‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 102 sur 113 · SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME SIÈCLE

La langue.

Comparés aux écrivains du XV"« siècle , ceux du XVI"« possèdent à UD plus haut degré la conscience de la richesse et de la puissance de la langue française. Les principaux d'entre eux, Rabelais, Amyot et Montaigne sont des artistes en langage, des maîtres de premier ordre dans cet art qui fait voir, à travers le vêtement transparent de la parole, les mouvements les plus délicats et les plus fines nuances de la pensée. Nul avant eux n'avait donné l'idée d'une science |si ingénieuse. Par leur connaissance et par l'habile usage de toutes les ressources de Tidiome français, leur langue tout ensemble se rapproche de l'ancienne et en diffère : elle s'en rapproche par un usage discret de mots et de locutions déjà vieillies; elle en diffère par la fraîcheur qui ravive des tours abandonnés; point de rancidité dans ses archaïsmes, mais une âpreté savoureuse. Formée à l'école de la Grèce et de Rome, la langue la plus exquise du XVI"'^ siècle unit avec choix la richesse et la perfection empruntées de l'antiquité aux grâces piquantes et naïves du parler gaulois; de celte source jaillissent en abondance des expressions originales, vives, ravissantes.

Un siècle , et surtout un siècle actif et plein comme le fut le XYI°^% est un long espace dans la vie d'un peuple et dans la vie d'une langue.

Nous avons raconté comment la nôtre en moins de cent ans apparut brillante i l'apogée de son caractère primitif S puis subit

t Marot.

ui« p. 7

noe révolution ' et une contre-révolntioD '. Des différences tranchées, et non seulement des naances, durent donc séparer les uns des autres les écrivains de celte période séculaire. L'époque, la province, le tour d'esprit, le goût les distinguent. Nous tiendrons compte de ces variétés dans Tappréciation des plus marquants de ces auteurs. Parmi les hommes qui nous ont transmis la langue de ce grand siècle , Calvin est ancien par Taustérité de la parole autant que par Page. Montaigne, avec tout son esprit, n'eût pas créé toute sa langue, s'il ne fût pas né Gascon. A la cour, le frottement lime et polit le langage comme les dehors : là , de tout ce qui tache, ce que Ton craint le plus c'est la rouille. De même dans les camps , autrefois rendez-vous d'une noblesse impétueuse , on n'aimait pas plus la rouille dans le langage que sur les armes. Brantôme^ quand tout vieillard il débite ses contes aux courtisans et aux belles dames; Montluc^ quand vieux et couvert de blessures il manie la plume, comme il maniait Tépée, paraissent plus jeunes que leurs contemporains. Sur les confins de deux siècles, Marguerite de Talois semble, par son style, appartenir davantage au XYiine siècle; entre la langue de ce siècle, et celle de Henri lY, il n'y a que la différence du tour d'esprit et du caractère individuel. Diversement donc mais constamment, le XVI"^^ siècle a concouru à ce que Montaigne appelle hpolissure du langage.

RABELAI S.

1489— iSSS.

François Rabelais, né dans on cabaret en Tooraine, saccestÎTement moine, médeoin, bibliothécaire, secrétaire d'ambassade et cnré« possédant les langues anciennes et plosieors langues modernes, instruit d'ailleurs dans diyerses sciences, lût snrtont un grand railleur. 11 a écrit deux romans satiriques Gargantua et Pantagruel, dont le second fait suite au premier. La forme en est, à dessein, extravagante; les héros dont ils ont emprunté leur nom sont des espèces de

t Ronsard.

• MaUierbe.

géants. L'imagînatioB de l'autear ne connaît pas de bornes ; ezchée par une gaieté exnbérante et sans retenue, elle ae plaît dans des fictions fkntastiqoes et souvent ordarières. C*était Thumear natarelle de ce vaste esprit, qni porta tonjonrs Fempreinte d*ane première éducation de taverne. Hais cet esprit était doué d'une haute raison et d'un coup d*œil pénétrant : il embrassa tons les travers de son siècle, en censura les tjrrannies, en railla les ridicules. Au milieu des éclats de sa gaieté, on sous les dehors de la belle humeur, sa pensée est parfois sérieuse, même grave ; elle conçoit pour la société un ordre de choses meilleur, et flétrit ce qni s'oppose au règne du bon sens et de l'humanité. Ainsi qu'on l'a dit, Rabelais introduisit la raison dans le monde sous les enseignes de la folie. Le principal objet de ces attaques ce sont les moines, qu'il avait étudiés de près, ou « la moinerie, * comme il s'exprime. — Pour la diction, les ouvrages de l'auteur offrent, à côté de toutes les souillures du langage, des parties admirables. Il possède la langue française dans toute son étendue, même ses dialectes provinciaux; il en connaît le génie et les ressources et il bafoue gaiement la pédanterie qui, de son temps, la dénature. L'art du style n'a pas de secret pour lui. Il rencontre sous sa plume les images les plus originales, les expressions les plus frappantes ou les plus énergiques, et, ce qui surprend davantage, une élégance exquise, la grâce et la délicatesse. En un mot on doit, pour la langue et pour le style, l'appeler du nom que ses contemporains décernèrent au savant : Maître François Rabelais.

