PASQUIER
François /•' et le collège de France,
Nous eusmes sur nos ieunes ans un Roy François I de ce nom, zélateur des bonnes lettres, lequel le renvia non seulement sur tons ses ancestres, ains en rapporta le laurier. Le malheur du temps avoit voulu qu'ores que l'Université de Paris fust en honneur par dessus toutes les autres de l'Europe, toutesfois on n'y cognoissoit la langue Hébraïque que de nom : Et quant à la Grecque, bien que l'on en Qst quelque estât, c'estoit plus par contenance, que d'efifect. Car mesmes lors qu'il estoit question de l'expliquer, ceste parole couroit en la bouche de plusieurs ignorans, Graecum est non legitur : Et au regard de la Latin (exercice ordi-
' Lex. Voulant de ces imprrssions qui se suivent (se sucrèdent) former un tout.
naire des Regens) c'estoit vn langage gofife et grossier. Ce Roy estoit, comme i'ay dit, naturellemeot adonné aux lettres, dont dès sa ieunesse (portant le seul tiltre de Duc d'Angoulesme) il aooit fait si belles preuaes que le gentil Baltazard de Chastillon en son Caurtizan^ se promettoit de luy^ qu^estant Roy il restabliroit les bonnes lettres dedans son Royaume. Espérance dont il ne fut trompé, car quelques années après que ce Prince fut arrivé à la couronne, il pourpensa d'ériger vn nouvau collège de doctes hommes, par lesquels les langues Grecque, et Latine, ensemble les sciences seroient diuersement enseignées.
Je Yoy, quelques-vns discourans par aduis de pays sur ceste affaire, attribuer ce nouueau mesnage, les aucuns au docte Guillaume Budé * seulement, les autres à Messire Jean du Bellay Cardinal, et Jean Lascary, et que par leur aduis le Roy fut induit à ce faire. Non, il n'eut en cecy autre instigateur que soy-mesme.
Il estoit (comme i'ay dit) naturellement adonné aux lettres, aussi fut -il naturellement de soy-mesme inspiré à ceste noble denotion. Bien recognoislray-ie que depuis Budé seruit de fidèle instrument au public pour Ty maintenir. Et afin que Ton ne pense que ie parle maintenant par cœur, ains par liure, Christopble de Longueil, Tautre Ciceron de son temps, ayant sommé Budé par lettres, de luy mander comme il gouuernoit ses Estudes. Elles sont (luy respondit-il) en friche; J'ay quitté ma maison de Marly qui estoit leur seiour ordinaire, pour m'habituera la Cour et suitte de mon Roy : Que si ie voulois maintenant reprendre la route de ma maison. Ton diroit que par vne fetardise de moy, ie serois déserteur de mon deuoir enners ma patrie. Sçavoir pourquoy? Depuis que i'ay eu cet honneur d'haleiner le Roy, il luy est souueol aduenu de déclarer publiquement, non par hazard, ains de bon sens et propos délibéré, qu'il vouloit bastir dedans Paris, les Tilles de Rome, et d'Athènes, pour y plantera bon escient la langue Latine, et la Grecque, et tout d'vne main immortalizer sa mémoire dedans la postérité. Voyant ceste belle opinion née en luy, ie n'ay
1 GailUome Bndée, Parisien (1467-1540), an det honmiet let plos i dans les langues anciennes et la connaissance de Tantiqnité. Son traité D§ < sar les anciennes monnaies, fût universellement admiré. François !«' aimait ton entretien et recevait ses ayis. 11 l'honora ' selon son mérite. Erasme Tappela h prodige de la France.
depuis doubté en le gouveroant, de la luy ramanteuoir, Don ydc, ains plusieurs fois, seloo que les occasions s'ofifroient. Chacun se repaist deceste belle promesse, elle court par la boucbe de tous, et chacun par vn vœu et souhait commun me promet la conduite et direction de cet ouurage, se faisant accroire que l'en estois le premier autheur. Au moyen dequoy si maintenant ie m^absentois tant soit peu de la Cour sans le congé de mon Haistre, on mMmputeroit cela à vne faute inexcusable : d'autant qu^il pourroit aduenir que cependant Tardeur Royale et Divine du Roy se tiediroit tout à fait. Quoy faisant on diroit que i'auois sous faux gages gaigné la faneur d'vn Prince, lequel ayant de son propre mouuement et instinct embrassé ceste saincte institution, ie me deuois du tout dédier à Tentretenement et augmentation d'icelle. Ce que n'ayant fait, ie tomberois en la malebouche de tous, si tant estoit (ce que ja à Dieu ne plaise) que ce beau projet reûssist à néant.
