GRAMMAIRE
INTRODUCTION
Ed abordant la question de la variété et de Punité de la langue qui finit par être la langue française^ rappelons- nous les faits suivants : la vaste étendue du territoire de la Gaule; les trois peuples divisés en un grand nombre d'Etats, qui Thabitaient à Tépoque de Pinrasion romaine; les différences de langue ou tout au moins de dialectes qui les séparaient; la proportion inégale suivant les contrées, dans le mélange des indigènes et des vainqueurs ; les peuples germains divers parlant divers idiomes, qui se jetèrent sur la Gaule et s'y établirent; les Franks, par exemple, au centre et au nord, les Goths au sud-ouest, et les Burgundes à Test.
Ponr peu qu'on ait observé le langage d'une population répandue sur vingt lieues carrées, on conclura de ces faits que si la langue romane se forma dans toute la Gaule par un procédé analogue de décomposition et de recomposition, ce procédé dut amener des résultats d'une variété conforme à tant de diversités de constitution physique et intellectuelle, de caractère, d'habitudes et de langage. On en conclura aussi que la prétendue unité d'une langue romane, qui, au moyen âge, aurait précédé la
formation des langues néo-latines, est un rêve de savant'. Ce qui a précédé, ce qui précède partout l'unité littéraire du langage, c'est la variété populaire, fait constant, toujours subsistant dans les patois de tout pays, quelque limité qu'en soit le territoire.
Un homme qui a étudié à fond et d'une manière peut-être plus complète qu'aucun autre la langue française aux XII® et XIII' siècles, parce qu'il a connu les travaux de tous ses prédécesseurs, M. Burguy a consigné ce résultat de ses études : Au Xllh siècle, il n'y avait en France que des dialectes ; plus tard^ il y a une langue française et des patois*. Ainsi donc dans ce XIII'' siècle, si riche en poètes et qui s'ouvre par la cour brillante de Philippe- Auguste, où les tournois poétiques étaient une des splendeurs de la chevalerie, la langue française n'existait pas encore une et fixée, mais elle flottait incertaine sur les ondulations sonores de la poésie au gré des inspirations, des sensations et des caprices des chantres normands, bourguignons ou picards.
C'est donc avec grande raison que le XIV® siècle a été choisi comme point de départ pour ce recueil et pour l'étude élémentaire du vieux français ; c'est l'époque où la langue commence à se fixer, où, à la suite du tourbillonnement des dialectes, les sédiments descendent au fond, et au-dessus coule la masse pure, limpide, à la fois transparente et profonde des flots entraînants de la langue française. Rien n'est par conséquent plus conforme à la nature des faits que de commencer à cette époque l'exposition des lois de la langue, en les reliant toutefois, même dans un abrégé, à leur origine latine, par l'intermédiaire des deux siècles qui ont précédé.
Remarquons préliminairement un trait qui sépare profondément la langue du XIV® siècle de celle des siècles antérieurs, et marque une ère nouvelle, c'est la plus grande fixité des formes lexicologiques et grammaticales, sans préjudice toutefois des différences dialectaies et de la variété orthographique. Quelques exemples donneront une idée de l'incertitude précédente.
< Ce système est pourtant celai de M. Raynouard: Choix de poésies des Troubadours, t. I, Introd. xvi-xxi ; Lexique roman, t. I, dans les Recherches philologiques sur la langue romane, t. II, dans l'Introduction. -
« Grammaire de la langue d'Oï/, ou Grammaire des dialectes français aux jr//n»e et Xm^^ siècles. Berlin 1853, t. ï, p. 14, no i.
Suivant les lois de mutation de ou, o et t* , des consonnes liquides entre elles, de g et de v, de b et de t?, mutations usitées dans le latin et les langues qui en dérivent, tout comme dans les idiomes germaniques, et ajoutant à la cause naturelle du jeu des organes de la parole, les habitudes particulières à une race, parfois le caprice, qui a son rôle dans l'histoire des langues, nos ancêtres ont fait du substantif latin vulpes ou vulpiSy le renard: vourpi$, vourpiz, vourpil, volpil, werpis, werpiz, werpil, verpil, werpille, golpil, gorpU, gorpis.
De caballus on forma caval, ceval^ cevaus, cecaux, cavax, cevialx, cevieux, cheval, chevam, chevaux, chevax, chaviax, cheveux.
Avec, de ab hoc s'écrit aveuc, avœuc, avieuc, avoec, avuec, awecque, acecques, aveucques, avoecques; — avecque chez Corneille encore, Molière et La Fontaine.
L'article déterminant se présente sous les formes suivantes (Borguy, 1,46):