‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 71 sur 113 · INVERSION · texte numérisé non relu

INVERSION

§ 112. —La langue française est peut-être de toutes les langues d'une riche culture celle où Tordre des mots est le plus exactement déterminé par la logique et par le besoin de marcher droit au but. Ce qui s'écarte de cet ordre s'appelle mt?er«tofi. Anciennement les écrivains jouissaient à cet égard de plus de liberté: ils déterminaient Tordre d'une phrase au gré du caractère de la pensée. Âa XR""* siècle, les inversions étaient habituelles. Elles diminuent à mesure qu'on avance vers le XVII"®. Faisons-les connaître par un nombre d'exemples suffisant pour caractériser la vieille langue.

Substantif ou pronom régime direct avant le verbe : c Jean le Bel qui grand cure et toute bonne diligence misl en cette affaire, i Froiss. — « Pour ton nobles cœurs encourager. » Id. — « Pour vérité dire. » Id. — « Pour les périls esloigner où ils estoient. > Id. — « Grand dépit en eurent. » Id. — € Il rapporta qu'ils avoient bien mort desservie ^ (méritée). Id. — « Les chaisnes qui le pont lenoient. > Id. — « Il fit sa bannière mener. » Id. — « Il sembloit qu'il deust son sens perdre. * — « Pour la ruine eschever. » Al. Chartier. — « Sans effroy faire. » Id. — c Ce bien lui apprint adversité. » Comines. — c Cette imagination leur donnoit l'obscurité du temps. » Id. — « Protestions voix quelconques n'entendre. • Rabel. — « Grangousier lequel voyant. » Id. — t Ceci ay-je reconnu de mes yeux. » Montaigne. (Chez lui les inversions deviennent rares.)

Substantif ou pronom régime indirect avant le verbe ou le nom qui le régit. « De plusieurs et belles avenues il en fut chef et cause et des rois moult prochain. > Froiss. — < Ceux qui par prouesse y travaillent, i Id.— c Par plaisance qui tondis m^a à ce incliné » Id. — « Aux dictes besoignes traire a fin moult aydierent

les conunones du pays. » — « Les choses qui de leur mesme coaditioD sont plus à mespriser qoe par vices d'autruy à priser, to loaes et exauces. > Al. Chart. — c Nous qui sommes à terre couchez. > Montaigne. — < A ce prince mesme qui le yid sur ses derniers traits (à sa dernière heure) il fit une instante supplication, p Id. — • Mon regret est pluslot par le temps augmenté que diminué. > — « Je me suis en devoir mis. » — < Il est au plaisir, qu'il ne peut honnestement recevoir, tout ouvert et dissolu; et au tort et à la douleur, qu'il ne peut honnestement souffrir, insensible. » La Boëtie.

Infinitif régime avant le verbe : < Ceux qui parler en oyoient. » Froiss. — « Seigneurs qui bien aider vous pourroient. > Id.

Participe avant son auxiliaire. — i Si requis et examinés en estoient. » Froiss. — • Les grands faits d'armes qui avenus en sont. » Id. — « Ce que brisé et rompu estoit. » Id. — • Les enfants que vus n'avoit. » Id. — • La haute entreprise que faite avoient. » — t Ainsi que commandé l'avoit. » Id. — « Si veu t'avez. » Rabel.

Participe présent au commencement de la phrase immédiatement avant le sujet avec lequel il s'accorde. « Sonnant ce mot mal à la bouche. ■ Rab. — « N'estant pas leur pays suffisant pour nourrir leur multitude. > Amyot. — « Ayans les Romains repris courage. > Id. — • Ne se présentans occasion de le faire. » Montaigne.

Adverbe avant le verbe. « Les seigneurs qui là estoient. • Froiss.

— c Son frère qui encore vivoit. » Id. — « Qui si puissamment a régné. > Id. — « Plusieurs autres qui honorablement l'amenèrent en la cité de Paris. » Id. — «De nuit entra en une nef. > Id. — « Pour plus fort te encourager. > Rabel.

L'adverbe, et parfois la conjonction au commencement d'une proposition fait placer le verbe avant le sujet. « Puis se retraireot les Gascons sagement. > Froiss. — « Tant chevauchèrent les Anglois qu'ils vinrent devant le chastel. > Id. — c Adonc se retrairen t les Anglois tous merencolieux. » Id. — c Et puis fist la reine ramener messire Hue. • Id. — < Si luy fist leur venue grant joye. >

— « Petit y gagnèrent. > «Et pourtant évita religieusemeut

Epicurus d'en alléguer en ses escrits. > Montaigne. — < Si^soot aucuns des nostres tombés en pareille erreur. » Id. — « Ainsi

eslance nostre ame ses pointes diversemenl et imperceptiblement. > Id.

La conjonction et unissant deux propositions fait souvent mettre, dans la seconde, le verbe avant le sujet, construction ordinaire en allemand. • Et ne voulut nul repondre premier. » Froiss. — f Son beau visage en fait foy et diroit-on que. » Amyot.

Le sujet se plaçait après le verbe au gré du sentiment de Tautear, comme en latin : c Adjoustoyent aucuns, que ces mesmes âmes remontent au ciel par fois, et en dévallent encores. > Montaigne.

Dans rinterrogation c'est Tordre naturel ; mais il y a cette différence que nous mettons aujourd'hui le substantif, puis le verbe, suivi du pronom personnel représentant le sujet, tandis que Tancienne langue avait le privilège de mettre le substantif sujet après le verbe, et de se passer du pronom. < Sur quel fondement de leur justice peuvent les Dieux recognoistre et récompenser les actions vertueuses. > Montaigne.

L'attribut, enfin, suivant l'effet qu'il doit produire, se place au commencement de la phrase, ou se rapproche du verbe, du nom ou pronom, au gré du sentiment de l'écrivain : « Vray estque....t — c Comme débiles sont les armes au dehors. » — « Confessons ingénuement que Dieu seul nous l'a dict, et (a foy : car leçon n'est-ce pas de nature et de nostre raison? » Montaigne. — • J'ay soigneuse euireienn les neux de ses liens cruels. » Marg. de Val. — « C'est ce qui me fait p(u5pa<ien(e supporter mes malheurs. > Ead.

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