But du livre de Rabelais,

Yeistes vous oncqaes chien rencontrant quelque os medulaire ? C'est, comme dict Platon, la beste du monde plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le guarde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il Fentomme, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui Tinduict à ce faire ? Quel est Tespoir de son estude? Quel bien pretend-il ? Rien plus qu'ung peu de mouelle. Vray est que ce peu plus est délicieux que le beaucoup de toutes aultres *, pour ce que la mouelle est aliment elabouré a perfection de nature , comme dict Galen m , facult, nat. ; eixi, de um partium.

A rexemple d'icelluy vous convient estre saiges, pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx livres de haut te gresse*, legiers au

• Tontes aultres. J'ai cm longtemps qu'il fallait suppléer vA viandes ou fwur" riiures; mais U n'y a qu'à sons-entendre riens. Le Duekat: Rien, dérivé de rem, t'emploie fréquemment dans le vieux français pour chose.

* C'est-à-dire souvent lus de grande importance, de grand prix. Au chap. vii du livre u, il est encore parlé de hreviaires de hauUe gresse. Le Duehat et de

prochaz \ et hardiz à la rencontre *. Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre Tos, et sugcer la substantificqne mouelle , c'est a dire ce que j'entends par ces symboles pythagoricques, avecques espoir certain d'estres faictz escorts ', et preux a la dicte lecture ; car en icelle bien aultre goust trouverez , et doctrine plus absconse ^ laquelle vous révélera de treshaoltz sacremens et mystères horrificques, tant en ce qui concerne noslre religion, que aussi Testât politicq et vie œconomicqûe.

Manière de vivre des habitants de Vabbaye de Thélème.

Toute leur vie estoyt employée, non par loix, statulz, ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoyent du lict quand bon leur sembloyl; beuvoyent, mangeoyent, travailloyent, dormoyent quand le désir leur venoyt. Nul ne les esveilloyt, nul ne les parforceoyt ny a boyre ny a manger, ny a faire chose aultre quelconcque.

Ainsi Tavoyt establi Gargantua. En leur reigle n'estoyt que ceste clause :

Fay ce que vouldras.

Parce que gens libères, bien nayz , bien instruictz , conversaos

Many croient que livre de haulte presse signifie des libres dont on fait on grand usage, et qu'on a tant maniés qae la couverture et les feuillets en sont tout gras. Soit pour des bréviaires ; mais ce pourrait être aussi des livres où il y a des contes bien gras, comme celui de Rabelais.

* C'est-à-dire légers à la main , peu volumineux. Prochax est le même mot que pourchaz^ d'où nous avons fait pourchasser^ poursuivre, et il est composé de pour et de chasse. C'est un terme de vénerie.

* Cest-à-dire hardis à l'occasion, qui disent des vérités hardies, quand l'occasion s'en présente. Le Duchat explique legiers au proehaxy et hardis à la rencontre, par livres légers à poursuivre, et hardis à rencontrer de tels livres,

s D'être rendus avisés ou habiles. Escort, prudent, discret, sage, avisé, de l'italien scorto, prudent. L'ancien traducteur de Sleidan a dit vigilant et eseort, au liv. IX, dans la réponse du pape à la protestation de Tambassadeor Hendosse. Ce mot a peut-être été créé par Rabelais ; Barbezan dit ne Tavoir vu dans ancon ouvrage antérieur.

^ Cachée, secrète ; du latin ctbsconsus.

en compaignies honnestes, ont par natare uDg instinct et agnillon qui tousjonrs les ponlse a faictz vertueux , et retire de vice : lequel ilz nommoyent honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont déprimez et asserviz, destournent la noble affection par laquelle a vertu franchement tendoyent, a déposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons tousjours choses défendues , et convoitons ce que nous est dénié. Par ceste liberté, entrarent * en louable émulation de faire tout ce qu'a ung seul voyoyent plaire. Si quelqu ung ou quelqu'une disoyt beuvons, tous beuvoyent. S'il disoyt jouons, tousjouoyent. S'il disoyt allons à Pesbat es champs, tous y alloyent. Si c'estoyt pour voiler, ou chasser, les dames, montées sus belles haquenees, avecques leur palefroy guorrier, sus le poing mignonnement enguantelé portoyent chascune ou ung esparvier, ou ung laneret, ou ung esmerillon : les hommes portoyent les aultres oyseaulx. Tant noblement estoyent apprins qu'il n'estoyt entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instnimens harmonieux, parler de cinq à six languaiges, et en iceulx composer, tant en carme qu'en oraison solue. Jamais ne feurenl veuz chevaliers tant preux, tant gualans, tant dextres a pied et a cheval, plus verdz, mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que la estoyent.

Jamais ne furent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes a la main, a l'agueille, a tout acte muliebre honneste et libre que la estoyent.

Par ceste raison, quand le temps venu estoyt que aulcun d'icelle abbaye, ou a la requeste de ses parens, ou pour âfbltre cause voulust yssir hors, avecques soy il emmenoyt une des dames, celle laquelle l'auroyt prins pour son dévot, et estoyent ensemble mariez. Et, si bien avoyent vescu a Theleme en dévotion et amitié, encore mieulx la continuoyent ilz en mariage : aultant s'entreaimoyent ilz a la fin de leurs jours comme le premier de leurs nopces.

• Gr.S«3.

Le cheval et Vasne; fable.

