‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 99 sur 113 · QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME SIÈCLE

La langue.

Notre Précis de Vhistoire de la hngue française, les observations que renferme notre Grammaire, les exemples des auteurs du XIV^ siècle qui les appuient, enfin les fragments qu^on vient de lire de ces mêmes auteurs ont fait connaître les traits dislioctifs de leur langue, dont le caractère et la marche ont été déterminés au sortir de rage précédent.

Du XIV*" siècle au XY% il s'opère un cbangement. On abandonne quelques éléments, qui ne reparaissent plus que, peut-être, de loin en loin, comme archaïsmes. Ce sont :

L'article et pronom H (le, la, les, lui) ;

Le pronom démonstratif cil (ce, cet, celui) ;

De vieilles formes de conjugaison, il pemn;^ (pourvut), il gerra (gésira);

Le datif pour le génitif d'appartenance, le fils au roy.

Certaines locutions : homme de grand affaire, avoir à seigneur, à grand meschef de cœur, il gouverna son royaume mouU sauvagement, dont puis t7 luy meschey moult laidement;

Un nombre de mots : ains-fié (aîné), autel (tel), bachelereux (vaillant), coreux (courageux), le coureis (la course), di (jour), detriement (délai), emonvement (émotion), ennort, ennortemenl (exhortation, incitation), ennorté, estourmy (troublé), hamelet (petit hameau), hérite (hérétique), illec (là), mète (frontière), misericord (adj.) seri (serein).-

LMnversion surtout est plus rare : nous ne parlons pas de rioversion rhétorique, à effet poétique ou oratoire, mais de celle qui est un élément constitutif de la langue. La marche de la phrase

devient pias logique ; à la vieille Daiveté d'allures succède la gravité; la prose française avance vers ce langage direct, rapide, qai, respectant les droits imprescriptibles de Télégance, suit de près le mouvement de la vie pratique et entre dans le vif du caractère français.

Cependant, comme il arrive toujours dans le développement des langues, bien des mots en usage au XY« siècle ne le seront plus au XVI% tels que celk maison, s'appenser^ se délibérer^ s'appuyer à Penctmtre d'un mur, festimefiî (fête), meurdrir, sur le loing (à distance), afnoy (peine, chagrin, l'italien affanno).

Quelques formes anciennes, comme il marchiî, apparaissaient encore, mais elles ne passèrent pas les limites du siècle. Pasquier nous donnera ci-dessous des détails sur les changements arrivés pendant cette période.

ALAIN GHARTIER.

tS86— t4S8.

Clei«t notaire et secrétaire des rois Cbarles VI et VII, de ringt ans plus jeune qoe Christine de Pisan, Alain Chartier, comme elle, poëte, historien, anteor d'allégories, aima, comme elle, le style périodiqae, il le perfectionna et lai apprit des allures pins aisées ; chez lai Tart présage Fléchier. L*élégance et l'harmonie distinguent moins YBiitoirê du Roy Charte» Vit que V Espérance ou Coneolation det Trot» veriu»^ Le Curial et Le Quadrilogue inwctif. La beauté de son style et de sa parole lui yalut le surnom de Père de VHoquenee flrançaiee.

Piteux regrets sur Vaffiiction du pouure peuple François.

Se les pensées des hommes estoient tournées en haultes voix, et les conuerts gemissemensen lamentations publicques, nos oreilles seroient estonnees, et nos cueursespouentez d'ouyr la doulorense afQiction, et les piteuses plaintes des bons François. Car en villes, et en carrefours n'orroit on que cris et pleurs, et parfont souspirs, qui à présent murtrisseut, et tuent en recelée les cou-

