PASQUIER ESTIENNE
Parmi les avocats dont s'honora le barreau de Paris, dans le IVI"* ûède, et qni se firent un nom en plaidant devant cette cour du Parlement, arbitre parfois du sort de TËtat non moins que de la fortune et de Thonnenr des particuliers, Etienne Pasquier, Parisien, occupa un rang éminent. H acquit une brillante réputation par son plaidoyer contre les Jésuites. Talent, verre, éloquence, esprit incisif à la fois et sage, caractère noble, savoir profond, voilà ses titres aux jeux de ses contemporains. Les littérateurs de nos jours le connaissent par ses nombreux ouvrages en prose et en vers. Ses lettrei surtout et ses Jtc'ofcercAs* de la France, sont utiles à consulter pour l'histoire politique et littéraire. Le style de Tauteur porte le cachet de son esprit : ce qni en fait le mérite, c'est la chaleur, l'imagination, une abondance d'expressions heureuses et un charme d'ancienneté.
De Forigine de nostre vulgaire français.
Nostre France appelée au temps passé Gaule, eut sa langue originaire, qui se continua longuement en son naïf ^ comme toute autre. Or est-il qu'en la mutation des langues il y a deux propositions générales que Ton peut recueillir des enenemens : La première est vn changement qui procède de nos esprits, comme ainsi soit que* selon la diversité des temps, les habits, les Magistrats, voire les Republiques prennent diuers plis sous vn mesme peuple : aussi combien qu'en vn pays il n'y ait transmigration de
« Gr. s ^6.
t Comme il arrive que, tout comme.
nouaelles peaplees, tootesfois successiuemeot eo mesme ordre que toute autre chose, se changent les langues par vne taisible alluuion : Et pour cette cause disoit vn ancien Poëte de Rome que beaucoup de paroles renaistroient, desquelles Tvsage estoit perdu. Et au contraire que quelques autres perdroient leur vogue qui auoient esté en crédit '.
Outre cette mutation qui se présente sans y penser, il s'en trouue vne autre que quelques vns appellent corruption, lorsqu'un pays estant par la force des armes subiugué, il est contraint pour complaire au victorieux, d'apprendre sa langue. Et reçoit cette forme encores autre considération, d'autant que quelquesfois le pays vaincu est tellement nettoyé des premiers habitateurs, que les nouuelles colonies y plantent du tout leurs langues. Quelquesfois aussi n'y a si vniverselle mutation, ains adulent, ou que pour la nécessité des affaires qui s'offrent en vn pays vaincu auec le victorieux, ou pour luy agréer par vne seruitude taisible, et si ainsi me le faut dire, par vne volontaire contrainte, nous apprenons avec les loix de nostre Seigneur, par vn mesme moyen son langage. De celles-cy quant est des langues dont nous auons cognoissance, sont la Françoise et l'Espagnole, et lors ne se fait générale mutation, ains entons sur nostre langue ancienne la plus grande partie des mots, ou manières de dire de l'estranger, nous les faisant par longue traite de temps propres, tout ainsi que leurs façons : Le Latin estoit la langue première de l'Italien : Ce neantmoins par laps de temps, le Got, le Lombard, le François, et de nostre temps l'Espagnol y ont tellement mis du leur, que vous la voyez estre composée de ces cinq: et toutesfoys n'y a rien qui soit pur Latin, pur Got, pur Lombard, pur Françoys, pur Espagnol. Et l'Anglois (que les anciens appelleront Anglosaxon) bien qu'il apportast nouueau parler au pays, où il fit sa résidence, si est ce que pour le présent encores se ressent-il de la grande quantité de nos mots par la domination qn'entreprist sur luy le Normand. Et qui plus est n'ayant totalement, et si ains) ie l'ose dire, de fonds en comble desraciné sa vieille langue, encores retient-il plusieurs dictions Latines, que les Romains auoient semées en la grand Bretagne, lorsqu'ilz y
* Milita renascentar qaé Jam eecidere, cadentque
Que nano tant in honore Tocabala, ai volet osas. Hoa. A. P. 70, 71.
plantèrent leurs victoires. Ce qu'à grand peine recognoisirez vous en TAUemant sur lequel le Romain ne sceut que bien peu enjamber. De ceste mesme façon nos anciens Gaulois (comme recite nostre Langey *) accreurent leur Vulgaire iusques vers les parties du Leuant où ils firent plusieurs conquestes. De manière que cette proposition semble estre du tout nécessaire^ si de plusieurs particularitez nous alambiquons vn vniuersel, que selon la diuersite des conquestes et remuemens de nouueaux ménages *, les Langues reçoiuent corruption plus ou moins, selon la longueur du temps, que les conquereurs demeurent en possession du pays par ceux conquis.
Ces reigles générales présupposées, qui semblent par vn discours ' de nature estre véritables et infaillibles, nostre Gaule eut semblablement sa langue originaire, toutesfois ny plus ny moins que ritalienne, et l'Espagnole, aussi à elle ^ receu ses mutations, et Ton * basty vn nouueau langage sur les fondemens de Tancien. Les mots toutesfois empruntez ou des nouuelles flottes de gens étrangers, qui desbonderent dans les Gaules, ou des victorieux qui s'en impatroniserent : ie dy des nouuelles flottes de gens estrangers, conmie des Grecs, Phocenses, qui prindrent terre ferme à Marseille, ainsi que plusieurs estiment. Je dy des victorieux, comme premièrement des Romains, puis des François : Ainsi la langue dont nous vsons auiourd'huy selon mon iugement est composée, part de Tancienne Gauloise, part de la Latine, part de la Françoise, et si ainsi le voulez, elle a plusieurs grandes symbolisations auec la Grégeoise. Et encores le trafic et commerce que nous eusmes sous les règnes du Roy François I et Henri II auec ritalien, nous apporta aussi plusieurs mots affectez '^ de ce pays là. Tous les termes neantmoins de ces Langues estrangeres accommodez au cours de Tancienne Gauloise. Mais surtout est infiniment * nostre vulgaire redeuable aux Romains, voire le peut-on
( Gaillaame da BeUaj, seigneur de Langey, pins connu sons ce dernier non, antenr d'un Epitome de rhistoire de» GauUi. Paris, 1556, in-4o.
s Remue-ménage, qni se dit non-seulement des dérangements domestiques, mais aussi des troubles publics.
s Lez.