Le pallefrenier d'ang geDtilbomme an mois d'apvril promenoyt a ung matin ses grands cbevaalx parmy les gnerets : la rencontra ane gnaye bergiere, laquelle

A rumbre d'uog buissonnet Ses brebieUes guardoyt,

ensemble ung asne, et qnelcqaes cbievres. Devisant avecqne elle luy persuada monter darriere luy en croppe, visiter son escurie, et la faire ung tronçon ^ de bonne chiere a la rusticque. Durant leur propous et demoure, le cheval s'adressa a Tasne, et luy dist en Taureille (car les bestes parlarent toute icelle année en divers lieux) : Paovre et cbetif baudet, j'ay de toy pitié et compassion. Tu travailles journellement beaucoup , je Tapperçoy à Tusure de ton bacul : c'est bien faict. puisque Dieu t'ha créé pour le service des humains; tu esbaudet de bien. Mais n'estre aultrement torchonné, estrillé, phaleré, et alimenté que je te voys, cela me semble ung peu tyrannicque, et hors les metes de raison. Tu es tout herissonné, tout hallebrené, tout lanterné, et ne manges icy que joncs et espines , et durs chardons. C'est pourquoy je te semonds, baudet, ton petit pas avecques moy venir, et veoir comment nous aultres, que nature a produicts pour la guerre, sommes traictez et nourris. Ce ne sera sans toy ressentir de mon ordinaire. Yrayement, respondit Tasne, j'iray bien voluntiers, monsieur le cheval. Il y ha, dist le roussin, bien monsieur le roussin* pour

* Morceau.

* On appelle cheval de bataille un grand, vigoureux et adroit cheval de main. Ainsi, il semble que le nom de che\:Ql fût plus honorable que celai de fxmsiwi, qui désigne proprement nn cheval de service, de moyenne taille ; mais il n'importe. Itoiofth, comme on diminatif, et comme ayant qoelqae chose d'étrange, agrée davantage à ce cheval, que son maître avait appris de qnelqaes courtisans italiens à ne traiter que de simple rotiMtn. (L.) Un roussin était en efiet un cheval de service, épais et entier, selon le dictionnaire de Trévoux ; un cheval hongre, selon Vossins et Spelmann , et une roueine^ une jument de service. Mais Rabelais, comme le remarque Le Duehat dans Ménage, appelle liv. i, chap. xixiv, rtmisin on cheval de poste que Gymnaste monta pour aller à la découverte de l'aimée de Picrochole. Ce mot vient de Tallemand rou^ cheval, et non pas, comme le croit Le Duehat dans le même article, de ronee^ ni de frons^ feuillage, ni de rvbui. Toujours est-il que le cheval trouve le nom de roussin plus noble. E, et E. J.

to; baudel. Pardonnez moy, respondit Tasne, monsieur le rons* sin , ainsy sommes nous en nostre langne incorrects et mal apprins nous aoltres villageois et msticques. A propoos, je vous obeiray Yolnntiers , et de loing vous snivray de paour des coups, j'en ay la peau toute contrepoinctee, puisque vous plaist me faire tant de bien et d'honneur.

La bergiere montée^ l'asne suivoyt le cheval en ferme délibération de bien repaistre advenant au logis. Le.pallefrenier Tapperceut, et commanda aux guarsons d'estable le traicter a la fourche, et Tesrener à coups de baston : Tasne entendant ce propous se recommanda au dieu Neptune ' et commencoyt a escamper du lieu a grand erre, pensant en soy mesme, et syllogisant : il dict bien aussy n'estre mon estât suivre les courts de gros seigneurs, nature ne m'ha produict que pour Taide des paovres gens. Esope m'en avoyt bien adverty par ung sien apologue, ç'ha esté oultrecuidance a moy, remède n'y ha que d'escamper d'icy, je dis, plustoust que ne sont cuits asperges*. Et Tasne :

On trot, a peds ', a bonds, a ruades. Au guallot, a petarrades^.

La bergiere voyant Tasne desloger, dist au pallefrenier qu'il estoyt sien, et pria qu'il feust bien traicté, anltrement elle vouloit

1 L*àne voyait la fourche levée sar loi Dans ce danger il se vone an dien Neptune, à qui les poëtes donnent pour sceptre le trideni, qui est une espèce de fourche. (L.) — Uy avait encore une autre raison qui engageait Tâne à se recommander à Neptune. A la fête des constiales^ que les Romains célébraient le 18 août, en l'honneur de CoiutM, nom de Neptune surnommé Equestris on le cavalier, et que les Arcadiens appelaient Hippocratias, les chevaux, les mulets et les ânes étaient couronnés de fleurs, et n'étaient employés à aucun travail. Ils étaient donc sous la protection de Neptune ; cet âne savant avait donc bien raison de se reoonunander à ce dieu. Eim, et E, Joh.

* Expression proverbiale, fhmilière â l'empereur Auguste. Voyea les Adages d'Erasme. (L.)

s II Ikut lire â pedty c'est-à-dire â pets. Ainsi plus bas, chap. ivii, tlt p&Unent dêgraùêe^ du latin pedere^ l'édition de 1636 a peds^ Vile Sonnante et l'édition de 1600 ont pets, comme les nouvelles. Pieds, conune on lit dans les deux de 1573, dans celle de 1584, et dans celle de 1506, ne vaut rien. (L.)