rages où ilz soDt tapis. Tous apperçoiuent, et preaoientlearcommiiDe désertion et raine, et chacnn attent lé chef enclin la colee, et la persécution, comme ceulx qni habitent en vne maison qui chiet, et se n'en peuent saillir pour la ruine escheuer, ne quérir le remède de la soustenir pour y demourer. Dy moy bomme despourueu de reffuge, et deflQë de secours, en quoy pues tu avoir ta fiance ? Se tu veux pour la cbose publique faire loyal denoir, ton pouoir est petit, et ton trauail sera en vain, quant presque tous comme cbose iuree, tirent de toutes pars à la descirer etdestruire : et que cbascun en arracbe et emporte sa pièce sans contredit, et faict son fardel pour s'en aller. Hée dieux f qui eust cuidé venir Justice si esbranlee, qui est le principal pillier, et soustenement du conmiun bien ? Or est elle minée par le fondement, et ne tient plus que à petites estayes toutes pourries de corruption, pour faire de la publicque pouureté priuee richesse. Peut-estre que entre tes grandes confusions de pensées tu choisiras vie solitaire, et vouldras recueillir à coup tes esperits occupez es choses publiques, comme homme réduit à soy mesmes. Tu n'as rien pensé fors que vn songe, dont le fait se passe en le songeant. Guides tu ainsi eschapper à fortune ? Saiches qu'elle a tant plus de droit sur les hommes curiaulx, à leur faire sentir meschief et misère, comme il ont plus exploiclié aux pourchaz des fortunées prosperitez. Et tu as veu que le plus bas, et pénible degré de peruerse fortune est^ auoir esté eureux. Où yras tu doncques, ne quel seur et agréable retrait as tu aduisé? Es citez publiques ne pues tu demourer, sans auoir quelque regrait au rabais de ton estât, et amere poincturede souffrir entre les riches citoiens dangereuse indigence. Et qui plus est, n'y pourras viure sans doubte; ainçois à cbascun bruit cuideras estre surpris ou par armes d'ennemis, ou par inconstance de priuez courage, dont les desponrueuz euenemens sont auiourd'huy moult doubteux. Des champs ne puet on en ces iours sans effroy de cuer oyr parler, puis que le fer, et la force y régnent par auctorité de violence, et que homme n'y a la maistrise sur sa cheuance, ne seurté de sa vie. Les pays champeslres sont tournez à Testât de la mer, où cbascun a tant de seigneurie comme il a de force. Et moins y ont de pouvoir les naturels Seigneurs, que les estrangers rauisseors, dont la terre est semée comme de langoustes, qui par leurs tourbes gas-

tent les regiODs : et les laissenl en désert, et en frische. Dont ie eoDclas par nécessaire conseqaence, que les champs inbabitez feront les citez fameillenses. Car ragnillion de faim, et contraincte nécessité de quérir à viure» faict saillir le loup du bois : pource que nécessité surmonte nature, et la pourforce de yssir de ses reigles, et de ses loix. Et se tu notes bien cest antécédent, il porte séquelle, et inconueniens infinis, et irréparables, que desia tu pues par pensée preueoir en ses prémisses. Fouir ce brouillas de temps, et ceste police epidimee, et habiter en estrange nation, te pourroit sembler vn conseil receuable; à l'exemple deAnthenor, et de Enee, qui escbapperent la flame de Troye, et les glaiues des Grecz. Recorde toy de Virigile, qui en sa très délicieuse poésie racompte des destourbiers, et désespérez meschiefs, où ledit Enee fut par sept ans deietté en sa fuite ennuyeuse, et la lecture de la diuine éloquence dudict Virgille te vaudra experiment. Las i d'autre part a tant d'angoisses qui te estoupeut le pas, que ce chemin est triste à entreprendre, et grief à maintenir. Or viuras tu en estrange nation comme né de nouuel à recommencer en apprentissage de mœurs, et de vie, regrettant la doulceur nayve du naturel pays, quitousiours demeure emprainte ou * courage' :et plaindras a tousiours la ruine de ta nation, quant les estrangers feront de toy spectacle de mocquerie, suspect et mesprisé comme homme deschassé, vil, relenqui, et honteux demeurant de la destruction de ta terre ; portant le blasme dont tu ne peux mais. Ainsi seras en servitute comme esclaue, et ta renonmiee en dangier d'estranges gens. Que vaut taire aux perilsans leur meschance? Quelque part que tu ailles l'infortune du pays te poursuiura, et rabaissera ton loz, et empescbera ta seurté.

