‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 108 sur 113 · JOACHIM DUBELLAY · texte numérisé non relu

JOACHIM DUBELLAY

La réyolution poétique du XVI»* siècle (ci-demiu p. 97) ayant été préparée par les études d*uiie jeunesse dévouée, Joachim Dnbellay, après Ronsard le miem doué de ces jeunes gens et encouragé par le suffrage d'un tel ami, publia en 1549;, lé manifeste de la réforme projetée. Cet écrit, intitulé La Défense et tUtutraiion de la langtte françoise^ renferme des idées justes et nobles sur les langues en général, sur celles de l'antiquité classique, et des conseils pour enrichir et perfectionner la langue française. Ce petit ouvrage respire renthon-* sîasme des novateurs et ne manque pas d'une certaine verve d'éloquence. On en Jugera par quelques fragments.

Pourquoy la langue Françoise n'est si riche que la Grecque et

Latine,

Si Doslre langue n'est si copieuse et riche que la Grecque ou Latine, cela ne doit estre imputé au défaut dicelle comme si d'elle mesme elle ne pouuoit iamais estre sinon pauure et stérile : mais bien on le doit attribuer à l'ignorance de nos maieurs, qui ayans (comme dit quelquVn, parlant des anciens Romains) en plus grande recommandation le bien faire, que le bien dire, et mieux aymans laisser à leur postérité les exemples de vertu, que de^ préceptes, se sont priuez de la gloire de leurs bienfaits, et nous du fruict de l'imitation d'iceux : et par mesme moyen nous ont laissé nostre langue si pauure et nuê, que elle a besoin des ornemens, (s'il faut ainsi parler) des plumes d'autruy. Mais qui voudroit dire que la Grecque et Romaine eussent tousiours esté en l'excellence qu'on * les a veues du temps d'Homère et de Demosthene, de Virgile, el de Ciceron ? Et si ces auteurs eussent iugé, que iamais pour quelque diligence el culture qu'on y eust peu faire, elles n'eussent sceu produire plus grand fruict, se fussentils tant efforcez de les mettre au poinct où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-ie dire de nostre langue qui comnience encore à fleurir sans (ructifler, ou plustost, comme vne plante et ver-

• Gr. §61.

gette, D'à point encores fleary : tant s'en faut qu'elle ait apporté tout le fruict qu'elle pourroit bien produire. Cela certainement non pour le défaut de la nature d'elle, aussi apte à engendrer que les autres : mais pour la coulpe de ceux qui Font etie en garde, et ne Font cultiuée à suflBsance, ains comme une plante saunage, en celuy mesme désert, où elle auoit commencé à naistre» sans iamais Parrouser, la tailler, ny défendre des ronces et espines, qui luy faisoyent ombre, Font laissée enuieillir et quas mourir.

Qw la langue Franœise n'est si panure que beaucoup Vestiment.

Je n'estime pourtant nostre vulgaire, tel qu'il est maintenant, estre si vil et abiect, comme le font ces ambitieux admirateurs des langues Grecque et Latine, qui ne penseroyent, et fussent-ils la mesme Pithô, déesse de persuasion, pouuoir rien dire de bon, si n'estoit en langage estranger, et non entendu du vulgaire. Et qui voudra de bien près y regarder, trouuera que nostre langue Françoise n'est si pauuvre, qu'elle ne puisse rendre fidèlement ce qu'elle emprunte des autres, si infertile, qu'elle ne puisse produire de soy quelque fruict de bonne inuention, au moyen de l'industrie, et diligence des cultiueurs d'icelle, si quelques vns se trouuent tant amis de leur pays, et d'eux mesmes, qu'ils s'y veulent employer. Mais à qui, après Dieu, rendrons-nous grâces d'vo tel bénéfice, sinon à nostre feu bon Roy et père François premier de ce nom, et de toutes vertus? Je dy premier, d'autant qu'il a eo son noble Royaume premièrement restitué tous les bons arts et sciences en leur ancienne dignité : et si a nostre langage, au parauant scabreux et mal poly, rendu élégant; et si non tant copieux qu'il pourra bien estre, pour le moins fidèle interprète de tous les autres. Et qu'ainsi soit, Philosophes, Historiens, Médecins, Poètes, Orateurs, Grecs et Latins ont appris à parler François.

D'amplifier la langue Françoise par Vitnitation des anciens autheurs Grecs et Romains.

Je TOUS demande vous autres, qui ue vous employez qu'aux translations, si ces tant fameux auteurs se fussent amusez à traduire, eussent-ils esleué leur langue à l'excellence et hauteur, où nous la voyons maintenant? Ne pensez doncques quelque diligence et industrie que vous puissiez mettre en cest endroit, faire tant que nostre langue encores ranpante à terre puisse hausser la teste et s'esleuer sur pieds. Se compose donc celui qui voudra enrichir sa langue à Timitation des meilleurs auteurs Grecs et Latins, et à toutes leurs plus grandes vertus, comme à vn certain but, dirige la pointe de son style : car il n'y a point de doute que la plus grand part * de l'artifice ne soit contenue en l'imitation» et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inuenter, aussi est-ce le plus vtile de bien imiter, mesmes à ceux, dont la langue n'est encor bien copieuse et riche. Mais entende celuy, qui voudra imiter, que ce n'est chose facile de bien suyure les vertus d'vn bon auteur et quasi comme se transformer en )uy, veu que la nature mesmes aux choses qui paroissent tressemblables, n'a sçeu tant faire, que par quelque note et différence, elles ne paissent estre discernées. Je dy cecy, pour ce qu'il y en a beaucoup en toutes langues, qui sans pénétrer aux plus cachées, et intérieures parties de l'auteur, qu'ils se sont proposé, s'adaptent seulement au premier regard ', et s'amusant à la beauté des mots, perdent la force des choses. Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable, emprunter d'vne langue estrangere les sentences, et les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse à tout lecteur délibéra le nature, voir en vne mesme langue vne telle imitation, comme celle d'aucuns sçanans mesmes, qui s'estiment estre des meilleurs quand plus ils ressemblent vn Heroet, ou vd Marot. Je l'admoneste donq'(ô toy, qui desires l'accroissement de ta langue, et veux exceller en icelle) de non imiter à pié loué,

• Lex.

« A nn coap d*œU superficiel .

iii« P. 9

comme o'agaeres a dict qaelqa'vo, les plas fameax autears d^icelle^ aiosi qae font ordioairemeot la plus part de dos poètes François, chose certes aataot viciease, comme de nul proflBt à Dostre vulgaire : vea que ce n'est autre chose (ô grande libéralité î) sinon de lay donner ce qui estoit à Iny'. Je vondroy bien que nostre langue fust si riche d'exemples domestiques, que n'eussions besoing d'auoir recours aux estrangers. Mais si Virgile et Ciceron se fussent contentez d'imiter ceux de leur langue qu'auroyent les Latins outre Ennie, ou Lucrèce, outre Crasse, ou Anthoine?

Que le naturel n'est suffisant à celuy qui veut faire œuvre digne de rimmortalité.

Qu'on ne m'allègue point que les Poètes naissent : car cela s'entend de ceste ardeur, et allégresse d'esprit, qui naturellement excite les Poètes, et sans laquelle toute doctrine leur seroil manque et inutile. Certainement ce seroit chose trop facile, et pourtant contemptible se faire éternel par renommée, si la félicité de nature donnée mesmes aux plus indoctes estoit suCBsanté pour faire, chose digne de Tinmiortalité. Qui vent voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demourer en sa chambre : et qui désire viure en la mémoire de la postérité, doit conmie mort en soy-mesme, suer, et trembler maintesfois : et autant que nos Poètes courtisans boyuent, mangent, et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif, et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les escrits des honmies volent au ciel.

Conclusion de tout l'cmofe.

Or sommes nous, la * grâce à Dieu, par beaucoup de périls et de flots estrangers rendus au port, à seureté. Nous auons eschappé

« Gr. s 13.

