‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 109 sur 113 · B RA NT O ME · texte numérisé non relu

B RA NT O ME

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À la cour de Henri IV, an Tieillard enjoaé, pen délicat, abbé sans conséquence, ancien militaire, ancien chambellan de Charles IX et de Henri III, chevalier de ploâears ordres, racontait une moltitnde de faits et d'anecdotes, où il figurait comme acteur, témoin ou confident, ou qu'il avait entendu réciter : c'était Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme. Né dans le Périgord en iS27, il mourut en 1614. A l'exception de Louis XII, il avait vu tous les rois de France de son siècle, connu fiimilièrement beaucoup de seigneurs et de grandes dames, et vécu

• Gr. S 77.

à la conr. Il a écrit quinze ▼olnmes en oontear qni 8*amnie et amose les antres par le récit de faits sans nombre et Taries. Il s'y montre trop souvent pôntre sans conscience d*nn monde sans mœnrs. Beauconp de ses personnages sont des héros et des héroïnes de corruption ; mais il lui suffit qu'ils soient, comme il les appelle, bons chrétiens et catholiques et meurent comme tels. Cest par des détails intimes et par la familiarité de ses révélations qu'il a servi les études historiques et mérité le surnom de valet de duanbre de l'histoire. La vivacité méridionale rend souvent ses récits pittoresques, les anime par des traits heureux et des expressions originales, et parvient même à passionner le lecteur.

François /«' et le sénéchal de Poitou.

J'ay OQï dire a feu Madame la Senescbale de Poitou ma graudmere, que quand le Roy François tourna de sa prison d'Espagne, et passant par la Guienne, il vint voir Monsieur le Seneschal de Poitou mon grand-pere, dit Messire André de Vivonne, en sa maison d'Anville, qui est une des belles maisons de Guienne, et ; séjourna trois jours, et luy fit cet honneur de Tentretenir de plusieurs discours, des choses qui s^estoient passées tant en sa prison qu'es guerres de Milan, au siège et à la bataille de Pavie, et iuy en raconta force belles particularitez, jusques à Iuy dire, quel cheval de bataille il avoit ce jour là, et quel harnois (ainsi parloiton lors) * en Iuy spécifiant toutes les pièces dont il estoit armé et qu'on les* portoit alors.

Monsieur le Seneschal, qui avoit eu Phonneur de parler à iuy d'antres fois fort privement, ainsi qu'il avoit parlé à Iuy d'autres fois comme à Charles VIII, et Louis XII, qui l'avoient fort aimé, et aussi qu'il avoit l'âge de soixante quinze ans, que le Roy respectoit, Iuy dit franchement, et respondit sur les pièces de l'har- Dois, Sire, vous estiez très-bien armé, selon que vous dites, mais vous aviez à dire la meilleure pièce de vostre harnois. Et la-

« Le mot harnoit^ dans son andt-n sens d'armure complète, avait donc vieilli entre le temps où François I revint de sa captivité en 15:36, et celui où Brantôme écrivait, vers la fin du même siècle. Ce mot avait autrefois diverses formes : hamasy hameuxy hameiXf hemêx^ hemeyi^ kemoisy hemoix. ïi a conservé la signification d'armure dans quelques locutions proverbiales : Endoeaer le KarnoiSy embrasser le métier des armes ; blanchir tous le hamoiê^ vieillir dans la carrière des armes. On va voir que Vh n'était pas toujours aspirée.

* Pléonasme.

quelle? respondit le Roy ; le cœor de vostre Noblesse, répliqua Monsieur le Seneschal, que par cy-devant n'avez reconnue et traitée comme deviez, car vous n'avez reconnu et traité et contenté que quatre ou cinq favoris, qui seuls se sont ressentis de vos faveurs, bienfaits, honneurs et dignitez, et les autres non. Car, et à quel propos Brion a-t-il tant de bienfaits de vous^ que de sa seule fauconnerie il a -soixante chevaux en son escurie? iuy qui n'est que Gentilhomme comme un autre, et encore cadet de sa maison, que j'ay veu qui n'avoit pour tout son train, que six ou sept chevaux. Si vous eussiez respandu esgalement vos faveurs et moyens aux autres Gentilshommes de vostre Royaume, ils vous eussent esté plus affectionnez qu'ils n'ont esté, et eussent crevé auprès de vous, et possible ne fussiez vous esté * pris, et possible aussi que pour ce sujet Dieu a ainsi disposé de vous à ce coup, pour y aviser mieux à l'avenir et vous en corriger.

Le Roy prit ces paroles de Monsieur le Seneschal de Poitou en bonne pari, ce qu'il n'enst fait d'un autre ; car, à ce que j'ay ouï dire, il n'y avoit rien qui le faschast plus, que quand on luy ramentevoit les fautes qu'il lit en ce voyage de Milan, et à cette bataille de Pavie, et mesme quand on luy disoit par après. Sire, je vous l'avois bien dit, ou si eussiez* fait cecy ou cela, ces paroles luy estoient fort odieuses et en rabrouoit fort ceux qui les luy disoient.

Il prit pourtant celles de Monsieur le Seneschal fort bonnes pour ce coup, à cause de son âge.

* Gp. s 24.

« Gr. S 57.

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