Indiscipline et manque éThonneur de la présente chevalerie.

Oncques ne fu veue à l'ueil, ne leuë par escript maindre discipline, ne plus fraile iustice d'armes, que celle que nous disons tenir' sur nostre cheualerie. Qui sera celuy qui me puist mettre *

* Gr. § 9.

< Lez.

> Dominer, peser.

* Lex.

auant vog hault bonDeur reoda poar verldeux^ seruice, ne me seule correctioD pour delicls iofiniz commis en cbief contre toute ordonnance d'armes, el au reuersdes loix et coustumes des preux et des vaillanst Et se aucun en acquiert pour sçauoir ce que nulz ne puet ignorer : quantz en auons nous veu désobéir aux mandémens, enfraindre les deffences, venir quant il leur plaist, et s^en aller à qui qu'en déplaise? habandonner les gardes pour garder cbose babandonnee sans cause, liurer les forteresses pour soy deliurer de force, au besoing faillir et soy rendre sans besoing, faire départir les compaignies et tenir compaignie à parti Et se aucun sçàuoit de toutes ces cboses moy monstrer vne pugnition, dont l'exemple peust estre doctrine d'aucun amendement, aucunement seroit ramollie la rigueur de mes paroUes. Mais à Dieu me rapporte de ce qu'il en est, et à cbascun de ce qu'il en congnoist. Pis me fait *, que les nobles bommes y prennent si peu garde et aduis, que à peine se laissent ia les plusieurs * bouter eo l'ordonnance des autres, sans différence de meurs ne de youleotez. Et ne craignent aucuns encourre maie renommée, contre qui noble cueur doit auoir plus mortelle guerre, que contre autres ennemis. Et doiuent entre les autres telle marque porter, que leurs euures les facent congnoistre des autres, et que nul de eulx en son semblable ne laisse tache de reprouche, sans y donner le remède. Comme firent les Scipions à Romme quant ilz estèrent à l'vng des hoirs de Scipion l'Âfrican l'anel qu'il portoit, où estoit empraint Timage du vaillant Scipion : pource qu'il ne faisoit pas les euures de celuy, dont il portoit si noble enseigne. De Marcos Scaurus est il aussi escript vne responce de vertueux père, et ve^ gongneuse aux gens de failli couraige. Car comme il luy fu noncié, que son filz s'en retournoit vilainement d'vne bataille, et venoit deuers luy : il respondit, que plus ioyeusement il allast ' à rencontre de ses os, se il luy fut rapporté mort par vaillance, que il ne le recepuroit en sa maison après vne faulte si desbonnorable. Ce fut dict de père constant, et entièrement ferme de garder l'honneur de sa maison et de sa noblesse : et fut sentence de homme de grant crainte. Mais par la bouche de femme et de firaisle

• Gr. s 68.

• Gr. S i9.

' Gr. S 83.

sexe fut eD semblable cas sarmontée ceste parolle : quant voe Dame de treshaulte renommée vint à rencontre de ses enfans, qui d>ne bataille s'enfayoient. Et pour confondre leur vitupérable honte et lascheté, laissa la commune vergongnefemenine. Car elle se descouurit par douant en leur disant, Puisque fuyr vouloient, que ilz rentrassent au ventre qui les avoit portez, et que autre lieu n'auoit pour eulx sauver. Comme s'elle voulsist dire, que mienlx leur vaulsist n'auoir oncques esté nez, que estre yssuz de son ventre au reprouche de eulx et de leur lignée.