* Ai]gourd'hiii on supprime Tarticle.

da milieu des Grecs, et par les scadrons Romains pénétré iusques an sein de la tant désirée France. Là donques François, marchez courageusement vers ceste superbe cité Romaine : et des serues despouilles d'elle (comme vous auez fait plus d'vne fois) ornez de vos temples et autels. Ne craignez plus ces oyes criardes, ce fier Manlie, et ce traistre Camille, qui sous ombre de bonne foy vous surprenne tous nuds conlans la rançon du Capitole. Donnez en ceste Grèce menteresse, et y semez encor* vn coup la fameuse nation des Gallogrecs. Pillez moi, sans conscience, les sacrez thresors de ce temple Delphique, ainsi que vous auez fait autrefois : et ne craignez plus ce muet Appollon, ses faux oracles, ny ses flèches rebouchées. Vous souuienne de voslre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de vostre Hercule* Gallique, tirant les peuples après luy par leurs oreilles auecques vne chaine attachée à sa langue.

BLAISE DE MONTLUG.

tSOt — t5'99.

Biaise de Montlac, d'ane famille gasconne illustre, mais pauvre, chercha fortune dans la carrière des armes, et monta par tous les degrés jusqu'au plus haut, celui de maréchal de France; il fut aussi décoré du cordon de St- Michel. Formé sous les ordres de Bayard, il s'attacha ensuite au maréchal de Lautrec, et servit sous tous les rots de la maison de Valois-Angoulême, depuis François 1er JQsqa'à Henri III. Il combattit longtemps en Italie, se signala au combat de la Bicoque, fut fait prisonnier à Pavie, suivit lAutrec dans Texpédition de Naples, se couvrit de gloire à la défense de Marseille assiégée par Charles Quint, renitit d*émiuent8 services à la France dans le Piémont et contribua beaucoup à la victoire de Cérisoles. Des guerres étrangères Montluc passa aux guerres intérieures de la France. Nommé en 1564 lieutenant -général au gouvernement de Goienne, il déshonora son courage par sa cruauté, usant de son autorité pour se livrer avec fureur aux actes les plus sanguinaires. Il mettait sa religion et sa consdence à immoler au catholicisme des vicdmes sans nombre. Xa pitié n*apas de place dans les actions de sa vie; dans les récits qu'il en fait, son âme n'est pas effleurée du moindre remords, pas même d'un regret On verra néanmoins tout à l'heure qn'U avait de la piété à sa façon. Elle ne l'empêcha pas de mériter le snrnom de Boucher royaliste. Vieax et retiré des combats, U écrivit ses Mémoires, qu'à l'exemple de César il intitula set Commentaires» Ses idées et son «tyle sont à l'unisson de sa vie. Il raconte ses exploits avec impétuosité. La verve

gasconne de son langage respire encore l'esprit gaerrier qni a dirigé sa conduite. Plein de jactance, il ne chercha pourtant pas à en imposer ; il tire gloire de ses faits, mais il les raconte avec candeur. Sa vanité est rhéroîne de cette épopée, mais sa TiTacité ne permet pas de supposer un calcul dans Tagencement de la narration. L*homme va se fidre eonnaltre pins complètement par ses propres récitSy par Ténergie quelquefois féroce de sa parole et par la nsÎTeté de la barbarie : Tentrainement dé TécriTain entraine le lecteur. Henri 1¥ flûsait grand cas des conseils militaires et des braves exhortations que renferme le livre de Hontluc, aussi l'appelaît-il le bréviaire des eoldaU.

Carrière de Montluc, Sa hardiesse et sa vertu.

M'estant retiré chez moy, en Taage de soixante et quinze ans, pour tronaer qnelqne repos, après tant et tant de peine par moy souffertes pendant le temps de cinquante-cinq ans, que j'ay porté les armes pour le seruice des Rois mes maistres, ayant passé par degrez, et par tous les ordres du soldat, Enseigne, Lieutenant, Capitaine en chef, Maistre de Camp, Gouuerneur des Places, Lieutenant de Roy es Prouinces de Toscane et de la Guyenne, et Mareschal de France : me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de pique et d'espée, et à demi inutile, sans force et sans espérance de recouurer guerison de cette gj*ande arquebuzade que i'ay au visage : après auoir remis la charge du Gouvernement de Guyenne entre les mains de Sa Maiesté, i'ay voulu employer le temps qui me reste, à descrire les combats ausquels ie me suis trouué pendant cinquante et deux ans que i'ay commandé : m^asseurant que les Capitaines qui liront ma vie, y verront des choses desquelles ils se pourront aider se trouuans en semblables occasions et desquelles ils pourront aussi faire proflt, et acquérir honneur et réputation. Et encore que i'aye eu beaucoup d'heur, et de bonne fortune aux combats que i'ay entreprins, quelquefois (comme il sembloit) sans grande raison, si ne veux-je pas que Ton pense, que i^en attribue la bonne issue, et que i'en donne la louange à autre qu'à Dieu. Car quand on verra les combats où ie me suis trouué, on iugera que c'est de ses oeuures. Aussi Tay-ie tousionrs inuoquéen toutes mes actions auec grande conflance de sa grâce. En quoy il m'a tellement assisté que ie n'ay iamais esté deffait, ny surpris en quelque fait de guerre où i'aye commandé : ains tousiours rapporté victoire et

honneur. Il faat que nous tous, qui portons les armes, ayons deuanl les yeux, que ce n'est rien de nous sans la bonté diuine, laquelle nous donne le coeur et le courage pour entreprendre et exécuter les grandes et bazardeuses entreprises qui se présentent à nous.

Et pource que ceux qui liront ces Commentaires, lesquels déplairont aux uns et seront agréables aux autres, trouueront peutestre estrange, et diront que c'est mal fait à moy d'escrire mes faits, et que ie deuois laisser prendre cette cbarge à vn autre, ie leur diray pour toute réponse, qu'en escriuant la vérité et en rendant rhonnenr à Dieu, ce n'est pas mal fait. Le témoignage de plusieurs qui sont encore en vie, fera foy de ce que i'ay escrit. Nul aussi ne pouuoit mieux représenter les desseins, entreprises et éxecutions, ou les faits snruenus en icelles, que moy-mesme, qui ne dérobe rien de l'honneur d'autruy.'Le plus grand capitaine qui ait iamais esté, est César, qui m'en a monstre le chemin, ayant luy-mesme escrit ses commentaires, escriuant la nuict ce qliMI executoit le iour. J'ay donc voulu dresser les miens mal polis, comme sortans de la main d'vp Soldat, et encore d'vn Gascon qui s'est tousiours plus soucié de bien faire que de bien dire : lesquels contiennent tous les faits de guerre ausquels ie me suis trouué, ou qui se sont exécutez à mon occasion, commençant dés mes premiers ans, que ie sortis de page, pour monstrer à ce^x que ie laisse après moi, qui suis aujourd'buy le plus vieux Capitaine de France, que ie n'ay iamais eu repos, pour acquérir de l'honneur en faisant seruice aux Roys mes maistres, qui estoit mon seul but, fuyant tous les plaisirs et voluptez qui destournent de la vertu et grandeur, les ieunes hommes que Dieu a douez de quelques parties recommandables, et qui sont sur le poinct de leur auancement. Ce n'est pas vn Hure pour les gens de sçauoir, ils ont assez d'Historiens, mais bien pour vn Soldat, Capitaine, et peut-estre qu'vn Lieutenant de Roy y pourra trouuer de quoy apprendre. Pour lé moins puis-je dire que i'ay escrit la vérité, ayant aussi bonne mémoire à présent que i'eus iamais^ me resouuenant et des lieux, et des noms, combien que ie n'eusse iamais rien escrit. Je ne pensois pas en cet aage me mesler d'un tel mestier : si c'est bien ou mal, ie m'en remets à ceux qui me feront cet honneur de lire ce liure, qui est proprement le discours de ma vie.