> Lez.
dire plostost Romain qu^aatrement, encores qaMl retienne grande quantité de mots et du Gaulois et du François.
Lu différence de Porthographe et du parler.
Or aduient il ordinairement que nos langages tant en particulier comme en gênerai, accompagnent la disposition de nos esprits : car si yous vous arrestez au particulier, mal-aisément trouuerez-^ vous vn homme brusque en ses mœurs, qui n'ait la parole de mesme, et peu de personnes tradiues, et Saturniennes *, qui n'ayent aussi un langage morne, et lent. Le gênerai va de mesme : Ainsi voyez-vous entre nous autres François, le Normand assez aduisé en ses affaires trainer quelque peu sa parole, au contraire le Gascon escarbillat par dessus tous, parler d'vne * promptitude de langue, non commune a TAngeuin etManceau, de quelque peu, ains . de beaucoup moins eschauffez en leurs affaires: et TEspagnol haut à la main produit vn Vulgaire superbe et plein de piaffe. L'Allemant esloigné du luxe parle vn langage fort rude. Et lors que les Italiens degenerans de Fancienne force du Romain, firent pins profession de la délicatesse que de la vertu, aussi formerent-ils peu à peu de ce langage masle Romain, vn Vulgaire tout efféminé et molasse. Parce que presque tous leurs mots se terminent es cinq voyelles, et d'auantage voulurent racler la rencontre de deux consonantes qui estoient trop rudes à leurs aureilles délicates, de ces mots de optimuSy maximus^ foetus^ firent vns ottitm^ massimOy fatto : ainsi en prit-il à nos Gaulois, non pas quant à la délicatesse de laquelle ils furent tousiours esloignez, mais eschangeans leur langue Vvalonne en la Romaine, comme ceux qui auoient Tesprit plus brusque et prompt que les Romains, et par conséquent le langage vray-semblablement plus court: aussi transplantans la
* Froides et lentes, comme on se représente la planète Satame:
Et son père, le vieux Saturne, Roule à peine son char nocturne Sur les bords glacés de l'Éther.
Malfilatre.
« Gr. S 36.
IIP P. M
langue Romaine chez eax, ils accourcirent les paroles de ces mots. Corpus^ TempuSy Asperum et autres semblables dont ils firent CorpSy Temps et Aspre, auec vne prononciation (comme il est à croire) de toutes les lettres. Or que Tancien Gaulois eust ?n langage court nous rapprenons, entr'autres, de Diodore, et de cette mesme brieueté de langage prit son origine et essence entre nous VE féminin incogou à toutes autres nations : lettre qui est moitoyenne entre la voyelle et la consonante prononcée trop affectément en la On d'vne diction. Car elle n'est pleine voyelle en la fin d'vn vers où les deux syllabes ne sont comptées que pour vne, et qui prononcera à la fin d'vn mot le T ou S trop affectément, il tombera fort aisément sans y penser en Taffectation d'vn E féminin : Et pour autant que nos Gaulois apprenoient malaisément le Latin comme vne langue non accordante auec la leur, de ces mots, Scribere^ Schola^ Stàbilitery Spedes^ et autres qui de soy estoient de difiScile prononciation, pour la rencontre des deux consonantes, afin de se la rendre facile, ils dirent, Escripre^ Escole, Establir, Espèce ^ en la mesme façon que nous voyons encore le Gascon, et Auuergnac pour Scholay et StephanuSy dire Eschola, Estephanus: ainsi s'estudiant le Gaulois de parler au moins mal qu'il luy estoit possible son Roman, d'vn mtUtum, il façonna vn moulty d'vn vitra, vn oultre, Lupus, Loup, dulcis, douls, comme nous voyons TEscossois voulant représenter nostre langue par vn escorche, ou pour mieux dire, par vn Escoce François, pour Madame, dire Moudam, En quoy il n'est pas encore hors de propos, ny impertinent de remarquer en passant que Vv ^ ainsi que nous le prononçons maintenant en François, nous est du tout propre, et pareillement venant de l'ancien estoc des Gaulois, comme ne se trouuant nation en tout le Ponant qui le prononce de telle façon que nous : Tous les autres, je veux dire, l'Allemant, l'Italien % l'Espagnol, l'Anglois, l'Escossois, le Polonois, le prononçans a forme de la diphthongue Grecque ou, le tout en la mesme manière que les Latins mesmes en vserent sur le déclin de leur Empire, encores que ie sçache bien que quelques-vns se rendent d'aduis contraire. Par ainsi nos anciens Gaulois empmntans,
« Lu.
* Dans quelqaes dialectes italieas. Vu se prononce parfois comme en français. A Crémone, on dit « sicnro « comme on le ferait dans notre langue.