Si doibt estre discipline de cbeualerie et crainte d^onneur gardée es maisons des nobles, comme en Tost du Prince. Car la reuerence et saluable doctrine des vaillans pères et anciens d*vng lignage puet plus aux ieunes prouffitter à vertu, que la paour de la iustice de leur chief. En somme se la sapience du saige Salomon, la proesse du preux et vaillant Hector, la constance des Macabees, la force de Sanson, les cautelies de Ylixes, la multitude des légions de Daire, et de Xerces, et Tauoir de Octouien, estoit en vngost desordonné, sans iustice, et sans discipline de cbeualerie ; la sapience seroit au paraler irritée, la proesse ramollie, la constance froissée, la force débilitée, les cautelies anéanties, la multitude dissipée, et Pauoir degasté. Et se bien y auenoit, plus deuroit estre imputé à fortune que à raison. Ces choses et noz autres deffaultes ne sont pas à racompter pour entrer en contention de vngsaux autres; ains seroient du tout à traire, à qui n*en vonidroit plus vser pour correction que pour reprouche. Si ne les recite pas pour donner charge, mais pour y prendre aduis. Et à tant soufflse à chacun ce peu que l'en scay dire. Car quoy qu'il soit de petit effect il procède de grant abondance de bon vouloir.

Dangers de la vie des cours.

Ta desires, comme tu dis, estre en la Cour auecques moy : et ie désire encores plus estre priueement et singulièrement auecques toy. Et se pour moy tu laissoyes voulentiers ta franchise et priuee vie, ie deueroye plus voulentiers pour Tamour de toy laissier ceste

sernitade mortelle : ponrce qu'amoar s'acquitte mieux ensemble anec tranquillité, que en orgueilleuse misère. Souffise à toy et à moy, que Tvn de nous deux soit infortuné, et que de ma mescbance tu ayes compassion, et ton repos me soit soûlas, à fin que nostre amitié voye et congnoisse plus certainement Tvne et Tautre fortune. Mais que demandes-tu? tu quiers cbemin à toy perdre, à l'exemple de moy, etveulx saillir du baure* de seureté pour toy noyer dedans la mer. Te repens-tu d'auoir liberté ? es tu ennuyé de viureen paix? Telle maleurté seuffre nature bumaine, qu'elle appete ce qu'elle n'a pas, et se fuyt du bien qu'elle a sans aultruy dangier. Ainsi mesprises tu la paix de ton courage, et le seur estât de ta pensée : et par l'erreur du mesprisement que tu en as acquis^ les cboses qui de leur mesme* condition sont plus à mespriser, que par vices d'aulruy à priser, tu loues et exauces ^ Je me merueille moult comme toy qui es prudent et sage, deuiens si forcené de toy oser exposer à tant de périls. Et se tu veux vser de mon conseil, ne prens de riens exemple à moy à poursuiuir les Cours et publicques murmures de bauts Palais : ainçois te soit mon péril exemple de les fouyr et escbeuer. Car ie n'oserois affermer que entre le bruit de ceulx qui y toumoyent, y ait cbose seure ne salutaire. Tu cuideras espouoir^ trouuer exercice de vertu en misère ainsi publique : et aussi certes les y trouveras-tu, se tu fais veu de batailler constamment contre tous vices. Mais donne toy garde que tu ne soyes des premiers vaincus. Car ie te dis que les Cours des baux Princes ne sont iamais desgarnies de gens desloyaux par beau langage deceuans, ou par menaces espouuentans» ou par enuie contendans, ou par force de dons corrompans, ou par flaterie blandissans, ou par deliz aleicbans, ou en quelque autre manière le bon vouloir des preud'bommes empescbans. Car nostre poure bumanité est de legier enclinee à ensuir les meurs des autres, et à faire ainsi comme ils font. Et à peine peut escbapper ccluy, qui est assiégé et assailly de tant d'aduersaires. Or prenons que tu perseueres en ta vertu, et que tu escbappes la corruption de tels vices ; encores en ce cas n'as tu pas rien vaincu

* HaTre; port.

> Gr. § S8.

' Exhausser, élever, exalter; de pins Gr. § 23.

* Espoir, peat-ètre.

sinon toy mesmes : mais c'est à plus grant ahan que tu ne Tensses faict en ton secret et priné*. Et soyes certain, on que ta ver^u te y fera mocquer, ou ta vérité te y fera hayr, ou que ta discrétion te y rendra plus suspect à mauvaises gens, qui mesdisent de ceux que ilz cognoissent estre sages et loyaulx.