* Ayant dit ailleurs peder^ l'auteur aurait dû dire pêdarade^ s'il avait voulu . suivre rétymologie dans le mot, conune il avait fait dans le verbe; mais peutêtre que l'usage n'était pas pour pedarade comme pour peder. (L.) — Cela vient de ce que, dans la dérivation, une consonne fidUe se change en une fort» de même organe. Eim. et E, Joh,

partir, sans plus avant entrer. Lors commanda le pallefrenier que plustoust leschevaulx n'eussent de huict jonrs avoyne que * Tasne n'en eust tout son saoul. Le pis feust de le révoquer, car les guarsons Tavoyent beau flatter, et l'appeler Truunc, truunc, baudet, ça : Je n'y vay pas, disoyl rasne,je suis honteux. Plus amiablement l'appelloyent, plus rudement s'escarmouchoit il, et a saults, a petarrades : ils y feussent encores, ne feust la bergiere qui les advertit cribler avoyne hault en l'aer, en l'appellant. Ce que feut faict, soubdain Tasne tourna visaige, disant : Avoyne t bien adve^ nia/' mon la fourche, je ne dis, qui ne dict, passe sans flux '. Ainsy a eulx se rendit chantant mélodieusement, comme vous sçavez que faict bon cuir la voix et musicque de ces bestes arcadicques.

Arrivé qu'il feut, on le mena en l'estable près du grand cheval, feut frotté, torchonné, estrillé, lictiere fresche jusqu'au ventre, et plein râtelier de foing, pleine mangeoire d'avoyne, laquelle quand les guarsons d'estable cribloyent, il leur chauvoyt des aureilles, leur signiBant qu'il ne la mangeroyt que trop sans cribler, et que tant d'honneur ne luy appartenoyt.

Quand ils eurent bieu repeu, le cheval interrogeoyt l'asne disant : Et puis, paovre baudet, comment te va, que te semble de ce traiciement? Encores n'y vouloys tu pas venir. Qu'en dis-tu ! Par lafigae, respondit l'asne, laquelle ung de nos ancestres mangeant, mourut Philemon a force de rire, voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que demie chiere.

(En réponse aux questions qu'il adresse auroussin, l'âne apprend que les chevaux si bien nourris n'ont pas la liberté de s'ébattre à plaisir, et se hâte de quitter son hôte. Pour adieu il lui adressa ces paroles) :

Je te renonce et dis û de ta lictiere, fi de ton foing et fi de ton avoine : vive les chardons des champs.

« Gr. s 103.

* Ce que Tâne équivoque sur avoine et adveniat fkît présumer qu'encore que Rabelais ait toujours écrit avoine, comme Ta remarqué Ménage, ehap. xxix de la première partie de ses Obiervaiionê sur la langue françoiee^ il prononçoit pourtant avène à Titalienne, comme quelques-uns le prononcent encore aojoardliui. (L.)

s Métaphore tirée du Jeu de breland. Le flux est, à ce jeu, une suite de cartes de même couleur. Ici l'âne se croit dans le cas de paseer, comme n'ayant pas beau jeu contre le roi.

Dueil de Gargantua de la mort de sa femme et joie de la naissance de son fils.

Quand Pantagruel feut nay, qui feut bien esbahy et perplex? ce feut Gargantua son père : car, voyant d'ung cousté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel nay, tant beau et tant grand, ne sçavoyt que dire ne que faire. Et le doubte qui troubloit son entendement estoyt assavoir s'il debvoyt pleurer pour le dueil de sa femme, ou rire pour la joye de son filz. D'ung cousté et d'aultre il avoyt argumens sophisticques qui le suffocquoyent, car il les faisoit tresbien in modo et figura ', mais il ne les povoyt souldre'. Et par ce moyen demeuroytempestré comme la souriz empeigee, ou ung milan prins au lasset.

Ploureray je, disoyt-il, ouy : car pourquoy ? Ha tant bonne femme est morte, qui estoyt la plus cecy, la plus cela qui feust au monde. Jamais je ne la voyrray, jamais je n'en recouvreray une telle: ce m'est une perte inestimable ! 0 mon dieu que t'avoys je faict pour ainsi me punir? Que n'envoyas-tu la mort a moy premier qu'a elle? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha, Badebec, ma mignonne, m'amye, ma tendrette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te voirray. Ha paovre Pantagruel, tu as perdu

> Termes des vieilles logiques.

< « Sooldre. • Ce mot fournit on exemple de l'embarras des interprètes. Dans le Babelaù vcariorum, iouldre est expliqué par résoudre^ mais on ne noos dit pas ce que signifie : ne poavoir résoudre des arguments bien fiûts. Le Duchat interprète souldre par affermir en Vtiir^ oe qui, avec raison , est déclaré ridicole dans le Glossaire ajouté aux (JEuiires de Rabelais, édition de Louis Janet, Paris 1823. Ce Glossaire dit que souldre signifie fever, élever. Nous ne comprenons pas mieux ce que vent dire bien faire des arguments, mais ne pouvoir les lever ou les élever. Roquefort, dans son Glossaire de la langue romane, donne i souldre le sens de parottre, sortir comme une fontaine ; ce serait donc notre mot sourdre mais qui ne peut évidemment pas s'appliquer à l'argumentation de Gargantua. Aueoae de ces interprétations n*a donc pour elle la moindre probabilité. Souldre est notre mot souder^ avec ce changement de conjugûson dont on trouve des exemples (Gr. § 34). VI est étymologique, le mot dérivant de solidare^ d*où les Espagnols ont formé soldar et les Italiens soldare, dans le sens de souder. Les arguments contradictoires de Gargantua pour justifier le demi aussi bien que la joie étaient très-bien fidts, pris séparément : la difficulté était de les concilier, de Isa souder ensemble, de faire accorder dans le même moment la joie et la tristesse.

ta bonne mère, ta doulce nourrice, ta dame tresaimee. Ha fanlse mort, tant tu m'es malivole, tant tu m'es oultraigeuse de me tollir celle a laquelle immortalité aparlenoyt de droict.