C'est à vous, Capitaines mes compagnons, à qui principalement il s'adresse : vous en pourrez peut-estre tirer du profil. Vous deuez estre certains, que puisqu'il y a si long-temps que ie suis esté eu votre degré, et ay si longuement exercé la cbarge de Capitaine de gens de pied, de Maistre de Camp par trois fois, et de Colonel, il faut que vous croyez, que i'ay retenu quelque chose de cet eslatlA, et que par longue expérience i'ay veu aduenir aux Capitaines beaucoup de bien, et à d'autres beaucoup de mal. De mon temps, il en a esté dégradé des armes et de Noblesse, d'autres ont perdu la vie sur vn échafîaut, d'autres deshonnorez et retirez en leurs maisons, sans que iamais les Roys ny autres en ayent voulu faire plus compte. Et au contraire l'en ay veu d'autres paruenir, qui ont porté la picque à six francs de paye, faire des actes si belliqueux, et se sont trouuez si capables, qu'il y en a eu prou, qui estoient filz de panures laboureur^;, qui se sont auancez plus auant que beaucoup de Nobles, pour leur hardiesse et vertu. Et pcfurce que toutes ces choses sont passées pardeuant moy, l'en puis parler sans mentir.

Sa piété.

Seigneurs et capitaines, qui me ferez cet honneur de lire ma vie, n'y apportez nul mal-talent. Croyez que i'ay dit le irray, sans desrober l'honneur d'autruy ; et sçay bien qu'il y en aura, qui mettront en dispute mon escrit, pour voir si i'auray touché quelque mensonge, pource qu'ils trouueront que iamais Dieu n'a accompagné plus la fortune d'un homme, pour les charges qu'il a eues, que la mienne. Si les asseureray*ie, que i'ay laissé infinies particularilez à escrire : car ie n'auois iamais rien escrit ni pensé à faire desliures. J'estois incapable de cela, mais pendant ma dernière blesseure, et mes maladies, i'ay dicté ce que ie vous en laisse : afin que mon nom ne se perde, ni de tant de vaillans hommes, que i'ay veu bien faire : car les historiens n'escriuenl qu'à l'honneur des Roys et des Princes. Combien de braues soldats et gentilshommes ay-ie nommé icy dedans, desquels ces gens ne par-

lent do tout, non plus que s'ils n^eussent iamais esté ? Celui qui a escrit la bataille de Cerizolles^ encore qu'il me nomme, en parle toutesfois en passant. Si me puis-je vanter que i'eus bonne part en la victoire, aussi bien qu'à Bologne et Tbionuille : et ces escriptures n'en disent rien, non plus que de la valeur d'un grand nombre de vos pères et parens que vous trouuerez icy. Or ne trouuez pas estrange, si i'ay esté si beureux, comme i'ay escrit, car ie ne me suis iamais proposé que ma charge, et ay reconnu que tout venoit de Dieu, auquel ie remetlois tout, quoique les Huguenots m'ayent estimé un Âtheiste. Ils sont mes ennemis, et ne les faut pas croire. Encores que i'aye eu des imperfections et des vices, et ne sois pas sainte non plus que les autres: (ils en ont leur part, quoy qu'ils fassent les mortifiez) si est-ce que i'ay tousiours mis mon espérance en Dieu, reconnaissant qu'il falloit que de luy vint mon heur ou mon malheur, luy attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me donnoit à la guerre. Je ne me suis iamais trouué en faction quelconque, que ie ne Taye appelle à mon aide, et n'ay passé iour de ma vie, sans l'auoir prié et demandé pardon. Et, plusieurs foys ie puis direauec vérité, que ie me suis trouué voyant les ennemis, en telle peur que ie sentois le coeur et les membres s'afToiblir et trembler (ne faisons pas des braves, l'appréhension de la mort vient deuant lesyeui) mais comme i'auois fait mon oraison à Dieu, ie sentois mes forces reuenir. Elle estoit ainsi l'ayant dès mon entrée aux armes, apprise en ces mots, Mon Dieu qui m'a créé, ie te supplie garde moy Tentendement : afin qu'auiourd*huy ie ne le perde : car tu me Vas donné et ne le tiens que de toy. Que si tuas auiourd'huy déterminé ma mort fais que ie meure en réputation d'vn homme de bien, laqt^lle ie recherche auec tant de périls. Je ne te demande point la vie : cûr ie veux tout ce qu'il te plait. Ta volonté soit faite. Je remets le tout à ta diuine bonté. Puis ayant dict mes petites prières latines, ie promets et atteste deuant Dieu et les hommes, que ie sentois tout à coup venir une chaleur au coeur et aux membres : de sorte que ie ne I'auois pas acheué que ie ne me sentisse tout autre que quand ie I'auois commencé. Je ne sentois plus de peur: de façon que l'entendement me reuenoit; et avec vne promptitude et iugement, ie connoi.ssois tout ce qu'il me falloit faire sans l'auoir iamais perdu en combat que ie me suis trouué.

Instruction pour les Gouverneurs des places.

Gonnerneors et capitaines, voas deuez prendre quelque exemple icy, pour ce qu'il y en a, qui disent quand ils ont rendu vne place que les soldats n'ont point youIu combattre, outre que les gens de la ville les voaloient trahir, et les ont forcez d'entrer en capitulation et composition. Ce ne sont qu'excuses, croyez-moy. Ce qui vous force c'est vostre peu d'expérience. Messieurs mes compagnons, quand vous vous trouuerez en telles nopces prenez vos beaux accoustrements, parez-vofs : lauez vous la face de vin Grec : et la faites deuenir rouge : et oiarchez ainsi brauement parmy la ville et parmy les soldats, la care leuée, ne tenant iamais autre propos, sinon que bien tost auec l'ayde de Dieu et la force de vos bras et de vos armes, vous aurez en despit d'eux la vie de vos ennemis, et non eux la vostre : qu'ils ne sont pour vous venir attaquer dans vostre fort : que c'est ce que vous desirez le plus : car de là dépend leur ruyne et vostre deliurance. Et de ceste sorte iusques aux femmes prendront courage, et les soldats pareillement : mais si vous allez auec vu visage pasle ne parlant à personne, triste, mélancolique et pensif, quand toute la ville et tous les soldats auroient coeur de lyons, vous leur ferez venir de moutons. Parlez souuent auec ceux de la ville en quatre ou cinq parolier, et pareillement aux soldats, leur disant. Et bien mes amis, n'auez vous pas courage? Je tiens la victoire nostre, et la mort de nos ennemis desia pour asseurée : car i'ay ie ne sçay quel présage en moy, que quand il me vient, ie suis tout asseuré de vaincre, lequel ie tiens de Dieu et non des hommes. Parquoy reposez vous sur moy, et resoluez vous tous de combattre et sortir d'icy auec honneur et réputation. Vous ne pouuez mourir qu'vne fois : c'est chose qui est destinée. Si Dieu Ta ordonné, vous auez beau fuir. Mourons donc auec honneur : mais il n'y a nulle apparence de danger, ains plutost pour nos ennemis, sur lesquels nous auoos tout auantage. Et qui voulez vous, Gouuerneurs et Capitaines, qu'ose dire, qu'il a peur, vous voyans résolus en ceste sorte : ie vous dis, que quand ils en trembleroient, ils la perdroient : et deuiendra le plus poureux aussi

bardy, qne le plas courageux de la trouppe. Jamais les soldats ne s'estonneront tant qu'ils yerroot la hardiesse de leur chef durer. Et tout ainsi que le chef remporte la louange, et que le reste n'a rien^ sinon celle que leur chef leur donne, douant le Prince : ainsi doit le chef se résoudre de ne monstrer iamais auoir peur. Car en faisant cela les soldats mesmes en porteront bon tesmoignage : et ainsi la réputation qu'il aura acquise, luy demeurera, sans que iamais aucun y contredise. Je ne vous conseille donc rien, que ie ne Paye esprouué moy-mesme, non seulement là, mais en plusieurs endroits, comme vous trouuerez dans ce Liure, si vous duez la patience de le lire. Or voicy Tordre que ie fis pour le combat et pour toute la ville. Je vous représente tontes ces particularitez, sans me contenter de dire que Sienne fust assiégée, où ie sonstins le siège neuf ou dix mois : et puis ie capitulé forcé de famine : Car de là le Capitaine, le Lieutenant de Roy, le soldat n'en peust pas faire proifit. C'est l'Historien. De ces gens il n'en y a que trop. Je m'escris à moy mesme : et veux instruire ceux qui viendront après moy. Car n'estre né que pour soy : c'est à dire en bon François, estre né vne beste.