Reste doncques que tu y auras labeur sans fruict, et vseras ta vie en péril : et si y acquerras plusieurs enuieux. Et se tu estriues à leur enuie, ou que tu en preignes vengeance, ie te dis que ton vengement t'engendrera plus aigres aduersaires que parauant. Et par le contraire, ceulx qui sçauent dissimuler, sont prisez, et temporisent es (leurs plus que autres gens. Les abus de la Cour, et la manière des gens curiaulx sont tels, que iamais homme n'y est souffert soy esleuer se il n^est corrompable. Car vertu, qui est en tant de manières enuironnee, se elle ne se orgueillist, elle est mesprisee, se elle ne se flechist elle est par force rauallee, ou dehors chassée Où est doncques celuy qui se pourra garder d'estre corrompu, ou qui en eschappera sans mal auoir? Tels sont les ouurages et les manières de la Cour, que les simples y sont mesprisez, les vertueux enuiez, et les arrogans orgueilleux en périls mortels. Et se tu y es raualé au dessous des autres Palatins, tu ssras enuieux de leur pouoir. Se tu y es en moyen estât, dont tu n'ayes souffisance, tu estriuerasde plus auant monter. Et se tu penlx paruenir iusque aux haulx secrets, qui sont fort à redouter et à craindre; adonc y seras-tu plusmeschant de tant que tu cuideras estre plus eureux. Et de tant seras-tu en plus grant péril de trèsbucbier, comme tu seras monté en plus, hault lieu. Car à ceulx que fortune la variable a plus hautement' esleuez, ne reste plus sinon cbeoir de si hault si bas : pource qu'elle ne leur doit plus riens sinon ruine. Se tu as pris d'elle ce qu'elle t'a peu et voulu donner, alors tu es debteur de toy mesmes, à fin qu'elle rende celuy meschant qu'elle auoit deuant esleué, et qu'elle se moôque du meschief de celuy qu'elle auoit en le montant aueuglé de gloire vaine. Car les grans vents, qui soufOent es haultes Cours, sont de telle condition, que ceux qui se y sont seulement couchez, demeurent après leur désappointement comme vn spectacle d'enuie, detraction, ou de bayne à tous gens' : et se tronuent subiects iusques

> En ton particalier, daos ta vie domestique.

* Ux.

s Gr. S 53 fia.

à estre vitupérez et rauallez eotre les populaires^ et que ceulx qui parauant les poursuyuoient et flatloyent, r'apportent d'eux plus graDs blasmes et dérisions que les autres. Car multitude de geos mesprise tousiours ceulx que fortune a plus raualez, et si est enuieuse de ceulx qu'elle voit esleuez. Fortune fait voulen tiers ses ieux es hauts degrez, et es souuerains encores plus. El quant elle .s'esbat es petits, ce n'est pas si acertes. Car du meschief des poures gens ne fait elle compte, ne que souz-rire. Mais elle rit à plaine gueuUe, et bat ses paulmes, quant il mescbiet à grans Seigneurs. Il ne luy chault gueres d'essayer la fortune es petits lieux, mais à faire les gras tresbuscher elle tend voulentiers ses lacs : et les poures et dejettez fait-elle souvent hault monter en certaineté incertaine, et en règle de irrégularité. Ceulx déçoit elle voulentiers, qu'elle trouue aisez à deceuoir, et variables, comme elle est. Hais les constans et vertueux, qui d'elle ne font compte, et desquels se voit mesprisee, elle les laisse en paix. Car elle rit et flate pour néant à ceulx, qui ont haut et entier courage. Maintenant elle s'essaye à iouster contre les plus forts, et maintenant eslieue les plus foibles. Maintenant rit aux vns, et maintenant rechigne aux autres. Mais l'omme qui est vertueux et acouragé, mesprise son riz, et son amour, et ne doute riens ses menaces.