Et ce disant plouroyt comme une vache : mais tout soubdain rioyt comme ung veau, quand Pantagruel luy venoyt en mémoire. Ho mon petit filz disoyt-il, mon peton, que tu es joly, et tant je suis tenu a dieu de ce qu'il m'ha donné ung si beau filz, tant joyeulx, tant riant, tant joly. Ho, ho, ho, ho, que je suis aise : beuvons ho, laissons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les voyrres, boute la nappe, chasse ces chiens, soufle ce feu, allume la chandelle, ferme ceste porte, taille ces souppes, envoyé ces paovres, baille leur ce qu'ilz demandent, tien ma robbe, que je me mette en pourpoinct pour mieulx festoyer les commères.

Ce disant, ouit la letanie et les mémentos des prebstres qui portoyent sa femme en terre, dont ' laissa son bon propous, et tout soubdain feult ravy ailleurs, disant : Seigneur dieu, faut il que je me centriste encore ? cela me fasche, je ne suis plus jeune, je deviens vieulx, le temps est dangereux, je pourray prendre quelque fiebvre, me voila affolé. Foy de gentilhomme, il vault mieulx plourer moins, et boyre dadventaige. Ma femme est morte, et bien, par dieu (da jurandi)*^ je ne la ressuciteray pas par mes plours : elle est bien , elle est en paradiz pour le moins , si mieulx n'est : elle prie dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamitez autant nous en pend à l'œil. Dieu guard le demourant, il mefault penser d'en trouver une aultre. Hais voicy que vous ferez, dist il aux saiges femmes (ou sont elles ? Bonnes gens, je ne vous peulx veohr), allez a l'enterrement d'elle, et ce pendant je berceray icy mon filz : car je me sens bien fort altéré, et seroys en dangier de tumber malade : mais beuvez quelque bon traict devant : car vous en trouverez bien, et m'en croyez sur mon honneur. A quoy obtempérons allarent a l'enterrement et funérailles, et le paovre Gargantua demeura a l'hostel.

« Gr. s 17.

* Da veniam jurandi.

Le procès.

Ung procez, a sa naissance première, me semble, comme a vous aaltres, messieurs, informe et imperfaict. Comme ung ours naissant n'ha pieds, ne mains, peau, poil, ne teste : ce n'est qu'une pièce de chair, rude et informe S L'ourse a force de leicher, la met en perfection des membres. Ainsi voy je comme vous aultres, messieurs, naistre les procez a leurs commencemens informes et sans membres. Ils n'ont qu'une pièce ou deux : c'est pour lors une laide beste *. Mais lorsqu'ilz sont bien entassez, enchâssez, et ensachez ', on les peult vrayement dire membrus et formez. Car la manière est telle que dict Paulus,

Débile principium melior fortuna «equetur.

Comme vous aultres, messieurs, semblablement les sergens, huissiers, appariteurs, chicquaneurs, procureurs, commissaires, advocats, enquesteurs, tabellions, notaires, grephiers et juges pedanees, sugçaos bien fort, et continuellement les bourses des parties, engendrent a leurs procez, teste, pieds, griphes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs. Ce sont les sacs.

Qualis vestis erit, talia corda gerit.

Hic, not. qu'en ceste qualité plus heureux sont les plaidoyans, que les ministres de justice. Car beatius est darequam acdpere.

Affectum dantis pensât cenfura tonantb.

Ainsi rendent le procez perfaict, gualant et bien formé.

• Vieille erreur admise par Aristote et encore par Pline, liv. viii, c. 36.

* Ancien proverbe :

C'est une laide beste Qui n'a ni qneae ni teste.

s L'usage de l'ancien barreau était de réunir tontes les pièces dans un sac étiqueté. De là la mention si fréquente des «ac« dans les comédies, par exemple dans les Plaideurs.

Satire du français latinisé^.

Quelque jour, je ne scay quand, Pantagruel se poarmeDoyt après soupper avecques ses compaignons par la porte dont Ton va à Paris : la rencontra ung escholier tout joliet qui yenoyt par icelluy chemin : et, après quMIz se feurent saluez, luy demanda : Mon amy, dont viens-tu a ceste heure ? L'escholier luy respondit : c De Palme, inclyte, et célèbre académie que Ton vocite Lutece. > Qu'est ce a dire, dist Pantagruel, a ung de ces gens. C'est (ra^^pondit il) de Paris. Tu viens doncques de Paris? dist il. Et a quoy passez vous le temps, vous aultres messieurs estudiens au dict Paris? Respondit Tescholier: < Nous transfretons la Sequaneau dilucule et crépuscule: nous déambulons par les compites et quadrivies de l'urbe, nous despumons • la verbocination ' latiale *, et, comme verisimilies amorabonds ^. captons la benevolence de romnrjuge, omniforme, et omnigene sexe féminin. >

