CONCISION
§113. — La concision ou la brièveté de l'expression, conforme à la vivacité de l'esprit français, fut, dès l'origine, un des mérites de nos écrivains en vers et en prose. Les poètes, même quand ils laissaient leurs pensées couler avec surabondance et reproduisaient plusieurs fois de suite la même idée, la rendaient chaque fois en serrant l'expression. Ils alliaient deux choses contradictoires en apparence, la prolixité du fond et la concision de la forme. Cette alliance était un des caractères des fabliaux. Parmi les prosateurs, la concision est un mérite de VillehardouiQ ; elle
nous surprend parfois et toiyoars noas charme dans rabaodon de Joinville et dans la richesse de Froissart ; chez Comines elle est rimage de son esprit. Mais c'est dans le XVI"« siècle surtout que le génie français, ayant pris à Técole des anciens une plus vive conscience de lui-môme, affectionna la brièveté féconde, qu'il tira du fond de sa langue native, ou de celle des Romains par une imitation sansservilité. En ce point, comme dans toutes les autres partiesdu langage, Amyol, quand il lèvent au milieu de son abondance, et surtout Montaigne, sont restés nos maîtres et nos modèles. Ils nous ont fait voir, mieux que personne, que parmi les élégances de la diction, il n'y en a pas de supérieure à ces traits incisifs qui frappent Tesprit d'une plus vive secousse.
Nous avons fait connaître dans cet essai de grammaire quelques moyens de concision qu'offrait le génie de notre ancienne langue : les suppressions d'articles, de pronoms personnels, de prépositions, de négations; le remplacement de pronoms par dos adverbes, l'usage varié de l'iniinilif, les participes absolus, même certaines inversions. Les mots de marotisme et maroîique^ créés au XYIII»» siècle pour désigner le style des imitateurs de Marot, restreignent à un poète ce qui appartenait à l'ancien idiome et lui donnait un charme de vivacité, innocent de la lourdeur des imitations. Les mêmes tours vifs et brefs se rencontrent dans la prose de Calvin aussi bien que dans les vers de Yélégant badinage.
La vivacité nationale, qui a suggéré certaines formes de langage, s'est imprimée dans un grand nombre ^^expressions aussi anciennes que la langue ou adoptées à l'exemple des plus fidèles interprètes de son génie : < Vray que. i Pasquier. — « Pis me fait. » Froiss. — « Profiler à vertu. » Id. — « Non ferait mon peuple. » Id. — c II fait bel. — Faire espaule. — Faire à contre poil. — Il est danger. — Haïr à mort. — Rompre un bois (une lance). — Pour nostre particulier. — Tirer court d'un grain. — Tout revient à une. —Nulles nouvelles. » Ces expressions nous sont fournies par Montaigne. « Chacun dans sa chaumière. » Rab. et Mont.
Nousn'énumérerons pas des traits de concision, qui, tout conformes à l'esprit français sont restés pourtant la propriété des auteurs, bien que répétés par d'autres. Dans Froissart : • La bataille est en son feu. — Tout ce qu'il veut dire et faire il Fest. » — Dans Montaigne : c Tout empenné (tout d'une pièce). — La trahison de nos
appétits. — Desloger quelqu'un d'une créance. — Surprendre quelqu'un d'ignorance. — Trouver son plus court (le moyen le plus court). > — < Jules- César donna congé aux lois et à la liberté. » La Boëtie.
felUpse, dont la critique moderne vante avec raison l'élégante hardiesse dans un vers célèbre di'Andromaque^ servait merveilleusement à la concision de nos anciens auteurs : « La estoient tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans nombre. » Froiss. — € Le cuiderent mort, ce que non. » Artois. — c Si vous allez avec un visage pasle... quand toute la ville et tous les soldats auroient cœur de lyons, votis leur ferez venir de moutons. > Monllac. — c Est-ce à toy de nous gouverner ou à nous toy? » Montaigne. — «Les trente tyrans t'ont condamné à mort. Et Nature euxy respondit-il. > Id. — c Les bestes nous flattent, nous menassent, nous requièrent; ei nous elles. » Id. - « Ils se disent toutes choses des yeux. Quoy des mains? » Id.
Nous terminerons par quelques réflexions de Marmontel à propos du marotisme. « Depuis que Pascal et Corneille, Racine et fioileau, ont épuré et appauvri la langue de Harot et de Montaigne, quelques-uns de nos poètes, regrettant la grâce naïve des anciens tours qu'elle avoit perdus, l'heureuse liberté de supprimer l'article, une foule de mots injustement bannis par le caprice de l'usage, et quelques inversions faciles qui, sans troubler le sens, rendaient l'expression plus vive et plus piquante, essayèrent, en écrivant dans le genre de Marot, d'imiter jusqu'à son langage. Hais comme, pour manier avec grâce un style naïf il faut être naïf soi-même, et que rien n'est plus rare que la naïveté, La Fontaine est le seul poëte qui ait excellé dans cette imitation...
< Il est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon vieux temps; il perpétue le souvenir, et il peut ramener l'usage des anciens tours, qui avoient de la grâce, et des anciens mots, qui, doux à l'oreille, avoient un sens clair et précis. La Bruyère en a réclamé quelques-uns : il y en a un bien plus grand nombre, et l'oo feroit un joli dictionnaire de ceux qu'on a eu tort d'abandonner et de laisser vieillir...
a L'aDcieDD6 langue françoise était un arbre qu'il fallait émonder, mais qu'on a mutilé impitoyablement ^
c Le vieux langage, dit Fénelon, se fait regretter quand nous le retrouvons dans Harot, dansAmyot, dans le cardinal d'Ossat^dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux ; il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. On a re* tranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on n'en a introduits. D'ailleurs, je voudrois n'en perdre aucun et en acquérir de nouveaux. Je voudrois autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux, sans danger d'équivoque*, t
En fils bien nés, soyons héritiers respectueux; usons largement et généreusement de l'héritage de nos pères, mais ne le laissons ni se perdre ni s'amoindrir.
* Elémenti de littérature § lUarotique.
* Lettre écrite à l'Académie françaiteeur Véloqtience et la poésie, etc.