BRANTOME
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Jean -Jacques Trivulce.
Le seigneur Jean-Jacques Trivulce fut un grand capitaine italien, toutesfois très bon François, et qui fit de très grandes monstres d'armes pour le service de la France, mais pourtant mal reconnu du Roy François premier, qui ayant conceu quelque léger soubçon contre luy, par la suscitation de Monsieur de Lautrec qui luy porta de l'envie et le desfavorisa fort de ses bonnes grâces ; de telle façon que le dit Roy estant un jour à Chartres, et par un matin retournant de la messe, s'estant fait porter le dit Jean-Jac-
qaes dans une chaire (parce qu'il estoit fort boiteux, goûteux, et âgé de qnatre-Tingts ans, comme aussi fort cassé des grandes courvées de guerre quMl avoit fait et souffert en sa vie) ainsi que lei Boy vint à passer sans faire semblant de Tavoir veu, le dit Jean- Jacques s'escriant, luy dit: Sire, ah Sire, au moins un mot d'audience ! Le Ro; tournant la teste de l'autre costé, ne le voulut ouïr: dont ce bon homme conceut un si grand despit, que de là il s'alla jetter dans le lit, et n'en releva jamais jusques à ce qu'il fut mort. Et comme durant sa maladie on en dit la cause au Roy, touché en sa conscience, il l'envoya visiter : mais pour toute respense il dit: Helas il n'esf plus temps ; le desdain duquel il a usé envers moy, et mon despit, ont déjà fait leur opesration en moy ; je suis mort. Le Roy en fut puis après fort marry, et s'excusa fort de ne l'avoir bien reconnu en ses services notables qu'il avoit fait aux Roys Charles YIII, Louis XII et à luy mesme. Monsieur de Lautrec fut cause de sa desfaveur , comme j'ay dit, par le moyen de Madame de Chasteau-Briand, sa sœur, que le roy aymoit. Aussi quelque temps après. Dieu permit qu'il eust sa venue, après qu'il eut perdu l'Estat de Milan ; et tout ainsi que le Roy ne fit cas du dit Jean-Jacques, et le desdaigna tant de ne vouloir parler à luy, de mesme le roy en usa envers M. de Lautrec ; car voulant faire ses excuses de la perte de Milan, sa Majesté ne le voulut voir Jiy ouïr que par seconde personne au commencement, et puis après il parla à lui tellement quellement. Ainsi ces deux personnes furent traitées de mesme façon, selon la volonté de Dieu : mais à Tun le despit luy transperça le cœur, dont il mourut ; et l'autre le traisna quelque temps après, non sans en porter longuement le despit et le desdain en l'ame ; car ces deux sujets sont deux maux certes incurables à un homme généreux.
Ce brave Capitaine donc, le Seigneur Jacques, mourut ainsi ; on dit de luy que lorsqu'il voulut mourir, il avait ouï dire à quelques Philosophes, que les Diables haïssoient fort les espées, et en avoient grande frayeur, et s'enfuyoient quand ils les voyoient blanches en l'air et flamboyer. Tel fut l'advis de la Sibille quand elle mena Eneas aux enfers, et qu'elle le vit à l'entrée de la porte avoir peur de Messieurs les Diables. Non, non, dit-elle n'ayes point de peur, tire seulement ton espée, vaginaque crêpe fenrum. Aussi ledit Seigneur Jean-Jacques, fondé sur telle opinion, lors ii« p. 3
(pi'il voalat moarir il se fit mettre son espée sur le lit toute naë auprès de loy, et tant qu'il put il la tint au lieu de li croix, laquelle luy servoit d'autant; et aussi afin que cepeudaut qu'elle renvoyeroit les Diables, luy voyaus ainsi eu la main, et ayaus peur, ils ne s'approchasseDt de luy pour luy enlever et emporter son ame avec eux; et par ainsi que oe s'osans approcher de Iny, elle eust loisir de s'eschapper et passer par la porte de derrière^ et s'envoler viste en Paradis. L'invention et la ruse n'en eust pas esté mauvaise, s'il eust pu tromper de cette façon Messieurs les Diables, qui se meslent de tromper les pauvres humains. Voilà donc ce grand Capitaine mort, ayant ordonné que son corps fost porté à ensevelir à Milan ; ce qui fut fait: et fort honorablement sur sa sépulture fut mis : Hic quiescit qui nunquam quievit. Icy repose celui qui ne reposa jamais. Monsieur de Montluc après sa mort, et sur son exemple, a pris cette devise, ainsi que l'on voit dans son livre.
L'occasion principale qui esmeut le Roy à disgracier le dit Jean- Jacques, fut qu'il s'estoit fait recevoir Bourgeois des Cantons des Suisses. Que pouvoit-il moins faire, qu' * ayant perdu la bonne grâce et l'appuy de la France? Il falloit qu'il en cberchast ailleurs. Mais le Roy le connoissant homme prompt, remuant, et de peu de repos, il craignoit qu'il ne fist quelque mauvais remnement avec ses gens prompts et légers, de ce temps là, contre luy et sa Duché de Milan, voire au cœur de la France. S'il se douloit de cela il avoit occasion de se défier de luy.