« Cauponizons es tabernes méritoires de la Pomme de pin, du Castel, de la Magdelaine, et de la Mulle, belles spatules vervecines perforanimees® de petrosil. Et si par forte fortune, y a rarité ou pénurie de pecune en nos marsupies, et soyent exhaustes de métal ferruginé, pour Tescot nous dimittons nos codices et vestes opignerees, prestolans les tabellaires ^ a venir des pénates et lares patrioctiques. > A quoy Pantagruel dist : Que diable de langnaige est cecy ? Par dieu, tu es quelque hereticque. < Seignor, non, dist Tescholier car libentissimement des ce qu'il illucesce quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de ces tant bien

< Nous ne donnons pu de place dans notre Lexique aux mots imités dn latin ponr ridicoliser nne manie da temps, mais qni n'ont jamais fiût, dès lors, partie de la langue française. Noos snpposoi^ â nos jennes lecteurs assea de connaissance du latin pour nous borner à un petit nombre d'explications.

* Detpumare pour Desfntere, cracher, dans le sens de cracher du htm.

s Ce mot appartient à la basse latinité, verboeinarif parler, verbœinium^ entretien.

* Du Latium, latia.

s Espèce de participe futur amorabundui^ de vraisemblables amoureux.

* SpaiuUt en bas latin épauh ; tpatuUs vervecines, épaules de moutons: perfbraiminées^ piquées, lardées.

f T<û>elloâriu9, messager.

architectez monstiers : et la, me irrorant de belle eâae lustrale, grigDolte d'uDg transon de quelque missicque ^ precation de nos sacrificules. Et submirmillaut * mes precules horaires, élue ' et absterge mon anime de ses inquinamens nocturnes. Je révère les olympicoles. Je venere latrialement ^ le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes. Je serve ^ les prescriptz decalogicques; et, selon la facultatule de mes vires, n'en discede la lâte unguicule. Bien est veriforme que, a cause que mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lent a supereroger les eleemosynes a ces egenes queritans leur stipe hostiatement. > Et bren,bren,dist Pantagruel, qu'est ce qneveult dire ce fol? Je croy qu'il nous forge icy quelque langoaige diabolicque, et qu'il nous cherme comme enchanteur. A quoy dist ung de ses gens : Seigneur, sans doubte ce guallant veult contrefaire la langue des Parisians ; mais il ne faict que escorcher le latin, et cuide ainsi pindariser ; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, parce qu'il dédaigne l'usance conmiune de parler. A quoy dist Pantagruel : Est il vray ? L'escolier respondit : c Seignor, missayre ®, mon génie n'est point apte nate a ce que dict ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule Gallicque: mais vice versement je gnave opère et par vêles et rames je me enite de le locupleter de la redundance latinicome. » Par dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray a parler. Mais, devant, respondz moy : d'oud es tu ? A quoy dist l'escholier : « L'origine primeve de mes aves et ataves feut indigène des régions lemovicques, ou requiesce le corpore de ragiotate% Sainct Martial. > J'enlendz bien, dist Pantagruel, tu es Limosin, pour tout potaige, et tu veuk icy contrefaire le Parisian. Or vien cza * que je te donne ung tour de pigne. Lors le print a la gorge, luy disant : Tu escorches le latin ; par sainct Jean, je te feray escorcher le re-

< De messe, mifsa.

s SiUnnirmiUant arbitrairement formé pour nUfmurmurani,

s Eltierej laver, purifier. ,

* Dq culte de latrie oa d'adoration.

* Servara observer, quand il s'agit de loi ou de règle. « Messire.

1 'A^toVaToç, très-saint.

s On écrivait ainsi avant que la cédille fût en nsage. Eim, et Joh.

goart, car je t'escorcheray tout vif. Lors commeaça le paovre LimosiD a dire : « Yee, dicou gentilastre, ho saiocl Harsault, adjoada my, hau, haa, laissas a qaaa aa nom de dioas, et ne me touqnas gron ^ » A quoy dist Pantagruel : A ceste heure parle tu naturellement; et ainsi le laissa.

FROMMENT.

Antoine Fromment, né dans le Dauphiné, disciple de Farel, concoarat à la réformation de Genève, avant Calvin. Il se signala par nne éloquence populaire et par son coorage. 11 a composé des ouvrages sur l'établissement de la r^rme dai^ cette ville, dont il devint citoyen. Le principal est intitulé : Ln Actt9 «T Ge9t$$ merveilleux de la eUé de Genève ; publié pour la première fois, en 1854, par M. Cruttave Revilliod. Nous en tirons les morceaux suivants , intéressants, comme le volume entier, par quelques particularités de langage et d'ortbograpbe*.

La première émotion des Prebstres f aides es armes.

L'an que de sus', et le grand vendredi, qu'on appelloit sainct, deuant le ionr de la feste de Pasques , onltre tous les aultres asrsauts, debatz, et émotions que les Prebstres auoint desia hen\ plusieurs foys contre les bons citoyens et bourjoix de la ville, n'auoint pas encores esté si dangereux que cestuy icy : car si Dieu nenst heu pitié d'eux, ils estoient en dangier de fayre vne grande playe et effusion de sang dans leur ville. Le cas fust tel comme s'en suyct. Les Prebstres, et plusieurs de leurs adherans, estoint

* Eh ! dites donc, gentilhomme, oh ! Saint Marceau, aides-moi, oh ! oh ! 1 cela, au nom de Dieu, et ne me touchez pas.