Et se tu me demandes que c'est que vie curialle, ie te respons, frère, que c'est vne pouure richesse, vne habondance misérable, vne haultesse qui chiet, vn estât non estable, ainsi comme vn pillier tremblant, et vne moureuse vie. Et ainsi peut estre appellee de ceulx qui sont amoureux de sainte liberté. Fuyez hommes tottueux, fuyez, et vous tenez loin d'icelle assemblée^ se vous voulez bien et seurement viure. Car comme gens bien asseurez sur le nuage de la mer, nous nous voulons noyer de nostre gré mesmes; et nostre aueuglement mesprisons, qui ne peut ne veult veoir ne cognoistre nostre pouure meschief. Car comme les fols mariniers se font aucunesfois noyer par leur despourueu gouuernement, ainsi attrait la Cour à soy, et déçoit les simples gens, et se fait conuoiter. La Cour allèche friandement ceux qui y viennent en leur vsant de fauces promesses. La Court rit au commencement à ceux qui entrent, et puis leur rechine après, et aucunes fois les mort* tres-asprement. La Cour retient les chetifs, qui ne se

« Mord.

sçanent eslongner, et tousiours aduone anctorité et seigneurie sur ceux qa^elle a surmontez. La Cour souuent aussi par erreur oblie ceux qui mieux sèment, et y despendent follement le leur, pour enrichir ceux qui n^en sont pas dignes, et qui Pont très mal desserui. Et Thomme maloslru*, qui se y est alléché, y ayme mieux périr que s'en issir, et y venlt auancer son cours de nature, sans iamais anoir franchise iusques à sa mort. Croy seurement, frère, et n'en doubte point, que tu exerces tres-bon et tres-notable office, se tu scez bien vser de ta maistrise que tu as en ton petit hostel. Et si es et seras puissant tant comme tu auras souffisance de toy mesmes. Car qui a petite famille, et la gouuerne sagement, en paix, il est Seigneur [et si est plus bieneureux de tant qu'il* se maintient franchement ; comme il ne soit chose tant précieuse dessouz le ciel, qui puisse estre de soufTisante commutation contre franchise]. 0 fortunez hommes qui viuez en paix ! 0 bien euree famille, où il y a honneste pouureté, qui se contente de raison, sans manger les fruicts d'autruy labeur ! 0 bieneuree maisonnette, en laquelle règne vertu sans fraude ne barat, et qui est honnestement gouuernee en crainte de Dieu et bonne modéra «* tion de vie î Illecques n'entrent nulz péchiez, illec est vie droicturiere, où il y a remors de chacun péché, et où il n'a noise, murmure, ne enuie. De telle vie se esiouyst nature, et en telles aises vit elle longuement, et petit à petit s'en va iusques à plaisante vieillesse et honneste fin. Car comme dit Senecque en ses tragédies : Vieillesse vient à tard aux gens de petites maisons qui viuent en souffisance. Mais entre nous curiaux, qui sommes serfs à fortune, viuons desordonnéement, et si viellissons plus par force de cures que par nombre d'ans, et par faute de bien viure sommes frustrez de la soueueté de nostre vie que tant desirons, et nous hastons d'aller à la mort que tant redoublons. Soufiise toy doncques, frère, soufiise toy de viure en paix à tout par toy, et apprens à t'en contenter par noz meschiefz. Ne te mesprise pas tant, que tu preignes la mort pour la vie. Ne délaisse pas à faire le bien, que tu serois contraint de reparer par après à grans regrets, pour quérir ce que te seroit horrible à trouuer. Finablement ie te prie, conseille, et admoneste, se tu prises

« Lex.

» D'autant qu'il.

aacanement saincte vie et honoeste, et se tu ne te veulx aller perdre, que tu ostes ta pensée, et dissipes toute ta Touienté de non venir à Cour, et soyes content de toy retraire sauuëment dedans Tenclos de ta maison priuée. Et se tu n'as ou temps passé congneu que tu ayes esté bien euré, si apprens à le cognoistre désormais. Et à Dieu te command par cest escript, qui te doint sa grâce.

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