comme i'ay dit, da Romain leurs paroles, et les nalaralisaDs entre eox selon la commodité de lears esprits et de leur Langue, les redigeoient vray-semblablement par escrit comme ils I^s pronon- {oient, toutesfois comme toutes choses s'amendent, voyant le monde par vn iugement plus délicat tels mots proferez auec toutes leurs lettres estre vn peu trop rudes au son des aureilles, on reforma au long aller cette grossière façon de parler en vne plus douce, et au lieu à'Escripre, Eschole, Establir^ Temps, Corps, Aspre, doul, outre, moût, Loup, avec prononciation de chaque lettre, et élément, l'on s'accoustnma de dire, école, établir. Tans, Cors, âpre, doux, outre, moût, Lou : vray que tousiours est demeuré l'ancien son en ces mots, Espèce, et Espérer, mais peut estre que quelque iour viendront-ils au rang des autres, aussi bien que de nostre temps ce mot d'honneste (auquel en ma ieunesse j'ay veu pronon^ cer la lettre de S) s'est maintenant tourné en vn E, fort long. Ainsi se changea cette aspreté qui resultoit du concours et heurt les consonantes, toutesfois parce que l'escriture, n'offençant point les aureilles, elle demeura tousiours en son entier, prenant la prononciation autre ply : et de là à mon iugement voyons-nous l'escriture ne se rapporter à la prononciation. Chose qui a excité grandement quelques notables esprits du commencement du règne du Roy Henry second. Car comme ainsi soit que le temps eust lors produit vne pépinière de braues Poètes^ aussi chacun diuersèment prit cette querelle en main, les aucuns estans pour le party qu'il falloit du tout accorde^ l'escriture au parler, s'y rendans mesmement extrêmes. Les autres nageans entre deux eaux, voulurent apporter quelque mediorité entre les deux exlremitez '. Ce nonobstant après plusieurs tracassemens, enfln encores est-on retourné à nostre vieille coustume, fors que de quelques paroles on en a osté les consonantes trop esloignees de la prononciation, comme la lettre de P, des mots. Temps, corps et Es-cripre, ayant en cecy pratiqué ce que Ciceron disoit en son Orateur qu'il auoit laissé Tvsage de parler au peuple, et s'en estoit reserué la science. Question certes qui n'est pas à négliger, et sur laquelle je me donnay carrière en vne Epistre que j'escriuois à feu
* L^histoire de ces lattes est racontée dans le livre consciencîeaz de M. Ch.-L. Uvet : la Grammaire française et !et Grammairien» au XF/"« tièclê. Paris» 1859; în-8o.
Monsieur Ramas, qui est au second Hure de mes Lettres. Qaintilian au chap. 13. da second tiare de ses Institutions Oratoire» parlant des anciens Romains. Peut-estre (dit il) parloient-ils tout ainsi comme ils escrinoienl. Qai * monstre que de son temps, on en vsoit autrement. Maintenant il me suflQt d'auoir discoara dont est prouenuë la diuersité qui se troue en nostre langue entre le Parler et l'Orthographe.
De la diuersité de Fancienne langue Françoise auecques celle du iourd*huy.
J'ay dit au premier Chapitre de ce Liure, que tout ainsi que selon la diuersité des temps on change d'habits, voire de Magistrats en vue Republique, aussi se changent les langues par vne taisible alluuion. Pierre Crinit* en ses liures de Thonneste discipline, dit que Ton auoit peu autres fois obseruer dans Rome quatre ou cinq dinersitésde langues. La vieille de Saliens, qui pour sa longue ancienneté n'estoit presque entendue, laquelle puis après s'eschangea au Latin des douze Tables, qui receut quelque polisseure, sous le Poète Ennius et Caton le Censeur, iusques à ce que petit à petit elle attaignit à sa perfection du temps de Ciceron, César et Saluste ^ et depuis alla tousiouz en telle decadance, qu'en fin elle fut enseuelie dedans l'Italienne.
Je ne fais point de doute que le semblable ne soit aduenu à nostre langue Françoise, laquelle selon la diuersité des siècles, a pris diuerses habitudes, mais de les vous pouuoir représenter, il est mal aisé. Parce qu'anciennement nous n'eusmes point vne langue particulièrement courtizane, à laquelle les bons esprits voulussent attacher leurs plumes. El voicy pourquoy. Encores que nos Roys tinssent la supériorité sur tous autres Princes, si est-ce que nostre Royaume estoit eschantillonné en pièces, et y auoit presque
» Gr. s 16.
* Petnis Crinitos oa Pîetro Riccio, professeur florentin da XVne siècle, qui pnblia en 1504, Tannée avant sa mort, un recneil de Mélanges de Itttératnre» d*higtoire, d'usages et de mœurs, sous le titre : De Honesta diteipHnOm
s Gr. S 103.
aatant de Cours que de Proaioces. La Coar du Comte de Prouence, celle du Comte de Tholose, celle du Comte de Flandres, du Comte de Champagne, et autres Princes, et Seigneurs qui tous tenoient leurs rangs et grandeurs à part, ores que la plus part d'eux recogneussent nos Roys pour leurs Souverains. De là vint que ceux qui auoient quelque asseurance de leurs esprits, escriuoient au vulgaire de la Cour de leurs Maistres, qui en Picard, qui Champenois, qui Prouençal, qui * Tholozain, tout ainsi que ceux qui esloient à la suite de nos Roys, escriuoient en langage de leur Cour. Auiourd'huy il nous en prend tout d'vne autre sorte. Car tous ces grands Duchez et Comptez, estans vnis à nostre Couronne, nous n'escriuons plus qu'en vn langage, qui est celuy de la Cour du Roy, que nous appelions langage François. Et ce qui nous oste encore dauantage la cognoissance de ceste ancienneté, c'est que s'il y eust vn bon liure composé par nos ancestres, lorsqu'il fut question de le transcrire, les copistes les* copioient non selon la na'ifue langue de l'Autheur, ains selon la leur. Je le vous representeray par exemple : entre les meilleurs liures de nos deuanciers, ie fais estât principalement du Roman de la Roze. Prenez en vne douzaine escrits à la main, vous y trouuerez autant de diuersité de vieux mots, comme ils sont puisez de diuerses fontaines.
Il n'est pas dit que tout ce que nous auons changé de l'ancienneté, soit plus poly, ores qu'il ait auiourd'huy cours. Nos ancestres auoient pris de Verus^ et Vera^ Voir et Voire^ dont il ne nous est resté que les aduerbes, voire^ et voirement : Nous en auons fait vns vray et vraye qui sont beaucoup plus rudes, et de di£Qcile prononciation que les premiers. Nous disions aux prétérits parfaits de ces verbes. Tenir et Venir ^ Tenit et Venit, lesquels on eschangea depuis en Tiensit et en Viensit, finalement nous en auons fait Tint et Vint^ en ces mutations allans lousiours en empirant : car il ne faut faire de doute que Tenit^ et Venii ne fussent selon les reigles de la Grammaire meilleurs et plus naturels.
