MONTAIGNE
Anecdotes.
Edouard * Prince de Galles^ celui qai régenta si long-temps nostre Guienne, personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant été bien fort offensé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne put estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfants abandonnez à la boucherie, lui criants mercy, et se jettansà ses pieds : jusqu'à ce que passant toujours outre dans la ville, il apperceut trois Gentilshommes François, qui d'une * hardiesse incroyable soustenoient seuls Teffort de son armée victorieuse. La considération et le respect d'une si notable vertu, reboucha premièrement la pointe de sa cholere, et commença par ces trois à faire miséricorde à tous les autres habitans de la ville.
Scanderberch ' Prince de l'Epire, suyvant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espèce d'humilité et de supplication de l'appaiser, se résolut à toute extrémité de l'attendre l'espée au poing : cette sienne resolution arresta sus bout * la furie de son maistre, qui pour lui avoir veu prendre un si honorable parti, le receut en grâce. Cet exemple pourra souffrir autre interprétation de ceux qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince-là.
L'empereur Conrad troisième^ ayant assiégé ^ Guelphe Duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quel-
* Qae les Anglais nomment communément The blaek Prince, le Prince noir, fiU d'Edooard III, roi d'Angleterre, et père de l'infortuné Richard II.
« Gr. § 36
s Scanderbeg, le héros de l'Albanie, 1404-1466. Il s'appelait George CastrioU. Par sa valeur et ses succès il mérita le surnom à'Iikender-begt c'est-idire. Prince Alexandre.
* Gr. S 35.
* En 1140, dans VS'einsberg, ville de la haute Bavière.
ques viles et lascbes satisfactioDs qu'on lui offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes* quiestoient assiégées avec Je Duc, de sortir leur honneur sauve, à pied, avec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'un cœur magnanime, s'advisèrent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans, et le Duc mesme. L'Empereur prit si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit por-tée contre ce Duc : et dès lors en avant* traita humainement luy et les siens. L'un et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysément:.car j'ay une merveilleuse lascheté' vers la miséricorde et mansuétude: Tant y a, qu'à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié passion vitieuse aux Stoïques : Ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse avec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'esbranler et courber sous l'autre.
Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gracieux aux vaincus, Alexandre, forçant après beaucoup de grandes difflcultez la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit, pendant ce siège, senty des preuves merveilleuses : lors seul abandonné des siens, ses armes despecées, tout couvert de sang et de playes, combattant encores au milieu de plusieurs Macédoniens, qui le chamailloient de toutes parts : et luy dit, tout piqué d'une si chère victoire (car entre autre dommage, il avoit receu deux fresches blessures sur sa personne) : Tu ne mourras pas comme twas voulUy Betis : fais estât quHl te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inventer contre un captif. L'autre, d'une mine nonseulement asseurée, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire : t A-t'il flechy un genouil? lui est-il eschappé quelque roix sup- « pliante? Vrayement je vainquerai ce silence : et si je n'en puis
< Lex.
« Lex. Avant.
» Lex.
c arracher parole, j'en arracheray au moins du gémissement • Et tournant sa cholere en rage, commanda qu'on lui perçasl les talons; et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d*une charrette. Seroit-ce que la force de courage lui fust si naturelle et commune, que pour ne Tadmirer point, il le respectast moins? ou qu'il Testimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur ^ il ne peust souffrir de la voir en un autre, sans le despit d'une passion envieuse? ou que l'impétuosité naturelle de sa cholere fust incapable d'opposition ? De vray, si elle eust receu bride, il est à croire, qu'en la prise et désolation de la ville de Thebes elle l'eust receu, à voir cruellement mettre au fil de Tespée tant de vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyens de defence publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuyant, ny demandant mercy : au rebours cberchans, qui ça, qui là" par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les provoquans à les faire mourir d'une mort honorable. Nul ne fut veu, qui n'essayast en son dernier soupir, de se venger encores : et à tout' les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouva l'affliction de leur vertu aucune pitié, et ne suffit la longueur d'un jour à assouvir sa vengeance. Ce carnage dura jusques à la dernière goutte de sang espandable, et ne s'arresta qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaves.
En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufve du Roy Jean de Hongrie, autour de Bude, un gendarme fut particulièrement remarqué de chacun, pour avoir excessivement bien faict^ de sa personne, en certaine meslée : et incognu, hautement loiié, et plaint y estant demeuré : mais de nul tant que de Raïsciac Seigneur Allemand, espris d'une si rare vertu. Le corps estant rapporté, celui-cy d'une commune* curiosité, s'approcha pour voir qui c'estoit : et les armes ostéesau trespassé, il reconnut son flls. Cela augmenta la compassion aux assistans : luy seul, sans
I Lex.
« Gr. § 16.
* Lex. à,
^ Lex.
» Générale, n'ayant pas pour objet une personne en particulier.
rien dire, sans siller les jeux, se lint debout, contemplant fixement le corps de son Tiis : jusques à ce que la véhémence de la tristesse, ayant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.
Le faict du capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'une harquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la meslée, respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos à Tennemy : et ayant combattu autant qu'il eut de force, se sentant desfaillir, et eschapper du cheval, commanda à son maistre d'hostel, de le coucher au pied d^un arbre, mais que ce fust en façon qu'il mourust le visage tourné vers l'ennemi : comme il fit.