> Dans un travail de la nature du nôtre, c'est un devoir d'exprimer nne vive reconnaissance pour les soins éclairés de Téditeur, qui a reproduit le langage et Torthographe de Tauteur avec la plus entière fidélité. Il a été admirablement secondé par le dévouement de l'habile typographe, M. Jnht-GnâUamM Fiek, à qui l'on doit une série d'ouvrages du même genre de mérite. De pareiUet publications sont du meilleur exemple comme service éminent rendu à lliiatoîre de notre langue.

* Gr. S Î4.

assemblés en la grande Eglise St-Pierre, pour consulter comment ils debnoient mettre en execation lear éntreprinse la nnict denant en la mayson dn Yicayre de TEaesqae, Mgr . de Bomont, vers lesqnelz Pierre Vandelly s'en alla, pour voyr comment ilz faysoient dans leur temple : mais vng nommé Ponteri, duquel sera plus amplement parlé, vint sus luy en trayson, et le frappa d'vng sanguidede (poignard), le pensant tuer, mais il se saulua en la mayson de Baudichon auec les aultres, et fust mitz au lict bien secouru qui * n'en mourut point. Or iceulx Prebstres scachans que les aultres anoient faict la Cène, et quHlz perseueroient touiourz de fayre ça et la assemblées, voyans aussi que par cella leur auctorité se dimynuoit, le nombre des aultres augmentoit, et que ilz ne tenoient plus de conte de leurs affayres; ne se pouuans aussi deffendre par Escriptures, ayans consulté par ensemble et conspiré auec leurs adhérons et faulteurs de la religion Papalle, de tuer tous ceulx qu'on appelloit les Luthériens, sans en point resemer, estant asseurés de la grâce de TEuesque, qui desia auoit baillé les blancz celles, et faict grâce auant le delict, comme sera dict plus amplement cy après en la mort de Poutteri. Ayans le mot du guet que au son de la grosse cloche tous soyent en armes au MoUard, pour surprendre les aultres les portes de la ville fermées que personne ne se puisse sauluer. Ce faict et au tocsin de la cloche sonnant, vng chascun couroit comme poures brebis esgarées, sans pasteur, criant à haulte voix, et en grande confusion, an feu, au feu, halassaud, halassaud*, allarme, allarme. Hais les Prebstres, qui sçauoient l'affaire, estoient desia armés, et venans à grandes troupes pour s'assembler au Hollar, incitoient le poure peuple à venir après eulx, crians aux Luthériens, aux Luthériens, au Hollar, au Hollar, à ces caignes qui veutlent destruyre nostre saincte mère Eglise. Lesqnelz firent en telle sorte qn'ilz assemblèrent presque toute la ville : et le nombre seullement des Prebstres et Hoynes, estoit à l'enuyron de six à sept cens, au Hollar assemblés sans les aultres qui alendoient les bandes de leurs adhérons, auant que frapper personne, craignans aussy que leur cas ne print bien. Hais cependant que les aultres debuoient venir, ilz appresterent l'artillerie, laquelle auoinl à leur playsir,

« Gr.§6l.

« Arauant.

car le Conseil leur estoit faaorable, et Claude Ban, leur principal capitayne ponrtaDt * son grand chappeau de plaines, estoit Sindicque. Or quand iiz dirent venir Perceual De Peme, Tvng des principaulx gentilz hommes de la ville, auec sa compagnie, pourtant' vne enseigne de3ployee, en reng de bataille, se ioygnant auec eulx, prindrent plus grand couraige d'exécuter leur entreprinse. Toutteffoys pour estre encores plus asseurés, et^flSn que nul nepeult eschapper de leurs mains, attendoient touiours ceulx de Sainct Gerues, qui estoint de leur complot. Mais en venant pour se vouUoir ioindre auec les Prebstres au Mollard et la bande du Chanoyne H. De Yegio, qui deuoit descendre par la Cita, et aller brasier la mayson de Baudichon, pour fayre sortir les aultrès, Ballessard, conducteur de la bande homme fort furieux et comme enragé, ne peult attendre d'estre conioinct auec ses compagnons du MoUar, ains rencontra Jehan Philipes, qui se promenoit parmy la rae, le frappèrent fort rudement d'vne hallebarde, tellement que du cop qu'ilz luy baillèrent le firent tomber par terre : Ce nonobstant fust secoura soubdaynement par Claude de Geneue et par certains aultres, lesquelz repoussèrent à grandz cops d'espees ceste bande de Sainct Geraes, en sorte quUlz furent contrainctz de recuUer et se retirer fort naurés en leurs maysons. Ce que voyant ceulx qu'on appelloit les Luthériens, se trouuoient fort estonnés, et aulcuns n'ausoient sourtir de leurs maysons, craignans Témotion et rassemblée du peuple, desia si grande au regard d'eulx. Si esse' neantmoins que petit à petit les vngs après les aultres, furent assemblés en la mayson de Baudichon, à la Riuiere, enuyron 60 hommes, non pas sans grande frayeur et estonnement, considerans le grand nombre, la grande fureur et impétuosité des aultres, conlre vng si petit nombre, pensoient en eulx mesmes et disoient, si Dieu n'est pour nous, nous sommes tous perdus : mais en y auoient qui bailloient couraige aux aultres et crioientà haulte voix : si Dieu est pour nous, qui sera contre nous et plusieurs autres paroUes semblables. Et en se recommandans à Dieu, et le prians tous ensemble d'auoir la cause en recommandation, se mettent en bon ordre et sortent en rench' de bataille

t Portent.