J'ay remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aucunes sont du tout perdues par la nonchalance, et les autres changées en pires par l'ignorance des nostres. Nos ancestres vserent de
1 Gr. s 16 fin.
s Le$t oa fante dlmpression pour le, où l'autear rapporte le pronom à Tidée générale des livret qu'on copie.
Baratj Guilk, et Lozange^ pour Tromperie, et Barader, Cuiller y et Lozanger, pour Tromper : Dictions qui nous estoieut naturelles, au lieu desquelles nous en auons adopté des Latines, Daly Fraudey Circonuention: Vray qu'encores le commun peuple vse du mot de Barat : Afin cependant que ie remarque icy en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertils, et abondans en tromperie, aussi n'y a>il parole que nous ayons diuersifiee en tant de sorte que ceste-cy : Parce que Gtiilte, Lozange, Barat, Malengin, Bol, Fraude, Tromperie, CircontAentioti, Déception, Surprise, et Tricherie, dénotent ceste mesme chose. Le Roman de Pépin dit Enherber, nous Empoisonner, Le mesme Roman, et encores le Comte Thibaut de Champagne en ses amours Maleir, pour ce que nous disons Mauldire. Le vieux valoit bien le nouueau, si nous voulons nous arrester à l'analogie de beneir qui est son contraire. Nos prédécesseurs dirent grigneour puis gfrig^tifur, dont, encores est faite fréquente mention dans quelques anciennes constumes; Nous disons plus grande, et meilleure part, rendans en deux mots ce quMls comprenoient sous un seul. Nous disons àuiourd'huy Magistral^ent, Hugues de Bersy, Maistrement^ qui est moins Latin. Nous vsons du mot adioumer, quand nous faisons appeler vn honmie en instice par la semonce d'vn Sergent, le Roman de Pépin en a vsé pour dire que le iour estoit venu, qui n'estoît pas trop mal propre * ; nous en auons perdu la naïfueté, pour la tourner en chicanerie. Dans le mesme Autheur Hosteler, pour loger, qui n'estoit pas moins bon que le nostre: Malotru est dedans Hugues de Bersy : barguigner, mot aussi familier entre les marchands, que chicaner entre les praticiens, est dans le Huon de Mery en son tournoy de TAntechrist, ces deux se sont perpétuez entre nous insques à huy. Le Latin a dit Ambo et Duo, pour dénoter le nombre de deux : De ces deux mots Tltalien a fait vn ambedue, et dans le Roman de la Roze ie trouue pour pareille signification ambedeux, mot qui n'est plus en nostre vsage : Endementiers anoil eu vogue iusques au temps de Jean le Maire de Belges, car il en vse fort souuent, pour ce que nous disons par vue Périphrase, en ce pendant, Joachim de Bellay dans sa traduction des quart, et sixiesme liures de Virgile le voulut remettre sus, mais il n'y peut
i Gr. s 43.
iamais paruenir. Nessum, pour nnl, Ades pour maiotenaDt. Nous les auoDs résignez à l'Italien aussi bien que lozenger qui estoit à dire tromper, en ces mots, Nessuno^ Adesso^ Luzingar. Le Cattiuo Italien, et le cAeft/François symbolisèrent, comme semblablement AlbergaTy et héberger , ie ne sçay si TltaUen le tient de nous, ou nous de luy. L'Italien dit Schifar parce que nous dismes anciennement EscheueTy et auiourd'huy Esquiuer. Ce que nos anciens appelèrent Heaume, on Tappella sous François premier, Armet^ nous le nommons maintenant Habillement de teste. Qui est vue vraye sottie 'de dire par trois paroles ce qu'vne seule nous donnoit. Ainsi est-il de Tabour^ que les soldats appellent maintenant Quesse *, sans sçauoir dire pourquoy. Ainsi de VEstendart^ Ban-niere^ ou Enseigne^ que nous diàons auiourd'huy Drapeau. Vray qu'il est plus aisé d'en rendre raison que de Tautre : Cela estant prouenu d'vne hypocrisie ambitieuse des Capitaines, qui pour paroistre auoir esté aux lieux, où Ton remuoit les mains veulent représenter au public leurs enseignes deschirees, encores que peutestre il n'en soit rien. Dans les liures de la discipline Militaire de Guillaume de Langey vous ne trouuerez ny corps de garde, ny sentinelle, ains au lieu du premier il l'appelle le Guet, et le second estre aux escoutes. Ces deux qui estoient de très-grande et vraye signification se sont eschangez en corps de garde et sentinelle ; et nommément le mot d'escoute estoit plus significatif que celuy de sentinelle dont nous vsons. De mon temps i'ay veu plusieurs mots mis en vsage, qui n'estoient recogneusparnosdeuanciers. Et peut estre le mesme mot de Deuancier. Le premier qui mist en œuure Auant-propos pour Prologue, fut Louys le Charond en ses Dialogues, dont on se moquoit du commencement : Et depuis ie voy ceste parole reclie sans en douter * : Non sans cause. Car nous auons plusieurs mots de mesme parure, Auant -garde, auant-ieu, auant-bras, et croy qu'il y avoit plus de raison de dire Auant-chambre,^ que ce que nous disons Antichambre. Il voulut aussi d'un Jurisconsulte Latin, faire en nostre Uu^ne yn Droict conseillant, mais il perdit son François. Piafer, que l'on approprie à ceux qui vainement veulent faire les braues, est de nostre siècle, comme
* Caisse.