Montluc à Sienne > (1555).

Il arriua vn gentil-homme de la chambre de l'Empereur, portant lettres au Duc de Florence et au Marquis, par lesquelles leur mandoit qu'il trouuoit fort estrange, qu'on fit tant durer ceste

« Le roi de France Henri II et Temperenr Cbarles-Qaint, peu avant son abdication, se faisaient la gnerre en Italie. Par des intrigues le roi fit révolter les habitants de Sienne. Ils chassèrent de leur ville la garnison espagnole, mais lenr citadelle était minée. De Strossi, gonverneor de la place, fat appelé au commandement des troupes qui tenaient la campagne. Montluc, nommé par le roi, le remplaça. Il défendit la ville pendant un long siège avec le courage le plus héroïque contre les Impériaux que commandaient le duc de Florence et le marquis de Marignan. Bans la place se trouvaient sous ses ordres Comélio, chef d'un corps d'Italiens, et Riocroc à la tête des Allemands engagés au service du roi. Charles-Quint s'impatientait de la longueur du siège. On était au mois de janvier: Charles-Quint abdiqua vers la fin d'octobre.

gaerre, et qa'il sçanoit bien que Sienne n'estoît pas pour résister contre rartillerie, mais que c'estoit la conslume du Marqais de faire darer la guerre. Le Marquis remonstroit, qu^l auoit fait tout ce qui estoit possible en luy : et qu'il cognoissoit bien, qu'auec Tartillerie on ne la prendroit pas, car i'auoisde yaillans hommes là dedans, et la ville résolue de combattre auec^moy : me rendant plus d'honneur, que ie ne meritois, me loiiant de grande vigilance, et de pouruoyance, de sorte qu'il cognoissoit bien, à Tordre que ie tenois dans la ville, qu'il perdroit le temps de faire batterie. Toutesfois estant venu ce dit gentil-homme pour cest effect, de la part de l'Empereur, et ayant desia parlé au Duc de Florence Come de Hedicis, ils firent résoudre le Marquis à faire batterie II n'auoit rien obmis de ce qu'vn homme de guerre deuoit, nous tenant bridez sans espérance de secours : et toutesfois on l'acusoit de vouloir faire dorer la guerre. C'est l'ordinaire, lorsque les choses ne sont pas conduites à l'appétit de ceux qui en parlent à leur aise. Le désir de ceux, que nous semons, va plus viste, que nous ne pouuons.

Vers le vingliesme de Januier nous fusmes adnertis, que Tartillerie partoit de Florence en nombre de vingt-six on vingt-huict canons, ou grandes couleurines. Les Siennois furent curieux d'ennoyer espler, pour en sçauoir la vérité : trouuerenl quelle arriuoit à Lusignano, qui mit la cité vn peu en trouble : et à la fin le lendemain de Taduertissement ils résolurent d'assembler tonte la Noblesse et Citoyens au Palais, pour résoudre enlr'eux s'ils deuoient endurer l'assaut, ou composer auec le Marquis, Or là il ne me falloit pas faire le mauuais' : car ils estoient plus forts que moy : falloit tousionrs gagner ces gens là auec remonstrances et persuasion^ douces et honnestes, sans parler de se courroucer. Croyez que ie forçay bien mon naturel, contre l'aduis de monsieur le (lonnestable, qui m'auoit représenté et dépeint au Roy comme il m'auoit veu en mon aage boiiillant. Il faut qu'vn capitaine et Gouuemeur sage, et aduisé, quand il est parmy les nations estrangeres tasche tant qu'il peut, se conformer à leur humeur. Parmy les Allemans et Suisses il faut faire carroux : auec les Espagnols tenir leur morgue superbe, et faire plus le Religieux et deuotieux qu'on n'est : parmy l'Italien, eslre discret et sage, ne Toffencer, ny caresser leurs femmes. Quant au François il est i

toat faire : tant y a que Dieu me fit la grâce, qui suis Gascon» prompt, colère, fascheux, et mauuais patient, de me comporter si bien parmy cette nation soupçonneuse et defiiante. qu'il n'y eust citadin, qui se peust plaindre de moy. Or comme toute la noblesse et Seigneurie de la ville alloit au Palais, Misser Hieronyme Es-^ pano, qui estoit gentil-homme Siennois, et des plus grands de la ▼ille, et des huict dç la guerre, auant qu'aller au Palais, vinthastiuement parler auec le Sieur Cornelio, et luy dit comme tous les Seigneurs qui estoient de la cité, estoient appeliez à se rendre au Palais incontinent, et que c'estoit pour résoudre s^ils deuoient attendre la batterie, ou entrer en composition auec le Duc de Florence et le Marquis de Marignan, et qu'il auoit desia entendu que la pittspart balotteroient qu'on deuoit entrer en composition, et non endurer la batterie et l'assaut, pour la crainte qu'ils auoient d'auoir pis, et qu'il s'y en alloit, et le pria de m'aduertir. Tout incontinent le Sieur Cornelio vint à moy, et me trouua que ie voulois monter à cheual, pour aller voir les gardes: et conune il m^eust dit cela, montasmes tous deux à ma chambre, et discourusmes longuement quels moyens il y auroit de rompre ce coup. Et en mesme instant arriua le Seigneur Bertholomé Canalcan, qui m'en dit autant, et qu'il pensoit bien que desia la resolution estoit prinse par toute la ville, et qu'ils n'alloient au Palais, sinon pour balotter. Et que s'ils l'auoient vne fois balotté, il n'en falloit plus parier.

Or tous trois estions bien empeschez, eux de me donner conseil, et moy de ne le sçauoir prendre. A la fin ie m'aduisay d'aller au Palais, et emmener avec moy le Rincroc et ses capitaines, le Seigneur Cornelio auec les siens Italiens, etCombas auec les Capitaines François. Nos Allemans commençoient fort à pastir de vin, et le pain bien petit, car de chair il ne s'en parloit plus, sinon de quelque cheual, ou quelque asne, qu'on mettoit en vente à la boucherie, et d'argent il ne s'en parloit plus du tout : car monsieur de Strossi n'auoit nul moyen d'en y faire entrer : qui nous mettoit en crainte, que les Allemans se ioindroient auec la ville, pour entrer en composition. Qui fut cause, que ie priay le sieur Cornelio d'aller parler auec le Rincroc, et le priay de me faire compagnie au Palais, et amener ses Capitaines auec luy, et qu'il laissast les Lieutenans et Enseignes en leur quartier chascun :

uo

afin qu'estant au Palais il n'adaint quelque surprinse autour des murailles; et luy qu'il en fit de mesmes : et manday au Capitaine Combas que pareillement il vint : et enuoya le sieur Bartholomé diligemment au Palais, pour regarder s'il pourroît gaigner quelqu'vn secrettement, pour a'yder à rompre ceste boutée. Car il me sembloit bien aduis, que si ie pouuois rompre ce coup, ie pratic* querois tant de gens, que la balote blanche seroit la plus forte : et ainsi s'en allèrent tous hors de ma chambre, et ne leur dis rien de ce que ie voulois faire.