A tant* Budé. Je me suis estudié d'habiller à la Françoise, et rendre, non mot pour mot, ains à ma guise, le sens de ce passage que i'ay extraict de la première du troisiesme liure de ses lettres Latines. Et parce qu'elle porte seulement la date du mois et du iour, non de Tannée, ceste faute est suppléée par vne autre subséquente du mois de décembre 1520, qu'il adressa à Jacques Tnsan, depuis Professeur du Roy en la langue Grecque, de laquelle le commencement est tel. Je croy facilement ce que m'escriuez, que la promesse faite par le Roy d'ériger un nouveau collège, dont ie vousay donné aduis par mes lettres, a resueilléen vous, ^t vos semblables vn désir indicible d'estude. Et combien que depuis on o'eo aitrien fait ny parlé, toutesfois ie ne faist aucune doute * que ce Bouveau project sortira son effect * tel que ie souhaiterois, sinon qu'il aduienne quelque désastre généralement à la France, et à moy particulièrement, et à ceux qui auec moy ont embrassé ceste affaire.
De ces deux missiues ie recueille, premièrement que le Roy fut induit à ceste noble entreprise de son propre instinct, puis entretenu en icelle par Budé et quelques autres Seigneurs ; et fina-
« Uz.
« Gr. S 7.
* Soriir n'est yerbe actif, souvent Joint an régime e/fet^ qu'en termes de Jnr^pmdence; il est ici employé dans un sens, pins général, mais par un avocat.
lemenl que ce collège n'estoil encore créé en Tannée mil cinq cens vingt. Les coadiuteurs de Badé furent ainsi qu'est la commune voix, Hessire Jean du Bellay cardinal, et Jean de Lascary de la famille des derniers Empereurs de Constantinople '.
La fuitte du connestable de Bourbon, Texpédition en Italie pour le recouvrement du Milannois, la prise du Roy François premier, sa prison en Espagne, ostages de Messieurs ses enfans, allées et venues pour la negotiation de sa rançon, tout cela, dis-ie, fut cause de mettre en surseance ce beau dessein, iusques à ce que les affaires de France s'estans par vntraicté de paix assez fascheux, aucunement r'affermies de mal en bien, et de bien en mieux, le roy en fm se trouuant deliuré de corps et d'esprit, reuenant à son premier penser, ouurit la porte à ce collège, non toutesfois tout d'vn coup, ains selon et à mesure que Budd (sur lequel il se reposoit) trouuoit gens sortables pour luy présenter, sur la nomination duquel ils obtenoieot leurs lettres de prouision, chacun aux gages de deux censescus, valans quarante-cinq sols pour pièce. Son premier dessein n'estoit pour le fait des langues, que de la Grecque et Latine : comme vous voyez par le passage de Budé, toutesfois mettant la main à Toenure il y adiousta THébrâïque.
Au demeurant il n'y eut sous le règne de François premier, qu'vnze places destinées à ce noble et Royal exercice,et la dou* zieme, érigée à la postulacion et requeste de Charles Cardinal de Lorraine par le Roy Henry second, en faueur de Pierre Ramus, sous le tiltre de Professeur du Roy en l'Oratoire et Philosophie.
La farce de Patelin •.
Ne vous souuient-il point de la response que fit Virgile à ceux qui luy improperoient Testude qu'il employoit en la lecture d'En-
* A la prise de Constantinople par les Tares en 1453, Jean Lascaris, comme d*aatres savants grecs, chercha an asile en Italie et le troava dans la maison de Laurent de Médicis, à Florence. Il devint son bibliothécaire, et fat ensuite, en la même qualité, appelé à Paris par Louis XIL La bibliothèque impériale possède des manuscrits grecs qu'elle doit aux soins de Lascaris.
s Comédie en vers du W°>« siècle, regardée avec raison comme un chef-d*4savre de galté comique. Elle a été imprimée plusieurs fois. M. Génin en a donné une nouvelle édition en 1854. Au commencement du XVIII°>« siècle Brueys a adapté VawKat Pathelin à la scène moderne.