* Sans balancer.
aassi aller à la Picoree ', pour les gensd'armes qui voot manger le bon homme aax champs, faire vn affiront poar braaer vn homme, la populace, mot qu'aaons esté contraiact d'innooer par faute d'autre pour dénoter vn peuple sol. Le premier où i'ay len Courtizer, est dans la Poésie d'Oliuier de Maigny. Parole qui nous est pour le iourd'huy fort familière. Je n'auois iamais leu Arborer yne enseigne pour la planter, si non aux ordonnances que ût FAdmiral de Chastillon, exerçant lors la charge de Colonnel de Tinfanterie, mot dont Virginellc a vsé en Thisloire de Villardotiin. Nous auons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme Contraste pour Contention, Concert, pour Conférence, Accort, pour Aduisé, Enconche, pour en ordre, Garde, pour ie ne sçay quoy de bonne grâce, faire vne supercherie à vn homme, quand on luy fait vn mauuais tour à Pimpourueu. En Tescrime nous appelons Estramassons, des coups de taille. Le Pédant, pour vn maistre es Arts mal appris, et façon Pedantesque, en conséquence de ce mot. Comme aussi nous auons quitté plusieurs mots François qui nous estoient très naturels, pour enter dessus des bastards. Car de Cheualerie nous auons fait Cauallerie, Cheualier, Caualier, Embusche, Embuscade, attacher, Tescarmouche, attaquer, au lieu de bataillon, nous auons dit Escadron; Et pour nos piétons ou auanturiers anciens, nous ne serions pas guerriers si nous ne disions Infanterie, mots François que nos soldats voulurent italianiser, lors que nous possédions le Piedmont, pour dire qu'ils y auoient esté : et de malheur aussi quittasmes nous nos vieux mots de fortification, pour emprunter des * nouueanx Italiens. Parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie sçauenl mieux débiter leurs denrées que nous autres François. Il n'est pas que n'ayons mis sous pieds des paroles, qui estoient de quelque honneur, pour donner cours à d'autres de moindre valeur. Le mol de Vakt anciennement s'adaptoit fort souuent à titre d'honneur près des Rois : Car non seulement on disoil Valets de chavnbre, ou Garderobe, mais aussi Valets Trenchans, et d*Escurie. Et maintenant le mot de Valet se donne dans nos familles à ceux qui entre
* On composa aa XVI°>* siècle une pièce sur La DifaiU et occisUm de la Piaffe et de la Piequorée et bannissement de Mars. La Piaffe et la Picquorée, saivantes de Mars, sont tuées au troisième acte : la pièce en a cinq.
4 Gr. S ^0.
DOS seraitears sont de moindre condition, et iqnasi par cootemneipent et mespris. Vray est qu'il auoit yn valet, qu'on appelloit m- At7 valety dit Marot en se mocqnant. La Chambrière estoit destinée pour seruir sa maistresse en la chambre : Maintenant les Damoiselles prendroient à honte d'appeler celles qui les suiuent Cham" hrieres : ains les appellent Semantes. Mot beaucoup plus vil que Paotre que Ton approprie à celles qui seruent à la cuisine. Le nom de Grand Bouteiller estoit vn office de la Couronne, comme celuy de Conestable : Auiourd'huy non seulement la mémoire en est oubliée en la Cour du Roy, mais il n'y a rien de si bas que la charge de Bouteiller. Et pour ceste cause ceux qui sont autourd'huy en telles charges, sont appeliez Sommeliers. Vne vieille dotation faicte à l'hospital de Mascon en May 1323 par Barthélémy de Cheuriere eschanson du Roy, l'appelle en Latin Bartholomeus Caprarij Scanda domini nostri Régis. Qualité qui succéda à celle du grand Bouteiller. Nous auons accreu nostre langue de plusieurs nouuelles dictions tirées de nous-mesmes, comme pour exemple, de Chemin^ nos prédécesseurs firent acheminer, ûecompagnon^ accompagner ^ de raison, arraisonner: Comme au contraire vne negatiue en adioustant De, Car ils dirent de saison, desaisonner, mais de nostre temps nous y apportasmes plus de liberté : Parce que d'Effect, Occasion, Violent, Diligent, Patient, Médicament, Facile, Nécessité, Tranquille, nous fismes Effectuer, Occasionner, Violenter, Diligenter, Patienter, Medicamenter, Faciliter, Nécessiter, Tranquil- Uter. Je n'ay point encore leu possibiliter, de possible ; Il n'est pas que Montagne en sesEssaiz, et Ronsard en la dernière impression de ses œuvres (auant qu'il mourut) n'ayent par vne nouueauté fait vn nouuel Ainsin: Car lors que ce mot est suiuy d'vne voyelle immédiate, ils mettoient vne iV, derrière, pour ester la Cacophonie. Si ces nouueautez enrichissent ou embellissent nostre langue, l'en laisse le iugement à la postérité, me contentant de marquer ces chaches, pour monstrer ie ne sçay quoy de particulier en nous, qui n'estoit point en nos ayeuls.
Chacun se fait accroire que la langue vulgaire de son temps est la plus parfaite, et chacun est en cecy trompé. De ma part ie ne doute point que Hugue de Bersy, Huon de Hery, Jean de S. Cloct, Jean de Niuelet, Lambert Licors, et tous nos vieux Poètes, n'eussent iamais mis la main à la plume, s'ils n'eussent estimé rendre
leurs œuvres immortelles : Lesquelles neantmoins ont esté eoseuelies dans les aos par le changement du langage. Ne restans plus de tous leurs escrits qu'vne carcasse. Et Lorry mesmes, et Glopinel fussent aussi au tombeau, si Harot ne les en eust garentis par le langage de nostre temps qu'il leur donna. Quoy doncques? Dirons-nous que les langages ressemblent aux riuieres, lesquelles
.demeurans* tousioursen essence, toutes-fois il y a vn continuel changement des ondes : aussi nos langues vulgaires demeurans en leur gênerai, il y ayt changement continu de paroles particulières, qui ne reuiennent plus en vsage ? Je vous diray ce que i^en pense. Je croy que Tabondance des bons Autheurs, qui se trouuent en vn siècle, authorise la langue de leur temps par dessus les autres : On a recours à leurs conceptions originaires, quHl faut puiser d'eux. Le vulgaire de Rome fut en sa perfection sous Cice-
' ron. César, Salusle et Virgile. Le Toscan sous Pétrarque, et Bocace : Et combien que le temps apportast changement à ces deux langues, toutes -fois leur perfection a esté tousiours rapportée au temps de ces grands Haistres.
Désordre de la France sofis Charles VI; Fermeté du Parlement.