Or i'estois encore si tres-extenué de ma maladie, et le froid estant grand et aspre, i'estois contrainct d'aller si enueloppé le corps et la teste de foureures, que quand l'on me voyoît aller par la ville, nul ne pouuoit auoir espérance de ma santé, ayant opinion que i'estois gasté dans le corps, et que ie me mourois à veuë d'œil. Que ferons nous, disoient les Dames et les peureux, (car en vne ville il y en a d'vns et d'autres) que ferons nous si nostre Gouuerneur meurt ? Nous sommes perdus : toute nostre fiance après Dieu est en luy. Il n'est possible qu'il en escbappe. Je crèy fermement que les bonnes prières de ces honnestes femmes me tirèrent de l'extrémité et langueur où i'estois, i'entends du corps : car quant à l'esprit et entendement ie ne le sentis iamais affoiblir. Ayant donc accoustumé auparauant d'estre ainsi embeguiné, et voyant le regret que le peuple auoit de me voir ainsi malade, ie me fis bailler des chausses de veloux cramoisi, que i'auois apportées d'Albe, couuertes de passement d'or, et fort découpées et bien faites : car au temps que ie les auois faites faire, i'estois amoureux. Nous estions lors de loisir en nostre garnison, et n'ayant rien à faire il le faut donner aux Dames. Je prins le pourpoint tout de mesme, vne chemise ouurée de soye cramoisie et de filet d'or, bien riche, (en ce temps là on portoit les collets des chemises vn peu auallez) puis prins vn collet de bufle, et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui estoient bien dorées. En ce tems là ie portois gris et blanc, pour l'amour d'vne Dame, de qui i*estois seruiteur, lorsque i'auois le loisir : et auois encore vn chappeau de soye grise, fait à l'Allemande, avec vn grand cordon d'argent, et des plumes d'aigrette, bien argentées. Les chappeaux en ce temps là ne couuroient pas grands comme font à ceste heure : puis me vestis vn casaquin de veloux gris garny de petites tresses d'argent à deux

petits doigts Vvn de Tantre, et doublé de toiile d'argent, tout decoupé entre les tresses, lequel ie portois en Piedmont sur les armes. Or auois-je encore deux petits Oascons de vin grec de ceux que monsieur le Cardinal Darmagnac m'auoit enuojez. Je m^en frottay vn peu les mains, puis m'en lauay fort le visage, iusques à ce qu'il eust prins un peu de couleur rouge, et en beus, prenant vn petit morceau de pain, trois doits, puis me regarday au miroir. Je vous iure, que ie ne me cognoissois pas moy mesme, et me sembloit que i'estois encore en Piedmont amoureux, comme ie Tauois esté. Je ne me peus contenir de rire, me semblant, que tout à coup Dieu m'auoit donné tout vn autre visage.

Le premier qui arriua à moy avec ses capitaines fut le Sieur Comelio, et le comte de Gayas, monsieur de Bassompierre Commissaire, et le Comte de Bisque, que i'auois enuoyé quérir. Et conmie ils me trouuerent de ceste sorte, se prindrent tous à rire. Je brauois par la salle, plus que quatorze : et n'eusse pas eu la puissance de tuer vn pouUet : car i'estois si foible que rien plus. Combas et les Capitaines François arriuerent aussi. Toute ceste farce ne tendoit qu'à faire rire les vns et les autres : et le dernier ce fut le Colonnel Rincroc et ses Capitaines^ qui comme il me vist de ceste sorte, il se mit à sanglotter de force de rire : et ie le prins par les bras et luy dis. Et quoy Seigneur Colonnel, pensez vous, que ie sois ce Hontluc, qui va tous les iours mourant par les rues? Nany, nany : car celuy-là est mort : et ie suis vn autre Montluc. Son truchement le luy dit, qui le faisoit encores plus rire, etdesia le Sieur Comelio luy auoit dit la resolution, pourquoy ie Tennoyois quérir, et qu'il falloit, que nous ostissions par une sorte ou par autre ce doute, qui estoit parmy les Siennois. Et ainsi nous allasmes tous à chenal au Palais, et comme nous eusmes monté le degré, nous trouuasmes la grande salle toute pleine de Noblesse et de Bourgeois de la ville, qui estoient du conseil Or à main gauche il y a vne petite salle, en laquelle n'entre * que les Capitaines du peuple, les douze Conseillers, et les huict de la guerre : tout cela se nomme le Magistrat. J'entray ainsi en la grand' salle, et leur ostay mon chappeau. Je ne fus cogneu de personne de prime abordée , ains pensèrent tous que ie fusse

* iVenfre pour t7 n'mire.

qoelqoe geDlil-homme, que moDsiear de Slrossi east enaoyé dans la ville pour commander Tassant, à canse de ma foiblesse. J'entray dans la petite salle, et tous les Capitaines et Colonnels après moy, lesquels demeurèrent debout auprès de la porte : et ie m'ailay asseoir auprès du Capitaine du peuple, où ceux qui tenoient le lieu du Roy auoient accoustumé de seoir, comme i'auois fait sonnent. Et en entrant mon chappeau à la main, ie me sousriois vers l'vn et vers fautre : tous s'esmerueilloient de me voir.

ists — ts»s.

Jacques Àmyot commença par être domestique de quelques écoliers de Paris. Sur Tagrcment de sa figure et de toute sa personne, une dame le choisit pour accompagner ses fils au collège. Il saisit cette occasion de s'instruire. Par son ardeur et son talent il fit de rapides progrès, et put se vouer à l'enseignement. A la recommandation de la reine de Navarre, sœur de François I*^, U fut nommé professeur de grec et de latin à l'uniTersité de Bourges, oîk il resta dix ans. 11 était entré dans les ordres. Des vers grecs qu'il fit en l'honneur du roi Henri 11 frappèrent le chancelier de THospital, qui appela Tatteution du monarque sur cet esprit distingué. Député par le roi au Concile de Trente, l'intelligence et la fermeté qu'il déploya dans cette mission délicate lui acquirent la fikveur souveraine. A son retour d'Italie, il fut nommé précepteur des enfants de France. Ses élèves Charles IX. et Henri II! le comblèrent d'honneurs et de biens. La postérité célèbre Amyot comme écrivain. Bien que doué de beaucoup d'esprit, il u'a, de propos délibéré, laissé aucun ouvrage original, excepté en tête des Homme» illustres un morceau remarquable sur l'utilité de l'histoire. C'est conune traducteur, et principalement de Plutarque, qu'il s'est immortalisé par la perfection de son langage et l'élégante énergie de ses expressions.

Ce mérite a été célébré par de respectables témoignages, qui signalent en Amyot un des écrivains les plus importants dans l'histoire de notre ancienne langue. • Sa traduction de Plutarque, dit Colomiès *, est comme la source et « le magasin de nos plus riches £içons de parler. > — • Il a introduit dans notre « langue, dit un autre ■, une telle fertilité, une telle abondance, qu'il ne s'est

• jamais trouvé réduit à l'indigence, quand il lui a fiiUn exprimer et développer

• toutes les richesses d'un auteur aussi rempli que l'est Plutarque. > — Le savant

* Bibliothèque choisie^ page 56.

' ^Ofic. Favoisor, de Ludicr, Diction.^ page 457.

Hoet < témoigne « qa*il a passé de. fort loin la diligence et l'indostrie de tons ceux « qui l'avaient devancé dans ce genre d'écrire, et qu'il y a apporté tant d'esprit • et tant de bonnes dispositions, tant de subtilité . et tant de politesse, qu'on « peut dire qu'il a été le premier qm ait montré jusqu'où peuvent aller les forces € et l'étendue de notre langue. » — Selon Vaugelas, quoiqu'il soit arrivé de trèsgrands changements dans le langage depuis le temps de ce traducteur, Amyot ne laisse pas d'être encore dans une grande réputation. ■ Quelle obligation, ajoute-t-il, ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mîeux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots et de phrases si naturellement françoises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces, qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage françois? Tous ses magasins et tons ses trésors sont dans les œuvres de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guères de façons de parler noblçs et magnifiques qu'il ne nous ait laissées ; et quoique nous ayons retranché la moitié de ses mots et de ses phrases, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons '. *

Utilité de l'histoire.