nius, qaand ii leur dit, qaeen ce faisant, il auoit appris de tirer Tor d'vn fnmier? Le semblable m'est adaenu n'agueres aux champs ou estant destitué de la compagnie, ie trouuai sans y penser, la Farce de Maistre Pierre Patelin, que ie leu et releu auec tel contentement, que i'oppose maintenant cest eschantillon à toutes les comédies Grecques, Latines et Italiennes; L'autheur introduit Patelin aduocat , maistre passé en tromperie, vne Guillemette sa femme qui le seconde en ce mestier, vn Guillaume Drapier, vray badaut, ie dirois volontiers de Paris, mais ie ferois tort à moy mesme, vn Aignelet Berger lequel discourant son fait en lourdois, et prenant langue de Patelin, se faict aussi grand Maistre que luy. Patelin se voulant habiller de neuf, aux despens du Drapier, complotte avec sa femme de* ce qu'il auoit à faire. De ce pas il va à la foire^ où feignant de ne recognoistre bonnement la boutique du bon Guillaume, après s'en estre asseuré, il s'abouche auecques luy, raconte l'amitié qu'il auoit porté à feu son père, les aduis qui estoient en luy, ayant dès son viuant prédit tous les malheurs depuis aduenus par la France, et tout d'vne suitte luy représente sa posture, ses mœurs, sa manière de viure, en fin que Guillaume luy ressembloiten tout, de face et de façons. Et ainsi l'endormant sur le narré de ceste belle histoire, il iette l'œil sur ses draps, les considère, les manie, nouuelle enuie luy prend d'en achepter, encores que venant à la foire il n'y eust aucunement pourpensé, commence de les marchander. Guillaume luy loue hautement sa marchandise, les leines estans grandement encheries depuis peu de temps, demande vingt-quatre sols de l'aulne. Patelin luy en offre vingt : Guillaume est marchand en vn mot, et ne veut rien rabattre du prix. A quoy Patelin condescend, et en leue six aulnes tant pour luy que sa femme : revenans à neuf francs, qui disoient six escas. Il est question de payer, mais il n'a argent sur soy, dont il est bien aise : car il veut renoiier avec luy l'ancienne amitié qu'il portoit à son père. Le semond de venir manger d'vne oye qui estoit à la broche, et qu'il le payeroit. Combien qu'il poisast au marchand de n'estre payé sur le champ, comme estant d'vne nature défiante, si est-ce que vaincu des importunitez de Patelin, il est contrainct de s'y accorder. Patelin emporte son drap, lequel
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â Pissuë de là, parlant à part soy, dit que Gaillaume lay aooit vendu ce drap à son mots mais qu'il le payeroit au sien : et en cela il ne fut menteur. Car estant de retour en sa maison, sa femme bien estonnée, luy demande en quelle monnoye il entendoit le payer, veu qu*il n'y auoit croix ny pille chez eux. Il lui respond que ce seroit en vne maladie, et que d'eslors il s'alloit aliter, afin que le marchand venant, Guillemette le payast de pleurs et larmes. Ce qui fut faict. Le bon Gaillaume ne demeura pas longtemps sans s'acheminer chez Patelin; se promettant de faire vn bon repas autant que d'estre payé.
Ils ne verront Soleil ny Lune, Les escua qi^il me baillera,
Disoit ce pauvre idiot : en quoy aussi il dit vérité. En ceste opinion il arrive gay et gaillard en la maison de Patelin : où pensant estre accueilly d'vne mesme chère, il y trouue vne panure femme infiniment esploree de la longue maladie de son mary : Plus il hausse sa voix, plus elle le prie de vouloir parler bas, pour ne rompre la teste au malade, et le supplie à ioinctes mains de le laisser en recoy.