La France estant bigarrée en deux ligues, le vingt deuxiesme May en Tan mil quatre cens dix huict, l'Isle Adam, Tvn des Capitaines du Duc de Bourgongne, surprit la ville de .Paris par Tintelligence de quelques bourgeois, exerçant depuis tant de cruautez contre ceux qui portoient le party contraire, que la mémoire en est encore toute sanglante : et furent mesmement la plus part des Seigneurs du Parlement contraints de prendre la fuite anecques nouueau conseil de s'habituer sous Tauthorité de Charles Dauphin de France, en la ville de Poictiérs, où fut fait vn Parle* ment qui dura iusques en Tan mil quatre cens trente six. Les choses ne pouuoient estre en pire estât qu'elles estoient. VnDac
• Gr.SSI.
de BourgoDgne faisoit le Roy, le Dauphin estoit banny de Paris, TÂDglois au milieu du Royaume, la Noblesse de France, ou morte, ou prise à Azincour, grands meurtres commis par Tlsle Adam et ses complices, mesmes contre les principaux Magistrats de la France, la fuite des autres Seigneurs du Parlement deuoit rendre ceux qui estoient demeurez dans Paris peu asseurez. Ce neantmoins tous ces misérables obiets ne peurent iamais fléchir cette Cour, que tousiours elle ne portast sur les espaules (ainsi qu'vn Atlas la voûte du Ciel) les priuileges de nostre Eglise Gallicane contre tous les assauts que Ton luy voulut puis après liurer, qui ne furent pas petits. Car les Bourguignons qui possedoient le Roy, pour rimbeciliité de son cerueau estoient bien contens de se prévaloir encontre leurs ennemis de la faueur de TEglise de Rome, ayans mesmement attiré à leurcordele la plus part des Chefs principaux de rVniuersité, laquelle de là en auant commença de saigner du nez, ne se rendant plus si ferme protectrice de nos priuileges, comme elle auoit fait autresfois. Mais la Cour de Parlement suppléa à se défaut, comme si toute la force et vertu de France se fust lors accueillie au cœur de cette compagnie. Le Duc de Bourgongne n'eust pas si tost mis à exécution toutes les cruautez qu'il fit exercer dans Paris par l'entremise de Tlsle Adam, que soudain le Roy depescha vn Edict de la reuocation de POrdonnance faite en faueur des Ordinaires. Sur quoy par Arrest du treiziesme Mars mil quatre cens dix huict, fut dit que Ton en escriroit au Roy, et par mesme moyen le Procureur gênerai s'oppose à la publication de ces lettres : le vingt-neufiesme du mesme mois le Chancelier vint à la Cour pour les faire publier : le lendemain la Cour opine en sa présence, et s'en trouuerent vingt-neuf (qui estoient plus que les deux parts, dont les trois faisoient le tout) qui furent d'aduis qu'on ne les deuoit publier sans ouyr le Procureur gênerai en son opposition : le Chancelier remonstra, que le vouloir du Comte de Saint Pol Gouuerneur de Paris, qui lors auoit toute la force en main, estoit qu'elles fussent publiées, et que s'ils ne le vouloient faire, il l'en aduertiroit, pour sa descharge. Cette menace d'vn Courtizan, ne les fit changer d'opinion. Qui* fut cause qu'vn jour après, le Chancelier retourna au Parlement, ac-
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compagne du Comte de Saint Pol, lesquels flrent de puissance absolue publier ces lettres, sans ouyr le Procureur General, lequel se comporta en cecy si vertueusement, qu'il ne se voulut du tout trouuer à cette publication et commanda le Chancelier mettre sur le repl; des lettres Tancien, Lecta publicata : mais il ne fut si tost party que la plus part des Conseillers vindrent au GreflSer remonstrer, que puis que ce qui auoit esté fait, c'estoit contre la délibération de la Cour, il ne deuoit mettre le Lecta, ou pour le moins deuoit insérer clause, par laquelle il apparust que la Cour n'auoit approuué cette publication : mais il respondit qu'il n'estoit que simple ministre, et qu'il se garderoit de mesprendre. Au moyen de quoy, le premier iour d'Auril, toutes les Chambres assemblées, fut dit que par cette publication, la Cour n'entendoit approuuer ces lettres comme estant passées par force. Recherchez telle constance qu'il vous plaira en toute l'ancienneté, vous n'en trouuerez point de plus grande. Les dons et Induits du Pape ne l'auoient autresfois peu fleschir, et lors les intimidations, et les armes n'eurent non plus de puissance enuers cette compagnie. Ne pensez point que cet Arrest ne fust depuis de grande force et effect contre les furieux assauts des plus grands.
LA BOETIE.
isso— ises.
Etienne de la Boétie, célèbre par l'amitié de Montaigne, fat à Tàge de vingt ans conseiller au Parlement de Bordeaax, et devint l'oracle de cette compagnie. Avant sa diz-haitième année il avait composé un petit écrit, qui ne parât qa*aises longtemps après sa mort prématurée, le Discours de la servitude volontaire^ ou le Contr'Un, C'est le premier ouvrage firançais oii les principes de la liberté politique soient nettement exposés, non dans un ordre systématique, mais sous forme d'improvisation éloquente. L'auteur n'expose pas une doctrine, mais, Tesprit pénétré des principes de justice et d'humanité , il s'abandonne avec verve a l'inspiration de ses sentiments généreux et de son indignation contre les abos du pouvoir, contre l'absurdité qu'un seul homme dispose , au gré de ses passions et de son caprice, des forces, des vies et des ressources de toute une nation. De là le second titre, le Contr'Un, Telle était en France, à la fin du dernier siècle encore, l'insouciance pour les vieux trésors de la littérature, que dans les
anemblées nationales de la révolation , où l'on se plaiialt à citer Montesquieu et plus tard J.-J. Ronssean, la Boétie n'a jamais été nommé. On va voir s*il méritùt cet oubli.
Comme par l'amitié , il se rattsche à Montaigne par Toriginale TiTacité du langage.
De la servitude volontaire.