L'histoire est le trésor de la vie humaine, qui préserve de la mort d*oubliaDce les faits et dicts mémorables des hommes, et les advoDtures merveilleuses, en cas estranges, que produit la longue snitte du temps. Et peut on à cela recognoistre combien nous luy sommes obligez, si nous imaginons seulement en quelle horreur de ténèbres, et quelle fondrière d'ignorance bestiale et pestilente nous serions abysmez, si la souvenance de tout ce qui s'est faict, ou qui est advenu avant que nous fussions nez, estoit entièrement abolie et esteincte.

Je veux doncques laisser à part Texcellence et la dignité de la chose en soy, veu que non seulement elle est plus ancienne que tonte autre espèce d'escripture qui oncques ait esté au monde, mais aussi qu'elle a eu cours entre les hommes, avant que Pusage des lettres mesme y fust : pource que lors les vivans laissoieut à leurs successeurs la mémoire des choses passées, en chansons qu'ilz faisoient apprendre par coeur de main à main à leurs enfans, ainsi que Ton a peu voir de nostre temps par l'exemple des barbares habitans es terres neufves Occidentales, qui sans conserve d'aucunes lettres avoient la cognoissance des choses advenues bien huit cents ans auparavant. Je laisse semblablement à

t De Clar. JtUerpr,^ liv. ii, p. 184.

* Préface des Remarques sur la largue française.

déduire, que c'est la plus seare garda et le pins durable monament que les hommes puissent laisser de leurs faicts en ce moode, pour consacrer leur nom à immortalité ; car il n'y a ny statues, j)3 trophées de marbre, ny arcs de triomphe, ny coulonnes, ny sépultures magnifiques, qui puissent combattre * la durée d'une histoire éloquente, accomplie des qnalitez qu'elle doit avoir.

Encore que la vraye vertu ne demande aucun loyer mercenaire de ses actes louables, et se contente à par soy de la conscience d'avoir bien fait : si est-ce chose utile et bonne, à mon advis, d'attraire par tous moyens les hommes à bien faire, et ne doibt on point défendre aux gens de bien d'espérer honneur, qui naturellement accompagne la vertu conojne l'ombre le corps, de leurs vertueux faicts. Car on voit ordinairement, que c'est un signe infaillible de lasche, basse et vile nature, que ne sentir point les estincelles du désir d'honneur : et que ceulx qui estiment chose impertinente, superflue ou malséante, que d'estre loué ne font aussi rien qui mérite que l'on les loue ; ains sont coustumierement personnes de cueur failly, desquelles les pensées ne s'estendent point plus avant que les vies, et dont la souvenance se perd aussi quand et la veue.

Or si le conseil des vieilles gens est grandement estimé, pource qu'ayans vescu longuement, il est force qu'ilz ayent beaucoup veu : et si ceulx qui ont longuement voyagé en pais estranges, qui se sont trouvez en beaucoup d'affaires, et en grande expérience des choses de ce monde, sont reputez sages, et dignes à qui Ion mette en main les resnes des grands gouvernemens : combien fait à estimer la lecture des histoires, qui en un seul jour nous peut fournir plus d'exemples, que ne sçauroit faire le cours entier de la plus longue vie d'un homme. Tellement que ceulx qui sont exercitez à la lire ainsi qu*il appartient, encore qullz soient jeunes, deviennent, quand à l'intelligence des affaires du monde, telz, que s'ilz estoient vieux et chenus, et n'ayans jamais bougé de leurs maisons, sont aussi advertis, informez, et instruits de tout ce qui est par le monde, que ceulx qui avec travaux innumerables et dangers infinis ont abbregé leurs jours à courir toute la terre ha-

« Lez.

bitable; comme au contraire ceulx qui sont igDorans des choses faites ou advenues avant qu'ilz fussent nez, quoy qu'ilz soient suraagez, demeurent toujours enfans, et dedans le propre pais de leur naissance sont en pareille condition que les estrangers.

Brief il se peut véritablement dire, que la lecture des histoires est une eschole de prudence, que Thomme se forme en son enten* dément, en considérant meurement Testât du monde qui a esté par le passé, et observant diligemment par quelles lois, quelles moeurs et quelle discipline, les empires, royaumes et seigneuries se sont jadis premièrement establies, et depuis maintenues et grandies, ou an contraire changées, diminuées et perdues. Aussi lit on qu'Alexander Severus très sage et vertueux empereur de Rome, toutes et quantes fois qu'il avoit à délibérer de quelque chose de conséquence, tant au faictde la guerre, que de gouvernement, appelloit tousjours ceulx qui estoient renommez de savoir bien les histoires.

EXTRAITS OE PLUTÂRQUE.

L'éloquence chez l'homme d'Etat.

Le gouvernement de Pericles qui de nom et d'apparence estoii populaire, à la vérité et en effet estoit principauté régie par un seul homme premier de sa ville, par le moyen et la force de son éloquence : car au mesme temps Cimon estoit bien homme de bien, si estoit Ephialtes, et Thucydides ' aussi, qui estant un jour enquis par le roy de Lacedaemone Archidamus, lequel estoit le plus adroit à la luicte de luy ou de Pericles : c Cela, respondit il, seroit bien mal aisé à dire : car quand je Tay porté par terre en luictant, luy en disant persuade aux assistans qui l'ont veu, qu'il n'est pas tombé, et le gaigne: > ce qui n'apportoit pas seulement gloire et honneur à luy, mais aussi salut à toute sa ville, laquelle se laissant persuader à luy ', mainteiot et garda très-bien la richesse et Pestât qu'elle avoit» et s'absteint de vouloir conquérir

* NoD l'historien, mais un des chefs da parti opposé à Périclés.

* Lex. Gr. S 36.

ui« p. 10

Pautray : là où le paarre Nicias qui avoit bien la mesme iDlention, et DOD pas la mesme grâce de persuader avec sa parole, qui estoit comme qd mords trop doulx, tascha bien de refréner et arrester la cupidité da peuple, mais il n'en peut venir à bout, ains fut emporté malgré luy, et entrainné à col torts par la violence du peuple, jnsques en la Sicile.

On dit communément par un ancien proverbe, c QuHl ne fault pas tenir le loup par les aureilles : • mais c'est un peuple et toute une cité qu'il fault principalement prendre par les aureilles, non pas aller chercher d'autres prises lourdes et grossières, pour attirer et gaigner une commune, ainsi que font ceulx qui ne sont pas suflQsamment exercitez en cest art d'éloquence, les uns tirans le populaire par la panse^ et en luy faisant des bancquets, les autres par la bourse, en luy donnant de l'argent, ou luy faisant veoir des jeux, des danses ou des combats d'escrimeurs à outrance, qui n'est pas tant mener que traîner par flatterie un peuple : car le mener proprement est le persuader par force d'éloquence, là ou ces autres allechemens de populace ressemblent proprement aux appasts que Ion fait pour prendre les bestes brutes.

Puis qu'il est donc ainsi, que le principal instri^nent d'un sage gouverneur est la parole, il fault tout premièrement qu'elle ne soit point, affettée, ny pompeuse et fardée, comme seroit celle d'un jeune charlatan et triacleur, qui voudroit monstrer son éloquence en pleine assemblée de foire, composant son oraison des plus beaux, plus doulx et plus elegans termes qu'il pourroit choisir; ny aussi tant elabourée et travaillée, comme disoit Pytheas, qu'estoit celle de Demosthenes, luy reprochant qu'elle sentoit l'huile de la lampe : ny pleine de trop de curiosité sophistique, de raisons trop aiguës et subtiles, ou de clauses exactement mesurées à la règle et au compas, ne plus ne moins que les musiciens veulent qu'au touchement des cordes il se sente une affection doulce, non pas un rude battement : aussi au langage du sage gouverneur, soit qu'il conseille, ou qu'il ordonne quelque chose qu'il apparoisse non une ruze, ny un artiBce d'orateur, non une affectation de louange d'avoir parlé doctement, subtilement, et ingénieusement, mais soit vraye magnanimité, d'une franchise de remonstrance paternelle, qu'il sente son père du public, plein de bon sens, de prévoyance soigneuse, ayant la grâce attrayante conjoincte avec

rboneste digoilé, en termes graves, raisons pertiDeotes et vraysemblables.

