérée. Ou bien qua aerût-il latin, parla çua qui sert à restreindre une idée générale ou une exigence?
* lit masculin se rapporte plutôt à Tidée d^audiieurs qu'au mot manières. Us sont pour il y a, tour vieUli.
bles. Dictes-moy, s'il vous plaise ne vous estes yoqs pas myrées au jourd'hui, lavées et espoossetées? — Oy bien, frère. — A ma voalenté qae voas fassiez aassi soingneases de necloyer voz âmes.
Or, levez lesespritz, qu'en dictes vous, seigneurs? Re-
gardez-moy tous. Estes vous là les usuriers plains d*avarice ? Certes il fault restituer ; et ne souffist mye de dire : < Je feray dire des messes, je donnerai pour Tamour de Dieu ; » il fault rendre les biens à ceulx à qui ilz sont, ou jamais n'entrerez en Paradis.
Baillifz, Escouttestes, Escabins et toutte telle manière de buil- Ion qui composez les povres gens, et ne laissez vos rapines ne péchiez, pour preschemenl ou doctrine que vous oyez. Seigneurs, vous estes durs ; mais vous trouverez plus dur que vous. — Quel remède, frère ! — Il faut laissier vous péchiez et rendre à cbascun ce qu'il luy appartient. Vous y penserez : Dieu vous en doint la grâce. Le Pater noster et Ave Maria^ et une Ave Maria pour mon inlencion.