Nostre natare est ainsi, que les communs deuoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaus faicts, de recongnoistfe le bien d'où Ton Ta receu, et diminuer souuent de nostre ayse, pour augmenter l'honneur et aduantage de celuy qu'on aime, et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitans d'un Pays ont treuué quelque grand personnage, qui leur ait monstre par espreuue une grand' preuoyance pour les garder, grand' hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouuemer : si de là en auant ils s'appriuoisent de luy obéir et s'en fier tant, que de luy donner quelques aduantages, je ne sçay si ce seroit sagesse : de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien, pour l'auancer en lieu, où il pourra mal faire: mais certes, sy ne pourroit-il faillir d'y auoir de la bonté, de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
Mais, ô bon Dieu, que peut estre cela? Comment dirons-nous que cela s'appelle? Quel malheur est celuy-là? quel vice, ou plustost quel malheureux vice? voir un nombre infini, non pas obéir, mais seruir, non pas estre gouuernez, mais tyrannisez n'ayans ny biens, ny parens, ny enfans, ny leur vie mesme, qui soit à eux t Souffrir les pilleries, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare, contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie douant, mais d'un seul I non pas d'un Hercule ny d'un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus souuent le plus lasche et femelin de la Nation : non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais ancore à grand peine au sable des tournois : non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de seruir vilement à la moindre femmelette. Appellerons-nous cela lascheté? Dirons-nous, que ceuxlà qui seruent, soient couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent d'un, cela est estrange, mais touteffois
possible. Bien pourra l'on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille, endurent d'un seul, ne dira Ton pas, qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que c'est coiiardise, mais plustost mespris ou desdain ? Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieulx traité de tous en reçoit mal d'estre serf et esclaue : comment pourrons nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuuent passer. Deux peuuent craindre un, et possible dix : mais lûille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deflTendent d'un ; cela n'est pas coiiardise, elle ne va point jusques*là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conqueste un Royaume. Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne mérite pas ancore le tillre de coiiardise ? Qui ne treuue de nom assés vilain, que Nature desaduoiie auoir fait, et la langue refuse de nommer? Qu'on mette d'un costé cinquante mil hommes en armes, d'un autre autant : qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se ioindre, les uns libres combattans pour leur franchise, les autres pour la leur oster: ausquels promettra l'on par conjecture la victoire? Lesquels pensera l'on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui espèrent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté^ ou ceux qui ne peuuent attendre loyer des coups qu'ils donnent, ou qu'ils reçoiuent, que la seruitude d'autruy ? Les uns ont tousiours deuant leurs yeulx le bon heur de leur vie passée, l'attente de pareil ayse à Taduenir. Il ne leur souuient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qui conuiendra à iamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardie, qu'une petite poincte de conuoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardante, qu'elle ne se doyue, ce semble, esteindre de la moindre goutte de sang, qui sorte de leurs playes. Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles^ qui ont esté données deux mil ansya,etviuent ancores aujourd'huy aussi fresches en la mémoire des Hures et des hommes, comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grèce pour le bien des Grecs et pour
Texemple de tout le monde : qa'est-ce qa'on pense qni donna à si petit nombre de gens, comme estoieot les Grecs, non le ponooir mais le coeur de soustenir la force de tant de nauires que la Mer mesme en estoit chargée? de desfaire tant de Nations qui estoyent en si grand nombre que Tesquadron des Grecs n'eust pas fonrny, s'il eust fallu, des Capitaines aux armées des Ennemis? Si non qu'il semble qu'en ces glorieux iours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la Liberté sur la Domination, et de la Franchise sur la Convoitise.
C'est chose estrange, d'oiiyr parler de la vaillance, que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent. Mais ce qui se fait en tous pays , par tous les hommes , tous les jours , qu'un homme seul mastine cent mille, et les priue de leur liberté, qui le croiroit, s'il ne faisoit que Toiiyr dire, et non le voir! Ce sont les Peuples mesmes , qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puisqu'en cessant de seruir ils en seroient quitte. C'est le peuple qui s'asseruit, qui se coupe la gorge : qui ayant le chois d'estre subjet, ou d'estre libre, quitte sa franchise , et prend le joug : qui consent à son mal , ou plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose de recouurer sa liberté, je ne l'en presserois point combien que ce soit ce que l'homme doit auoir plus cher, que de se remettre en droit naturel : et par manière de dire, de beste reuenir homme. Mais ancore je ne désire pas en luy si grande hardiesse. Je luy permets qu'il aime mieux une je ne sçay quelle seureté de viure à son aise. Quoy? si pour auoir la liberté, il ne faut que la désirer: s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se trouuera-fil Nation au monde, qui l'estime trop chère, la pouuant gaigner d'un seul souhait? et qui pleigne sa volonté à recouurer le bien, lequel on deurait racheter au prix de son sang? et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyuent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire?
Panures gens et misérables. Peuples insensez. Nations opiniastres en vostre mal , et aueugles en vostre bien , vous laissez emporter deuant vous le plus beau et le plus clair de vostre reuenu, piller vos champs, voiler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels f Vous viuez de sorte, que vous pouuez dire, que rien n'est à vous. Et sembleroit, que meshuy ce vous
seroit grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos viest et tout ce degast^ ce malheur, ceste ruine vous vient, non pas des ennemis, mais certes ou; bien de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de nos Villes : sinon qu'il y a plus que vous tous , c'est Tauantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-t'il prins tant d'yeulx, dont il vous espie, si vous ne les luy baillez? Comment a-t'il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos Citez, d'où les a-t'il, s'ils ne sont des vostres? Comment a-t'il aucun pouuoir sur vous, que par vous mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'auoit intelligence auec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez recelleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes? Vous semez vos fruicts, afin qu'il en face le degast: vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries! Vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie , qu'il les face les ministres de ses conuoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez, que les Bestes mesmes, ou ne sentiroyent point , ou n'endureroyent point , vous pouuez vous en deliurer, si vous essayez, non pas de vous en deliurer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne seruir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ny le bransliez : mais seulement ne le soutenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse, à qui on a desrobé la base , de son poids mesme fondre en bas, et se rompre.