L'homme de gonvernemeot troussera bien aucunefois quelque mot de rencontre^ et quelque traict de risée, mesmement si c'est pour chastier et provoquer quelqu'un modestement, et avec utilité, non pas le taxer ne picquer outrageusement en son honneur avec gaudisserie : mais cela est principalement trouvé bon et loué, quand il se fait en répliquant et rendant le change à quelqu'un, car de commencer et le faire de propos délibéré et prémédité, c'est à faire à un plaisant, qui cherche à faire rire la compagnie, outre ce que l'on en encourt opinion de malignité, comme il y en avoit es brocards de Ciceron et de Caton le vieil, et d'un Euxitheus qui estoit familier d'Aristote, car ceulx là ordinairement commancent les premiers à se mocquer : mais quand on ne fait que répliquer, la soudaineté de l'occasion donne à celuy qui fait la rencontre, pardon et bonne grâce, tout ensemble, comme feit Demosthenes à un qui estoit souspeçonné d'estre larron, qui se mocquoit de ce que Demosthenes veilloit toute la nuict pour estudier et escrire : « Je sçay bien, dit-il, que je te fasche fort de ce que je tiens la lampe allumée toute la nuict. » Aussi n'eust pas mauvaise grâce ce que respondit Xenaetus à ses citoyens qui se mocquoient de luy, de ce qu'estant leur capitaine il s'en estoit enfuy : • Avec vous, mes beaux amis, » respondit-il.

On a aussi en admiration la brefveté du langage de Phocion : tellement que Polyeuctus faisant jugement de luy, disoit, c que Demosthenes estoit bien un très grand orateur, mais que Phocion sçavoit mieulx dire, pource que son langage en peu de paroles contenoit beaucoup de substances : » et Demosthenes qui ne faisoit compte de tous les autres orateurs de son temps, quand Phocion se levoit pour parler après luy : « Voilà, disoit-il, le coupperet de mes paroles qui se levé. •

Mets donc peine le plus qu'il te sera possible, quand tu auras à parler devant le peuple de bien propenser ce que tu auras à dire, pendant que tu le pourras faire seurement, et non pas user de paroles vaines et vuides de sens, sçachant que Pendes mesme, ce grand gouverneur prioit aux dieux avant que de monter en chaire, qu'il ne luy eschappast de la bouche aucune parole, qui 06 servist à la matière dont il devoit traitter : toutefois encore se

fanlt il exerciter à sçavoir respoDdre et répliquer promptement : car les occasions passent en an moment, et apportent beaucoup de cas soudains en matière de gouyernement : au moyen de quoy Demostbenes, pour ny estre pas bien fait, estoit réputé inférieur à plusieurs autres de son temps, pour ce que quand Toccasion se presentoit, bien spuvent il se tiroit en arrière et se cacboit sMl n^avoit bien prémédité ce qu'il avoit à dire. Et Theophrastns es> cript qu'Alcibiades voulant non seulement dire ce quMl falloit, mais aussi ainsi qu'il le falloit restivoit bien souvent en parlant, et quelquefois demouroit tout court, pendant qa'il cherchoit en luy mesme, et composoit les termes propres es quels il devoit dire : mais celuy qui prent occasion de se lever pour parler des occurences mesmes, et des temps qui se présentent soudainement, il estonne merveilleusement et mené comme il veult une commune : comme Léon Byzantin vint un jour à Athènes, envoyé par ceulx de Constantinople pour faire des remonstrances de paciBcation aux Athéniens, lesquels estoient tombez en grandes dissentions les uns contre les autres: or estoit il fort petit, de manière qae quand le peuple le veit sur la chaire aux harengues, chascun s'en prit à rire, de quoy luy s'appercevant, f Et que feriez-vous doncques, dit-il, si vous voyiez ma femme, qui à peine me vient jusques au genouil? % Alors la risée fut encore bien plus grande de toute l'assemblée : < Et neantmoins tous petits que nous sommes, dit-il, quand nous entrons en querelle l'un contre l'autre, la ville de Byzance n'est pas assez grande pour nous contenir tous deux. » Et Pytheas l'orateur, lorsqu'il contredisoit aux honneurs que Ton decemoit à Alexandre, comme quelqu'un luy dist, < Comment, ozes tu bien parler de si grandes choses, toy qui es si jeune? Et quoy» dit-il, Alexandre que vous faites un dieu par voz décrets, est encore plus jeune que moi. •

Repas des Lacédémoniens.

Lycurgus voulant persécuter la superfiuité et les délices^ afin d'exterminer de tout poinct la convoitise d'avoir ei de s'enrichir,

il feit ane ordonnance nouvelle, très belle, qai fut celle des convives, par laquelle il voulut et ordonna, qn'ilz mangeassent ensemble de mesmes viandes, et de celles qui estoient notamment speciBées par son ordonnance, par laquelle il leur esloit expressément défendu de manger à part en privé dessus riches tables et licts somptueux, en abusant du labeur des excellents ouvriers, et des frians cuisiniers, pour s'engresser en secret et en ténèbres, comme Ion engresse les bestes gourmandes : ce qui gaste et corrompt non seulement les conditions de Tame, mais aussi les complexions du corps, quand on luy lasche ainsi en abandon la bride à toute sensualité, et à toute gloutonnerie : dont il advient qu'il a besoing puis après de beaucoup dormir, pour cuire et digérer ce qu'il a trop pris de viande, et veult estre aidé de baings chaulds, de long repos, et du traittement ordinaire qu'il fault à un malade. Ce fut doncques chose grande à luy que d'avoir peu faire cela, mais encore plus d'avoir rendu la richesse non subjette à estre desrobée, et moins encores à estre convoitée, comme dit Théophraste, ce qu'il feit par le mayen de ce statut, de les faire manger ensemble avec si grande sobriété en leur vivre ordinaire. Car il n'y avoit plus moyen d'user ny de jouïr, non pas de monstrer seulement sa richesse à qui en eust eu, veu que le pauvre et le riche estoient contraincts de se trouver en mesme lieu, pour y manger de mesmes viandes : tellement que ce que l'on dit communément, que Pluto, c'est à dire, le dieu des richesses, est aveugle estoit vray en la seule ville de Sparte entre toutes celles qui furent onques au monde : car il y estoit gisant par terre comme une peinture sans ame qui n'a aucun mouvement : attendu qu'il n'estoit pas loisible de manger devant que de venir es sales publiques à part en sa maison, et puis s'en venir par contenance tout saoul au lieu du convive : car chascun avoit l'œil à regarder expressément ceulx qui ne beuvoient et ne mangeoient pas de bon appétit en la compagnie, et les en blasmoil et reprenoit ou comme gourmands, ou comme desdaignans par délicatesse de manger en commun avec les autres : de sorte que ce fût, à ce que Ton dit, l'ordonnance qui plus * fascha les riches, entre toutes celles que lors establit Lycurgus, et pour laquelle ilz crièrent et se courroucèrent plus* contre luy, jusques à ce que voyant qu'iiz

« Gr. s 12.

