‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 85 sur 113 · PALMA GAYET · texte numérisé non relu

PALMA GAYET

IStS— 1610.

Né catholique, devenu protestant et même pasteur, Palma Gayet se ût remarquer par ses talents. La reine de Navarre, Jeanne d*Albret, le choisit pour précepteur de son fils, qui fut, depuis, Henri IV. Quand ce prince abjura, Gayet suivit son exemple. On a de lui Thistoii^e de son temps, qui n'embrasse que neuf années, de 1589 à 1598. 11 Fa intitulée en conséquence Chroniqueur novenaire. Le récit qu'on va lire se rattache à la lutte de la Ligue, ou du parti catholique, dirigée par le duc Henri de Guise, contre le roi Henri III, réduit à peu prés à être chef de parti. Lorsque enfin ce monarque amolli sortit de son apathie, il fit entendre la voix de son autorité sans force, et défendit à Guise d'entrer dans Paris. Guise méprisa cet ordre. Le roi, de son côté, conduisit des troupes dans sa capitale, le 12 mai 1588, mais le peuple se barricada et les chassa. Ge fut la journée des Barricades.

La Journée des Barricades.

Bientôt le roy fut adverty que le duc de Guyse n'estoit venu qu'avec huict gentils-hommes, mais que Tarchevesque de Lyon, son confident, et tous les principaux capitaines de la Ligue estoient venus sous ombre d'avoir quelques affaires à Paris, et s'estoient logez par tous les quartiers de la ville. La hardiesse du duc de Guyse, qui y estoit aussi venu contre son commandement, et luy avoit esté descouverte, le rend soupçonneux ; il se résoult donc de faire sortir tous les gentils-hommes de la Ligue qui estoient venus de nouveau à Paris, et de se rendre le plus fort pour chastier quelques factieux des Seize ; mais voicy ce qu'il advint.

Le 12 may, à la pointe du jour, le roy fait entrer par la porte Sainct-Honoré le régiment de ses gardes françoises et celuy des Suisses. Les Suisses furent placés au cimetière SainctJnnocent,

à la place de Grève et aa marché Neuf; les gardes françoises se rangèrent sar le petit pont, sur le pont Saioct-Hichel et sur le pont Nostre Dame.

Le prevost des marchands et les eschevins de la ville estoient advertis de Tintention du roj ; il avait envojé mesme à M. de Guyse luy dire qu'il luy envoyast le nombre de ses gens : mais les Seize qui estoient en perpétuelle deffiance, se doutèrent bien que Ton en vouloit à eux.

Les gens de guerre du roy ne commençoient que d'entrer dans la rue Sainct-Honoré, que Crucé, procureur du Chastelet *, Tun des Seize et Tautheur de leur première esmeute, appelée du depuis ' Tesmeute de Crucé, en receut Tadvis ; et sur les quatre heures et demie du matin, il fait sortir trois garsons de sa maison, sans manteaux, lesquels allèrent par toute l'université criant : Alarme! alarme) Les bourgeois qui n'étoient de la faction des Seize leur demandoient que' c'estoit: « C'est Cbatillon, respondoient-ils, avec ses huguenots, qui est dans le faux-bourg Saioct- Germain : • et sans s'arrester continuoient leur cry alarme t alarme! Tous ceux deceste faction sortirent incontinent avec leurs armes; chacun se rend au corps de garde de son quartier, et (comme rapporte le livre du Maraut et du Malheustre) suyvant la résolution qu'ils avaient prise entr'eux plus d'un an devant, ils se barricadèrent par toute l'Université et jusques contre le petit Chastelet ; et conmie les sentinelles du costé de la rue se posoient par les gardes du roy, Crucé mit des mousquetaires de l'autre. Aussitost que quelques-uns des Seize qui demeuroient en la rue Neufve veirent que les Suisses se mettoient dans le marché Neuf, ils firent tendre la cbesne de la rue neufve Nostre-Dame, la fond border de muids^ et tous ceux de leur faction, dont il y en avoit nombre en ces quartiers-là, bordèrent incontinent ceste barricade de mousquets, et montrèrent avec leur contenance aux Suisses qu'ils les feroient bien-tost retirer de devant eux.

Les mareschaux de Biron et d'Aumont, et plusieurs chevaliers des ordres du roy arrivèrent lors, qui, voyant que le peuple fermoit ses boutiques et couroit aux armes, leur commandoient de

> Lez.

* Lex.