Qui me payast (réplique Taulre) ie m'en allasse. Ce temps pendant Patelin vient aux entremets, qui dit mille mots de resuerie. Je vous prie d'imaginer combien plaisant est ce contraste. Car pour dire la vérité il m'est du tout impossible de le vous représenter au naïf. Tant y a qu'après vne longue contestation le Marchand est contrainct de s'en retourner en sa boutique : Bien eœpesché lequel des deux auoit resué, ou luy, ou bien Patelin. Retourné qu'il est, il trouue que ce n'estoit resuerie de son costé, et qu'il y auoit six aulnes de tare en sa pièce de drap. Au moyen de quoy il reprend sa première voye chez Patelin, lequel se doutant du retour, n'auoit encore desemparé son lit. Là c'est à beau jeu beau retour, chacun ioue son personnage à qui mieux mieux, mesme Patelin pousse de sa reste. Car en ses resueries il parle cinq ou six sortes de langages, Limosin, Picard, Normand, Breton, Lorrain : Et sur chaque langage Guillemette fait des commentaires si à propos pour monstrer que son mary estoit sur le
« Lex.
poîDCt de rendre Tame à Dieu, que non seulemeot le Drapier s'en départ, mais à son parlement svpplie Gaillemette de Texcuser, se faisant accroire qae ç'avoit esté quelque Diable transformé en homme qui anoit enleué son drap. Et deslors tourna toute sa colère contre son bei^er Aignelet, qu'il auoit faict adiouroer^ afin de la) rendre la valeur de quelques bestes à laine par luy tuées, faignant qu'elles estoient mortes de laclauellee. Ne se promettant rien moins que de luy faire seruir d'exemple en Justice. Le iour de l'assignation, Aignelet se présente à son Maistre, et auec vne harangue digne d'vn Berger, luy racompte comme il auoit esté à sa requeste, le priant de le vouloir licentier, et renuoyer en sa maison. A quoy son Maistre ne voulant entendre, il se resoult de prendre Patelin pour son conseil. Lequel après auoir entendu tout le faict où il n'y auoit que tenir pour luy, est d'aduis, que comme s'il fust insensé, quand il seroit deuant le Juge, il ne respondist qu'vn Bee à tout ce qui luy seroit demandé, qui estoit le vray langage de ses moutons. Et que ioiiant ainsi son personnage. Patelin luy seruiroit de truchement, pour suppléer le deffaut de sa parole. Le Berger meschant, comme est ordinairement telle engeance de gens, trouue cet expédient très-bon et qu'il n'y faudra • d'vn seul point. Sur cela Patelin stipule vne et deux fois d'estre bien payé de luy au retour des plaids, quand il auroit gaigné sa cause : et le Berger aussi luy respond vne fois et deux qu'il le payeroit à son mot*, comme il fit. La cause est audiancee : Là se trouuent les deux parties, et mesmement Patelin qui tenoit sa teste appuyée sur ses deux coudes, pour n'estre si tost apperceu du Drapier. Lequel auparauant que de Tauoir enuisagé, propose articulement sa demande, mais soudain qu'il eut ietté l'œil sur luy, il perdit esprit et contenance tout ensemble, meslant par ses discours, son drap auecques ses moutons. Et Dieu sçait comme Patelin en sceut faire son profit pour monstrer qu'il auoit le cerneau troublé. D*vn autre costé le Berger n'ayant autre mot dans la bouche qu'vn Bee^ Monsieur le Juge se trouue bien empesché. Mesmement qu'il n'estoit question que de moutons en la cause, neantmoins le Drapier y entremesloit son drap, et luy enioint de reuenir à ses moutons. En fin voyant qu'il n'y auoit
« Lex.
« Lex.
rime ny raison, d'vne part et d'autre, ilrenuoyele deffendeur absous des fins et conclusions contre luy prises par le demandeur. Il est maintenant question de contenter Patelin, qui commence de gouuerner le Berger. Luy applaudit et congratule do bon succez de sa cause, qu'il ne restoit plus que de le payer, le somme et interpelle de luy tenir parole : mais à toutes ses sommations, le Berger le paye seulement d'vn Bee, Et à vray dire, il luy tint eo cecy sa promesse. Car il auoit promis de payer Patelin à son mot, qui estoit celui de Bee, Ce grand personnage se voyant ainsi escorne par son client, vient des prières aux menaces : mais pour cela il n'aduance de rien son faict, n'estant payé en autre monnoyé que d'vn Bee,
Que Bee (dit Patelin) Ton me puisse pendre»
Si ie ne feray venir
Vn Sergent, mesauenir
Luy puisse s'il ne t'emprisonne.
A quoy le Berger luy respond :
S'il me trouve ie luy pardonne.
Et en ce vers est la closture de la farce : dont on peut dire pour fin de compte qu'à trompeur, trompeur et demy.