ÉTUDE DE LA NATURE
Faits divers de la vie des antmatix.
Le renard, dequoy se servent les habitants de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque rivière gelée, et le laschent devant eux pour cet effet, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien près de la glace, pour sentir s'il orra * d'une longue ou d'une voisine distance, bruïre l'eau courant au dessous; et selon qu'il trouve par-là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'avancer; puis n'aurions-nous pas raison déjuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours, qu'il feroit en la nostre : et que c'est une raliocination et conséquence tirée du sens naturel : Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie sous le faix*. Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouye, sans discours et sans conséquence, c'est une chimère, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer' de tant de sortes de ruses et d'inventions, de quoy les bestes se couvrent des enlreprinses que nous faisons sur elles.
» Gr. s 26.
* Le lien des membres de cette longue période laisse a désirer. £n quoi ?
* Joger.
Comme nous avons ane chasse; qui se conduit plus par subtilité , que par forée, comme celle des coUers de nos lignes et de Thameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la sèche jette de son col un boyau long comme une ligne, qu'elle estend au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut : à mesure qu'elle apperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle le laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si près d'elle, que d'un sault elle puisse l'attraper.
Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de * tant d'offenses, que l'homme : il ne nous faut point une baleine, un éléphant, un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de défaire un grand nombre d'hommes : les pouls sont suffisants pour faire vacqaer la Dictature de Sylla : c'est le desjeuper d'un petit ver, que le cœur et la vie d'un grand et triomphant Empereur.
Chrysippus, bien qu'en toutes autres choses, autant desdaigneux juge de la condition des animaux, que nul autre Philosophe, considérant les mouvements du chien, qui se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la quesle de son maislre qu'il a esgaré, ou à la poursuite de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant un chemin après l'autre, et après s'estre assuré des deux, et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander : il est contraint de confesser, qu'en ce chien-là, un tel discours se passe : J'ay suivy jusques à ce carrefour mon maistre à la trace, il faut nécessairement qa'il passe par l'un de ces trois chemins : ce n'est ny par celtuy-cy, ny par celuy-Ià, il faut donc infailliblement qu'il passe par cet autre : et s'assurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisième chemin, ny ne le sonde plus, aios s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce iraict purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjoinctes,
I Gr. s 48.
et de la suflQsante eoumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sçasche de soy, que de Trapezonce * ?
Cette action que le Philosophe Cleanthes remarqua, retire aux nostres : Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmilière, portants le corps d'un fourmi mort, vers une autre fourmilière, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux ; et après avoir esté ensemble quelque pièce, ceux-cy s'en retournèrent, pour consulter, pensez, avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la dif- Acuité de la capitulation : Enfin ces derniers venus, apportèrent aux premiers un ver de leur tanière, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargèrent sur leur dos, et emportèrent chez eux, laissants aux autres le corps du trespassé. Voilà rinterpretation que Cleanthes y donna : tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participants ; et nous meslons à ceste cause sottement d'en opiner.
Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir, d'un nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mère au propre de le choisir elle-mesme, comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousjours le meilleur : ou bien si on fait semblant d'en tourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premièrement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas : ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre.
^ Georgius Trapezaotias, qu'on nomme présentement en français George de Trébisonde, Tan de ces savants qai, forcés de quitter rorient dans le quinsième «îècle, se réfngièreut en Occident où ils firent revivre les belles-Iettres. Eugène IV l'honora de la conduite d'un des collèges de Rome.
Quant à Vamitié, les bestes Pont, sans comparaison, plus vive et plus constante, que n'ont pas les homuies. Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maislre mort, demeura obstiné sur son lict, sans vouloir boire ne manger : et le jour qu^on en brusla le corps, il print sa course, et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'un nommé Pyrrhus ; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort: et quand on remporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maislre. Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la Raison, qui viennent d'une témérité fortuite, que d'autres nomment sympathie : les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques 5 nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager séparément. On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons, comme à certain visage, et où ils le rencontrent, s*y joindre incontinent avec feste et démonstration de bienveillance; et prendre quelque autre forme à contre cœur et en haine.
Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoin de remettre ce mot en crédit) * ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy-môme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes eslranges *, et principalement de Lyons de grandeur inusitée, il y en avoit un entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et un rugissement haultain et espou van table, attiroit à soy * la veue de toute l'assistance. Entre les autres esclaves, qui furent présentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androclusde Dace, qui estoit à un Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce Lyon l'ayant apperceu de loing,
s Le mot degrutUvdr, adopté par noire langue, était doDCDOuveau du tempf de Montaigne, ou créé ou du moins accrédité par lui. « Lex.
» Gr. § 58.
s'arresta premièrement toat coart, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha toat doucement d'une façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance avec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queue à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre misérable, tout transi d'effroy et hors de soy. Androclus ayant repris ses esprits par la bénignité de ce lyon, et r'asseuré sa vue pour le considérer et recognoistre : c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses et les festes qu'ils s'entrefaisoient l'un à l'autre. Dequoy le peuple ayant eslevé des cris de joye, TEmpereur fit appeller cest esclave, pour entendre de luy le moyen d'un si estrange événement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable : < Mon maistre, dit-il, estant Proconsul en Âffrique, je fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'un personnage ayant si grande authorité en la Province, je trouvay mon plus court de gaigner les solitudes et les contrées sablonenses et inhabitables de ce pays-là ; résolu^ si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extrêmement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, je m'embatis sur une caverne cachée et inaccessible, et me jettay dedans. Bientost après y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessée, tout plaintif et gémissant des douleurs qu'il y sonffroit : à son arrivée j'eus beaucoup de frayeur : mais luy me voyant musse dans un coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy , me présentant sa patte offensée, et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu apprivoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que je peus. Luy se sentant allégé de son mal, et soulagé de cette douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquimes ensemble en cette caverne trois ans entiers de mesme viande : car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennujé de cette u«p. 2
c vie brutale et sauvage, comme ce Lyon estoit allé un jour à sa • queste accoustumée, je partis de là, et à ma troisiesme journée « fus surprins par les soldats, qui me menèrent d'Affrique en cette c ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort^ et à f estre abandonné aux bestes. Or à ce que je voy, ce lyon fut ( aussi prins bientost après, qui m'a à cette heure vouleu recom- « penser du bien-faict et guerison ' qu'il avoit receu de moy. » Yoyla rhistoire qn'Androclus recita à TEmpereur, laquelle il Ot aussi entendre de main à main au peuple. Par quoy à la rçqueste de tous il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict présent de ce lyon. Nous voyons depuis, dit Appion, Androclus conduisant ce lyon à tout une petite lesse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir Targent qu'on lui donnoit , le lyon se laisser couvrir des fleurs qu'on luy jettoit, et chascun dire en les rencontrant : Yoyla le lyon hoste de Vhomme, voyla Vhomme médecin du lyon.
Il nous faut remarquer la parité qui est entre les bestes et nous. Nous avons quelque moyenne inteUigence de leurs sens : aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent et nous requièrent : et nous elles*. Au demeurant nous découvrons bien évidemment, qu'entre elles il y a une pleine et entière communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espèce, mais aussi d'espèces diverses. En certain abboyer du chien le cheval cognoist qu'il y a delà colère : mesmes de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes qui n'ont pas de voix, parla société d'offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aysément quelque autre moyen de communication, leurs mouvements discourent et traictent.
Pourquoy non tout aussi bien, que nos muets disputent, argn^ ment, et content des histoires par signes? J'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la vérité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se scavoir faire entendre. Les amoureux se courroas-
' Gr. s so.
• Gr. s 113.
sent, se reconcilient, se prient, se remercient^ s'assignent, et disent enfin tontes choses des yeux.
Qao; des mains * ? nous requérons, nous promettons, appelions, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons', craignons, vergoignons, doublons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, défiions, despittons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons', reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, complaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, escrions*, taisons ^ et quoy non ? d'une variation et multiplication à Tenvy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, vénérons, desdaignons, demandons, esconduisons, égayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettoBs, bravons, exhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage public : Qui fait, voyant la variété et usage distingué des autres, que cettuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de Thumaine nature. Je laisse à part ce que particulièrement la nécessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux : et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre langue. Un ambassadeur de la ville d'Abdere, après avoir longuement parlé au roy Agis de Sparte, lui demanda: Et bien, sire, quelle response veux-tu que je rapporte à nos Citoyens? Que je Vay laissé dire toiU ce que tu as voulu, et tant que tu as vouln^ sans jamais dire mot, Yoilà pas^ un taire ^ parlier et bien intelligible ?
Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissonsnous aux opérations des animaux ? Est-il police reiglée avec plus d'ordre, diversifiée* a plus de charges et d'offices, et plus con-
« s 4 I Dans cette énamération il se troave plusieurs verbes pronominanx» dont Montaigne a sapprimé le pronom régime, pour la rapidité et la symétrie, sans unire à la clarté.
• Gr. 5 101, 3o.
' Gr. S 87.
« Lcx.
stamment enlretenae, que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la poavons-nons imaginer se conduire sans discours * et sans prudence ?
Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement, et choisissent-elles sans discrétion' de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent-ils se servir plutost d'une figure quarrée, que de la ronde, d'un angle obtus, que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effets? Prennent-ils tantost de Teau, tantost de Targile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant? Planchent-ils de mousse leurs palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'ayse ? Se couvrent-ils du vent pluvieux , et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions différentes de ces vents, et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre ; se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantost de celle-là, si elle n'a et délibération, et pensement, et conclusion?
Ettide de la nature humaine.
Nature a embrassé universellement toutes ses créatures : et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien pleinement fourny' de tous moyeng nécessaires a la conservation de son estre. Car ces plaintes vulgaires que j'oy^ faire aux hommes, (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au-dessus des nues, et puis les ravale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abaqdonné, nud sur la terre nue, lié, garrotté, n'ayant de quoy s'armer et couvrir que de la despouille d'autruy : là où toutes les autres créatures, Nature les a revestues de coquilles, de gousses, d'escorce, de poil, de
< Lex.
< Lex.
laine, de pointes, de cair, de bourre, de plume, d'escaille, de toi* son et de soye, selou le besoin de leur estre : les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour deffendre : et les a elle-mesme instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter : là où Thomme ne sçait ny cheminer, ny parler^ ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.
Hais il y a en la police du monde, une égalité plus grande, et une relation plus uniforme. Nostre peau est pourveue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps, tes* moing plusieurs Nations, qui n'ont encores essayé nul usage de vestement. Nos anciens Gaulois n'estoient gueres vestus; ne sont pas * les Irlandois nos voisins soubs un ciel si froid. Hais nous le jugeons mieux par nous-mesmes : car tous les endroits de la per- .sonne, qu'il nous plaist descouvrir au vent et à Tair, se trouvent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible, et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre Testomach, où se fait la digestion : nos pères le portoyent descouvert. Les liaisons et emmaillottements des enfants ne sont non plus nécessaires : et les mères Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n'en est guère qu'on ne voye se plaindre et gémir long-temps après leur naissance : d'autant que c'est une contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy* ils se sentent. Quant à l'usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction : Qui fait double qu'un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sceust quester sa nourriture? Et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa nécessité, sans autre culture et artifice : et si non en tout temps, aussi ne fait-elle' pas aux bestes, tesmoing les provisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons stériles de l'année. Ces Nations, que nous venons de descouvrir, si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans seing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture : et que sans labourage, nostre mère Nature nous avoit munis a planté de tout ce qu'il nous falloit :
* Ne le sont pas nou plus. 3 Lex,
Toire, comme il est vrai-semblable, plus pleinement et plas richement qu'elle ne fait à présent, que nous y avons meslé nostre artifice : le débordement et desreiglement de nostre appétit devançant toutes les inventions que nous cherchons de Passouvir.
Quant aux armes^ nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvements de membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon : ceux qui sont conduicts à combattre nuds, on les voit se jetter aux bazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet advantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et Tindustrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous Tavons par un instinct et précepte naturel. Qu'il soit ainsi, Telephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre : car il en a de particulières pour cet usage, lesquelles il espargne, et ne les employé aucunement à ses autres services. Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussière à Tentour d'eux : les sangliers affinent leurs deffenses, et Tichneumon, quand il doit venir aux prinses avec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de limon bien serré et bieoHpaistry, comme d'une cuirasse. Pourquoy ne dirons-nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer?
Le vrai courage.
L'estimation et le prix d'un homme consiste au cœur et en la volonté : c'est là ou gist son vray honneur : la vaillance c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage ' et de l'ame : elle ne consiste pas en valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance, qui regarde encore en rendant l'ame, son ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune; il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez.
Aussi y a-t-il des pertes triomphantes à l'envie des victoires.
I Lez.
N; ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le Soleil aye coques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Hicale, de Sicile, n^oserent ouques opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles. Qui courut jamais d'une plus glorieuse envie, et plus ambitieuse, au gain du combat, que le capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingénieusement et curieusement s'est assuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponese, contre les Arcadiens : pour quoy faire, se trouvant du tout ^ incapable, veu la nature du lieu et inégalité des forces ; et se resolvant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de nécessité à y demeurer; d'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom Lacedemonien, de faillir à sa charge, il prit entre ces deux extrémités, un moyen parti, de telle sorte : Les plus jeunes et dispos de sa troupe, il les conserva à la tuition et service de leur Pays, et les y renvoya : et avec ceux desquels le défaut estoit moindre, il délibéra de soustenir ce pas ; et par leur mort en faire acheter aux ennemys Feutrée la plus chère, qu'il luy seroit possible : comme il advint. Car estant tantôt environné de toutes parts par les Arcadiens, après en avoir faict une grande.boucherie, luy et les siens furent touts mis au fil de Tespée. Est-il quelque trophée assigné pour les vainqueurs, qui ne soit mieux deu à ces vaincus? Le vray vaincre a pour son roolle Testeur, non pas le salut : et consiste l'honneur de la vertu, à combattre, non à battre.
Tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a une assemblée de diverses humeurs^ desquelles celle-là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous selon nos complexions; aussi en notre ame, bien qu'il y ait divers mouvements qui l'agitent, faut-il qu'il y en ait un à qui le champ demeure. Hais ce n'est pas avec si entier advantage, que pour la volubilité et souplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent une courte charge à leur tour. D'où nous voyons non
• Lez.
seulement les enfans, qui vont tout naïrvement après la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose : mais nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage : et si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à Testrié, d'un visage morne et contriste. El quelque gentille flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nées, encore les despend-on à force du col de leurs mères pour les rendre à leurs espoux.
Ainsi il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit aucunement estre envie. Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j'aye : ce sont vrayes et non feintes imprécations : mais celte fumée passée, qu'il ayt besoing de moy, je luy bien-feray volontiers, je lourne à l'instant le feuillet. Quand je l'appelle un badin *, un veau, je n'entreprens pas de luy coudre à jamais ces titres : ne pense me desdire, pour le nommer honneste homme tantost après. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement. Si ce n'estoil la contenance d'un fol, de parler seul, il n'est jour ny heure à peine, en laquelle on ne m*ouist gronder en moy-mesme, et contre moy; Bren du fat : et si n'entends pas que ce soit ma définition. Qui pour me voir une mine lantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l'un ou l'autre soit feinte, il est un sot. Néron prenant congé de sa mère, qu'il envoyait noyer senlit toutefois l'émotion de cet adieu maternel : et en eust horreur et pitié. On dit que la lumière du soleil n'est pas d'une pièce continue : mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n'en pouvons appercevoir l'enlredeux. Ainsi eslance nostre ame ses pointes diversement et imperceptiblement.
Artabanus surprint Xerxes son nepveu, et le lança de la mutation soudaine de sa contenance. Il estoit à considérer la grandeur desmesurée de ses forces, au passage de l'Hellespont, pour l'entreprise de la Grèce. Il lui prit premièrement un tressaillement d'ayse, à voir tanl de milliers d'hommes à son service, el le tesmoigna par l'allégresse et feste de son visage : et tout soudain en mesme instant, sa pensée luy suggérant, comme tant de vies
aToient à défaillir, au plus loing dans ud siècle, il refroigna son front, et s'attrista jusques aux larmes.
Nous avons poursuivy avec résolue volonté la vengeance d'une ÎDjore, et ressenty un singulier contentement de la victoire ; nous en pleurons pourtant. Ce n'est pas de cela que nous pleurons : il n'y a rien de changé ; mais nostre ame regarde la chose d'un autre œil, et se la représente par un autre visage : car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez, saisissent nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon leur condition ; mais le contour en est si brusque, qu'il nous eschappe. Et à cette cause, voulants de toute cette suite continuer * un corps, nous nous trompons. Qnand Timoleon pleure le meurtre qu'il avoit commis d'une si meure et généreuse délibération, il ne pleure pas la liberté rendue à sa Patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais pleure son frère. L'une partie de son devoir est jouée, laissons-luy en jouer l'autre.