» Gr. S 17.

ne le pas faire, monstroient leur ordres au peuple, disoient leurs qualités, leur asseuroient sur leur vies qu'aucun tort ne leur se* roit fait, qu'ils avoient charge du roy de les en assurer ; mais les gentils-hommes et capitaines du party du duc de Guyse, qui se trouvèrent incontinent départis et qui estoienl logez par toutes les dizaines avec les plus remuans des Seize, disoient au peuple : < Ne croyez ces politiques, ils vous pipent ; ces gens-d'armes et ces Suisses ne sont entrez pour autre effect que pour les mettre en garnison en vos maisons, pour vous rendre misérables, piller vos biens, et en contenter les mignons. • La Cité et toute TUniversité fut toute barricadée sur les neuf heures, la ville ne le fut que sur le midy, et furent continuées les barricades si vivement, que les sentinelles furent mises à trente pas du Louvre.

Crucé, qui conduisoit ceux de l'Université, estoit des plus ardents ; des paroles il vint aux effects, les siens font retirer les gardes du roy, et se saississent du petit Chastelet. En mesme temps que le roy est adverty de ce tumulte, il commande que Ton face donc retirer ses gardes ; il n'estoit plus temps de le dire, car, sur l'occasion d'un coup qui fut tiré, ceux qui estoient dans la me Neufve et du petit Chastelet sortent, tirent sur les Suisses qui estoient au marché Neuf, qui ne se deffendirent point; il en fut tué quelque vingtaine, et vingt-cinq ou trente de blessez.

M. de Brissac, qui avoit charge du duc de Guyse de commander au quartier de l'Université, voyant qu'ils crioient : Bonne France ! bon cathoUquel aucuns* d'eux monstrans leur chapelets, fit cesser la tuerie, et les fit tous retirer dans la boucherie du marché Neuf. En mesme temps les gardes du roy qui estoient sur les ponts furent chargez et renversez, aucuns désarmez, et contraints de s'enfermer dans quelques maisons, mais sur le commandement de M. de Guyse le sieur de Brissac fit sortir et conduire les Suisses du marché Neuf où ils estoient enfermez, jusques au Louvre; le capitaine Sainct-Paul, qui commandoit au quartier de la cité, fit en mesme temps retirer les gardes du roy, les armes bas et le bonnet au poing. Les Suisses qui estoient aux autres places firent de mesme. Cependant les Seize se saisissent de l'hostel de ville, de la

• Lex » Gr. S 19.

porta Sainct-Antoine et de toutes les places publiqaes de la ville; bref ils ont tous lei^ mains à la besongne. Le lendemain on conseille aa roy de faire retirer tous les gens de guerre qu'il avoit, et que le peuple s'apaiseroit: il les faict sortir.

Hais nonobstant cela il est adverty que les Seize ne se contentent *, qu'ils veulent passer plus outre, qu'ils ne veulent demeurer en si beau chemin, que tout s'arme de nouveau, qu'ils veulent avoir le Louvre et sa personne, que l'on assembloit mesme dans le cloislre de Sainct-Séverin les jeunes escoliers, preslres et moynés, qui avoient tous les bords de leurs chapeaux retroussez, et sur le troussis chacun une croix blanche, armez d'espée et de poignard, et que l'on descendoit mesme quantité de faisseaux de picques d'un logis au carrefour Sainct-Séverin, lesquelles on leur devoit bailler pour venir droict au Louvre.

Messieurs du conseil remonstrërent lors an roy quelques exemples de la furie des peuples, lesquelles il vaut mieux esviter qu'attendre ; le conseillent • de se retirer de Paris, et fondèrent leur jagement sur quatre advis qui arrivèrent coup sur coup d'une résolution prise à l'hoslel de Guyse de se saisir et du roy et du Louvre.

La royne mère conteste contre eux, leur dit ; « Hier, je ne congnus point aux paroles de M de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à la raison ; j'y relourneray présentement le veoir, et m'asseure que je lui feray appaiser ce trouble. • Elle se trompa, car estant retournée vers luy, l'ayant prié d'appaiser ceste esmolion, et qu'il pouvoit s'asseurer sur sa foy de venir trouver le roy, duquel elle luy feroit avoir tout le contentement qu'il en pouvoit espérer, il luy respondit fort froidement qu'il n'estoit point cause de l'esmotion du peuple, qu'il ne l'avoit assisté que pour la nécessité où il s'estoit trouvé, et que ses amys ne le conseilleroient pour le présent d'aller au Louvre, foible et en pourpoint, à la mercy de ses ennemis. La royne mère cognut lors que les advis que le roy avoit receus approchoient de la vérité. M. Pinart, secrétaire d'estat, estoit avec elle ; elle le fit tout soudain retourner en diligence vers sa majesté, pour l'avertir qu'elle avoit recognu qu'il y avoit quelque dessein extraordinaire contre luy.

• Gr. § 107.

« Gr. s 70.

Page 1