se ruoient tous ensemble contre Iny, il fut contrainct de s'en fouyr de la place. Si gaigna le devant et se jetta en franchise dedans une église, avant que les autres le peussent atteindre, excepté un jeune homme nommé Alcander, lequel n'estoit point au demourant de mauvaise nature, sinon qu'il estoit un peu prompt à la main, et cholere : et poursuivant Lycurgus de plus près que les autres, ainsi comme il se cuida retourner devers luy, il luy donna un coup de baston sur le visage, dont il luy creva un œil. Mais pour cela Lycurgus ne fleschit point, ains se présenta la teste levée à ceux qui le poursuivoient, leur monstrant son visage tout ensanglanté, et son œil crevé : dont ilz eurent tous si grande honte, qu'il n'y eut celuy * d'eulx qui ozast ouvrir la bouche pour parler contre luy : ains au contraire, luy livrèrent entre ses mains Alcander, qui l'avoit frappé, pour en faire punition telle que bon luy semblerait, et le convoyèrent tous jusques en sa maison, monstrant qu'ilz estoientbien marris de son inconvénient. Lycurgus en l^s remerciant les renvoya, et feit entrer Alcander en sa maison avec lui, là où il ne mesfeit ne mesdit jamais d'une parole, ains luy commanda seulement qu'il le servist, faisant retirer ses domestiques qui avoient accoustumé de le servir ordinairement. Le jeune homme qui n'estoit point lourdaut de luy mesme, le feit vouluntiers, sans rien répliquer au contraire': et quand il eut demouré quelque temps auprès de luy, estant toujours à l'entour de sa personne, il commencea à congnoistre et gouster la bonté de son naturel, et l'affection et intention qui le mouvoit à faire ce qu'il faisoit, l'austérité de sa vie ordinaire et sa constance à supporter tous travaux, sans jamais se lasser : dont il se prit à Taimer et honorer fort affectueusement, et depuis alla preschant à ses parents et amis, que Lycurgus n'estoit pas ainsi rude ne rebours comme il sembloit de prime face, ains estoit le plus doulx et le plus aimable envers les autres qu'il estoit possible. Voilà comment Alcander fut chastié par Lycurgus, et la punition qu'il en receot : c'est, que de mal conditionné jouvenceau, oultrageux et téméraire qu'il estoit au paravant, il devint homme très sage et très modéré. Les enfans mesmes alloient à ces convives ne plus ne moins qu'à des escholes d'honneur et de tempérance, là où ilz enten-

« Gr. S 59.

« Lex.

doient de bons et graves devis touchant le gouvernement de la chose publique, soubs maistres qui n^estoient point mercenaires, et y apprenoient à se jouer de paroles les uns avec les autres, et à s'entremoquer plaisammant, sans toutefois piquer aigrement ny gaudir deshonnestement, et à ne se courroucer point pour estre semblablement moquez : car c'est une qualité, entre autres, fort propre aux Lacedaemoniens que d^endurer patiemment un traict de moquerie : toutefois s'il y avoit aucun qui n'y prist point de plaisir, il falloit seulement qu'il priast l'autre de s'en abstenir et incontinent il cessoit. Mais c'estoit une chose ordinaire qu'à tous ceulx qui entroient dedans la sale du convive, le plus vieil de la compagnie leur disoit. en leur monstrant la porte, « Il ne sort pas une parole hors de ceste porte. . . »

La plus exquise viande que Ion servist en ces convives là, estoit celle qu'ilz appelloient le brouet noir, tellement que quand il y en avoit^ les vieillards ne mangeoient point de chair, ains la laissoient toute aux jeunes hommes, et eulx à part mangeoient le brouet. Il y eut jadis, un roy de Pont, qui pour gouster de ce brouet noir, achepta expressément un cuisinier Lacedaemonien : mais quand il en eut une fois tasté, il s'en fascha ' incontinent : et le cuisinier lui dit : • Sire, pour trouver ce brouet bon, il se faudroit premièrement estre baigné dedans la rivière d'Eurotas. > — Après qu'ilz avoient sobrement beu et mangé ensemble, ils s'en retour* noient sans lumière chascun en sa maison : car il ne leur estoit pas loisible d'aller ny là ny ailleurs avec de la chandelle, afin qu'ils s'accoustumassent à marcher hardiment la nuict et en ténèbres par tout. Tel estoit l'ordre et la manière de leurs convives.

Laconisme.

Il m'est bien advis que les Laconiens, en leur manière de parler, n'usent pas de beaucoup de langage, mais qu'ilz touchent très bien au poinct, et qu'ils se font très bien entendre aux escoutans :

* Lex.

et si me semble que Lycargns laj mesme estoit ainsi conrt et aga en son parler, à ce que Ton pealt conjectarer par quelques sienes respoDses que Ion treuve par escript, comme fut celle qu'il feit à un, qui luy suadoit d'establir en Lacedaemone un gouvernement populaire, là où le petit eust autant d'authorité que le grand : € Commence, luy dit il, à le faire toy mesme en ta maison. >

Semblablement aussi ce qu'il respondit à un autre, qui luy demandoit pourquoy il avoit ordonné que Ion offrist aux dieux choses si petites et de si peu de valeur : « Afin dit il, que nous ne cessions jamais de les honorer. » Et ce qu'il dit une autre fois touchant les combats, quMl n'en defendoit à ses citoyens si non ceulx, es quelz on tend la main, c'est à dire, où l'on se rend.

On treuve aussi aucunes telles responses, en quelques lettres missives qu'il escrivoit à ses citoyens, comme quand ilz luy demandèrent : € Comment nous pourrons nous défendre contre noz ennemis? » Il leur respondit, • Si vous demeurez pauvres, et que l'un ne convoite point avoir davantage que l'autre. » Et en une autre missive, où il discourt, s'il estoit expédient de fermer la ville de murailles : € Comment, dit-il, pourroit on dire que celle ville soit sans muraille, qui est ceinte et environnée d'hommes tout à l'entour, et non pas de brique. » Toutefois quant à ces lettres là, et autres semblables que Ion monstre de luy, il est mal aise de resoudre, si Ion doibt croire ou decroire qu'elles soient de luy.

Hais quant à ce^ que le beaucoup parler * fust repris et blasmé des Lacedaemoniens, on le peult évidemment monstrer par les mots aguz que quelques uns d'entre eulx ont autrefois respoodu '. Le roi Leonidasditun jour à quelcun qui devisoit, et alleguoit beaucoup de bonnes choses, mais hors de temps et de saison : c Amy, tu tiens sans propos beaucoup de bons propos. » Et Charilaûs, le nepveu de Lycurgus, interrogué pourquoy son oncle avoit fait si peu de loix : • Pource, dit-il, qu'il ne fault pas beaucoup de loix à ceulx qui ne parlent pas beaucoup. • Et Archidamidas dit à quelques uns, qui reprenoient l'orateur Hecataeusde ce, qu'ayant esté convié à soupper en un de leurs convives, il n'y parla point tout le long du soupper : i Celuy, dit il, qui sçait bien parler, sçait aussi quand il fault parler. > Et quant à ce que j'ay dit ail-

• Gr. s 87.

« Gr. S 06.

leurs cy devant, qa'eo leurs responses aguës et subtiles, il y avoit ordinairement quelque peu de poincte meslë avec grâce, on le peult veoir et cognoistre par ces autres mots icy : Demaratus respondit à un fascheux, qui luy rompoit la teste de questions impertinentes et importunes, en luy demandant souvent, Qui estoit le plus homme de bien de Lacedaemone : < Celuy, dit-il, qui te ressemble le moins. » Et Agis dit à quelques uns qui hauU louoient les Eliens de ce.qu'ilz jugeoient selon droict et justice es jeux Olympiques : c Quelle grande merveille est ce, dit il, si en Tespace de cinq ans les Eliens font un seul jour bonne justice? » EtTheopompus à un estranger, lequel voulant monstrer Taffection qu'il portoit à ceulx de Lacedaemone, disoit : < En nostre ville tout le monde m'appelle Philolacon, > c'est à dire amateur des Lacedaemoniens : c II te seroit plus honneste, respondit il, d'estre surnommé Philopolites, > c'est à dire, aimant ses citoyens. Et Plistonax filz de Pausanias, comme un orateur Athénien appelast ' les Lacedaemoniens grossiers et ignorans : c Tu dis vray, luy respondit il, car nous sommes seuls entre les Grecs, qui n'avons apprins rien de mal de vous. » Et Archidamidas à un qui luy demandoit, combien ilz estoient de Spartiates : « Assez, luy respondit il pour chasser les meschans. »

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