Ce ne sont pas les bandes des gens à cheual, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le Tyran. Mais on ne le croira pas du premier coup : toutes-
fois il est vray. Ce sont tousioars quatre ou cinq qui mainUeunent le Tjrao, quatre ou cinq qui luy tieuneut le pays tout en seruage. Tousiours il a esté , que cinq ou six ont eu Toreilie du Tyran , et s^y sont approchés d'eux-mesmes , ou bien ont été appelles par luy, pour eslre les complices de ses cruautés, les compaignons de ses plaisirs et communs aus biens de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu'il faut pour la société, qu'il soit meschant, non pas seulement de ses meschancetés , mais ancore des leurs. Ces six ont six cent, qui proufitent sous eux, et font de leurs six cent ce que les six font au tyran. Ces six cent en tiennent sous eus six mille, qu'ils ont esleués en estât, ausquels ils ont fait donner, ou le gouuernement des Prouinces, ou le maniement des deniers, afln qu'ils tiennent la main à leur auarice et cruauté, et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et facent tant de mal d'ailleurs, que ils ne puissent durer que soubs leur ombre, ny s'exempler que par leur moyen des Loix et de la peine. Grande est la suyte, qui vient après cela. Et qui voudra s'amusera deuuyder ce filet, il verra, que non pas les six mille, mais les cenl mille, les millions , par ceste corde, se tiennent au Tyran , s'aydant d'icelle comme en Homère Jupiter qui se vante, s'il tire la chaisne, d'amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creuë du Sénat sous Jule, l'establissement de nouueaux estats, érection d'offices, non pas certes, à le bien prendre, reformation de la Justice, mais nouueaux soustiens de la Tyrannie. En somme Ton en vient là par les faueursou soufaueurs,par les guains, ou reguains que l'on a auec les Tyrans, qu'il se trouue quasi autant de gens, ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux, à qui la Liberté seroit agréable. Tout ainsi que les Médecins disent, qu'à nostre corps s'il y a quelque chose de gasté , deslors qu'en autre endroit il s'y bouge rien *, il se vient aussi tosl rendre vers ceste partie verreuse : Pareillement deslors qu'un Roy s'est déclaré tyran , tout le mauuais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larroneaux, etd'essorillez, qui ne peuuent gueres faire mal ny bien en une republique; mais ceux qui sont taxez d'une ardente ambition , et d'une notable auarice , s'amassent autour de luy, et le soustiennent, pour auoir part au butin, et estre sous le grand Tyran , tyranneaux eux-mesmes. Ainsi sont les grands voleurs et
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les fameux coarsaires. Les nos desconurent le pays, les antres cheualent les voyageurs; les uns sont en embusche, les autres au guet; les uns massacrent, les autres despouilleot: et ancore qu'il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soyent que yalets, et les autres les chefs de rassemblée, si n'en y a-t'il à la fin pas un, qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les Pirates Ciliciens ne s'assemblèrent pas seulement en si grand nombre, qu'il fallust enuoyer contre eux Pompée le grand ; mais ancore tirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes citez, aux haures desquelles ils se mettoyent en grande seureté , reuenant des courses , et pour recompense leur bailloyent quelque proufit du recollement de leurs pilleries.
Ainsi le Tyran asseruit les sujets les uns par le moyen des autres; et est gardé par ceux, desquels, s'ils valoyent rien, il se deuroit garder : mais comme on dit, pour fendre le bois, il se fait des coings du bois mesme. Voilà ses Archers, voilà ses Gardes, voilà ses Hallebardiers.
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu? Estre nuict et iour après pour songer pour plaire à un, et neantmoins se craindre de luy, plus que d'homme du monde : auoir tousjours l'œil an guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour aduiser qui le trahit, rire à chascun , se craindre de tous, n'auoir aucun ny ennemy ouuert, ny amy asseuré : ayant tousiours le visage riant et le cœur transy : ne pouuoir estre joyeux, et n'oser estre triste?
Mais c'est plaisir de considérer, qu'est-ce qui leur renient de ce grant tourment, et le bien qu'ils pennent attendre de leur peine et de cette misérable vie. Volontiers le peuple du mal qu'il souffre, n'en ^ accuse pas le Tyran, mais ceux qui le gounement. Ceux-là, les peuples, les Nations, tout le monde à l'enuy, iusques aux paysans, iusques aux laboureurs, ils sauent leurs noms, ils descbiffrent leurs vices : ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs voeux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent : et si quelquefois ib leur font
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par apparem;e quelque honneur, lors mesmes ils les maugréent en leur coeur, et les ont en horreur plus estrange, que les bestes saunages. Voilà la gloire, voilà Thonneur quMls reçoyuent de leur seruice enuers les gens, desquels quand chascun auroit une pièce de leur corps, ils ne seroyent pas encores (ce semble) satisfaits, ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes encore après qu'ils sont morts, ceux qui viennent après, ne sont jamais si paresseux, que le nom de ces Mange-peuples ne soit noircy de Tencre de mille plumes, et leur réputation deschirée dans mille Hures, et les os mesmes, par manière de dire, traisnez par la postérité, les punissant encores après la mort de leur meschante vie. Apprenons doncques quelquefois, apprenons à bien faire. Leuons les yeux vers le ciel; ou bien pour nostre honneur, ou pour Tamour de la mesme * vertu, à* Dieu tout-puissant, asseuré tesmoing de nos faits, et iuste Juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puisqu'il n'est rien si contraire à Dieu tout libéral et desbonnaire, que la tyrannie : qu'il reserue bien là-bas à part pour les Tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.
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* An lieu de à on lit dans la seule édition de M. le D^ J.-F. Payen ces mots: « ou certes, à parler à bon escient ponr l'amoar et honneor de. > Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, suivie de la Servitude volontaire^ donnée pour la première fois selon le vrai texte de l*auteur d'après un manuscrit contemporain et authentique. Paris, 1853, in-8. M. Payen troove la phrase dn texte ordinaire eomplétement inintelligible. Non : à signifie vers et Dieu, être personnel, en rapport avec l'âme, est une correction du terme vague le ciel.