« Estrce.

s Rang, d'antres reng.

cinq à cinq, en la rue iasques eo la place de la Fusterie, aten* dans leurs aduersayres, pour se deffeudre, se promettaus TvDg à Taultre foy et loyaulté, et plus tout* mourir auant que reculler vog seul pas de la bataille. Cependant la bende du Çhanoyne Messire de Vegio, estoit preste pour descendre, lesquelz auoient délibéré passer parla rue de la Cita en bas, et venir passer par la petite rue des trois Roys derrière le Rhosne, et en passant mettre le feu dans la mayson de Baudichon, pour fayre sourtir les aultres en la rue, et qu'ilz ne se peussent sauluer de nulle part. Mais craignans rencontre, commexeulx de Sainct Gerues auoint desia heu, n'auserent mettre en exécution leur mauluaix vouUoir, aussi ne se pouuoit point fayre sans grande playe, et que la moytfé de la rue ou toute, n'eust esté bruslée, ce nonobstant cella ne les empescba pas, tant estoient affectionnés à leur nuyre, ains seulement la crainte de trouuer rencontre, et s'en allèrent de Taultre cousté ioindre aux aultre^ bandes au HoIIar.

Or ce faict, les deux parties mises en rang de bataille, furent prestz à tuer' les vngs les aultres. L'artillerie fust mise par les rues, accebutes chargées, picques et allebardes bayssées, prestz à bailler le choc, et frapper Tvng sus Paultre. Certes y n'est à raconter les crys, les pleurs, les gemissementz et la pitié que c'estoit par toute la ville, à voyr et ouyr cecy. Car le filz voyoit son père arme contre soy, le frère son frère, le voysin son voysin, prestz à se tuer Tvng Taultre : les pleurs et gemissementz des mères, des femmes, des filles et petits enfants par les maysons, ie vous laysse penser quelz ilz estoient ; les malledictions et blasphèmes exécrables mauldissant et ceste Loy, et le premier qui iamais l'auoit appourtée. Cependant que la fureur estoit si grande, personne n'ausoit entreprendre de parler aux Prebstres, ne à leurs adherens, voyant leur fierté si grande, pour y mettre quelque moyen de paix, craignant aussy d'estre suspect, et d'estre appelle Luthérien. Hais comme Dieu voullut euiter l'effusion du sang% y donna ordre. Car aultrement eust fallu que le père eust tué son filz, et le filz son père, le frère son frère, le voysin son voysin, mais Dieu y pourueut an mode que s'ensuyt. Certains marchans

« Platôt.

» Gr. s 67.

de Friboaq;, Jehao Bonrjoix, et six oa sept aaltres de ses compa* gnoDs estoîDt venus illec à la foyre, yoyans le grand dangier ont' ils estoint de se taer les vngz les aaltres, se sont adoancés d'estre les moyennenrs, et de fayre tout plein de belles et honnestes re* montrances aux ?ngs et aux anltres, comme à leurs bons amys et combooijoix, car la comboorgesie n^estoit pas encores rompue. Lesqnelz en faysant la remonstrance à cealx de FEuangille premièrement cealx ci les remercièrent, consentans à la paix. Mais les Prebstres et leurs adherens ne voulloient acquiesser à nul appointements ains estoint plus fiers et enflambés que parauant i ▼oulloir tout tuer. Âusquelz respondirent les moyennenrs; Messieurs, nous vous prions que ne soyés pas tant fiers, car si venoit à batre nous * aymerions mieulx estre de leur cousté que du vostre : ce sont aultres gens, et en meilleur ordre pour genz de guerre que vous n'estes, nouj les puons ?u'. Mais quand* les ouyrent ainsy parler,* eurent frayeur, Tvng passe de ca Taultre de la, les aultres diseni; qu'on appointe cecy, qu'on appointe cecy. Ce voyant Glaude Bau, NicoUin Du Crest, et Pierre Mabousson, tous trois Sindicques, et principaulx capitaynes des Prebstres, vindrent es aultres, pour tracter la paix; mais vng homme les voyant venir voulloit mettre le feu sus vue pièce d'artillerie si on Teust permitz ; mais chascun conunença à crier, la paix est faicte : que si ainsi eust esté qu'il enst lasché rartillerie il eust faict vue orrible brèche de Prebstres et aultres leurs adherens, car elle estoit affnstée, et la mire prenant le droict par le beau milieu. Surquoy, auoyr premièrement parlementé, furent contrainctz les deux parties de bailler en oultaige, les vngz aux aultres, trois de leurs principaulx, cependant qu'on tracteroit l'appoinctement, sans mettre bas les armes. De la part de l'Euangille furent baillés Estiesne Chapeau Rouge, Michel Balthasard, Jehan LuUin : du cousté des Prebstres, Messire Guet Chanoyne, et Jehan Mabousson et Peyne, tous citoyens et bouijoix de Geneue. Ce faict commencèrent à tracter la paix, et firent une paix fourrée, promettans de viure en bonne amitié les vngz auec les aultres, en pardonnant tout ce

i Ont poar on, où.

• Gr. S 57.

que* anoit esté faict par le passé, TvDg contre Tanltre: faysant crier à son de trompette les articles passés entre enlx par toate la ville. La teneur d'iceulx est telle : et ne furent gueres obserués, ne d'vng cousté ne d^aultre.

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