Le Roy Louis XII n'en eut pas telle défiance, quand il luy donna le gouvernement absolu de sa dite Duché. Et quand on luy remonstra qu'il faisoit une faute de donner une telle charge à un homme estranger, et qui estoit de la patrie mesme, sur une nouvelle conqueste ; il respondit qu'il se sentoit si asseuré de sa fidélité et preud'honmiie qu'il avoit desjà si bien manifestée an Roy Charles YIII qu'il croyoit fort bien qu'il ne luy feroit pas des faux bonds: et quand bien il l'eotreprendroit, il se tenoit assez courageux et puissant pour luy rompre la teste, et au Duc de Mi* lan, s'il se conferoit avec luy. Davantage, le naturel de ce Roy estoit fort enclin à l'aimer, et il avoît grand crédit auprès de
« L'emploi de ce que ne peut guère se justifier.
Sa Majesté, jasqaes là que te Roy le fit son Compère, ayant tenn sur les fonts sa seconde fille, Madame Renée de France, depuis Dacbesse de Ferrare ; ce qui luy fat un tel honneur, qu'un des plua grands Princes de la Chrestienté s'en fust fort contenté et fort glorifié. Voilà enfin ce grand Capitaine, après plusieurs beaux exploits faits de sa main et de sa cervelle, mort en Tâge de quatre-vingts ans.
Philippe II, roi (TEspagne.
Après avoir parlé du père, qui est l'empereur Charles V, il faut parler à présent du fils, qui est ce grand Roy d'Espagne Dom Philippe, Roy tres-catholique ; lequel encore qu'il n'aye mis le pied tant de fois à l'estrier et paru à la campagne, ny monté sur mer comme l'Empereur Charles son père, si est-il un grand Roy et tio grand Capitaine : puisque plusieurs Roys et Capitaines ont esté autant loues et estimez, d'avoir fait de belles conquestes, et mené de grandes guerres, aussi bien assis en la chaire de leurs Conseils^ comme en leurs selles d'armes. Sans m'amuser à l'allégation de plasieurs exemples, je n'allègue que celuy de nostre Roy Charles cinquiesme, lequel eut le surnom de Sage, et duquel le Roy d'Angleterre se plaignoit, qu'il luy faisoit une guerre si importune sans bouger de son cabinet.
Quand un grand Roy ou grand Prince a passé les premiers feux de sa jeunesse à la guerre, ce n'est pas le meilleur ny pour luy, ny pour tous ceux de son Royaume, qu'il fasse tousjours la guerre en personne : les raisons là-dessus s'y peuvent apporter belles : et aussi que c'est trop se faire esclave de Mars, et non pair et compagnon à luy. Davantage il y a différence, et y en doit avoir, entre les Roy et nous autres Gentilshommes, qui vivons de la guerre t
An surplus, quand un Roy fait tant du hazardeux et du Cheval léger, il n'est pas possible qu'il ne luy arrive une fois en sa vie quelque faute, ou disgrâce de fuite, ou d'autre erreur, de laquelle s'il est une fois taché tant soit peu, il ne s'en peut jamais bien laver. En tels mots, quand on dit, il a fallu que le Roy se retire plus viste que le pas, ou bien il est fuy à bon escient, quand ce ne seroit que cent pas, il ne s'en sçauroit jamais nettoyer, sonnant ce mot si mal à la bouche. Voilà pourquoy les Roys doivent mesna-
ger leurs hazards et leurs vies, à la mode que fout aucuns avares leurs trésors, lesquels ils espargnent en choses petites et basses, et les despendent en choses nobles et de conséquence, quand ileo est question. De mesmes les Roys doivent faire de leurs vies, ne les adventurer à toutes heures et occasions légères, mais à d'autres belles et très-grandes : afin que si le malheur veut qu'ils y meurent, on dise d'eux qu'ils sont morts en une belle bataille, ou en une honorable rencontre, ou en un signalé combat, bravement et vaillamment, les armes au poing, toutes teintes de sang, comme plusieurs grands Empereurs et Roys ont fait, dont le nombre est infiny.
S'il faut qu'ils se retirent, que ce soit en valeureuse et honorable relique de bataille, comme fit -ce brave Philippes de Valois après la bataille de Crecy : qui après avoir combattu tout ce qui se pouvoit, jusques à la soirée, fut obligé par les ténèbres de se retirer au giste en un Chasteau et une petite Ville, où le Gouverneur luy ayant demandé son nom de la muraille, il respondit que c'estoit la fortune restée de la bataille perdue. S'il faut qu'ils soyent pris, que ce soit à la mode du Roy Jean devant Poitiers, et du Roy François devant Pavie, les quels plus tost que fuir avec plusieurs autres, furent pris, n'en pouvant plus, et tout las du combat: ou bien du tout sortir bravement victorieux, ainsi que fit nostre grand Roy Henry IV à la bataille de Coutras et à celle d'Yvry : et comme avant luy avoientfait ses deux illustres prédécesseurs, les Roys Charles VIII et Louis XII aux batailles de Fornoiie et d'Agnadet.
Ainsi les Roys qui sont esclairez de toutes parts, doivent mesnager leurs vies et leurs honneurs; car ils sont tant veus, que s'ils bronchent tant soit peu, ils sont remarquez de tous costez. Si ne sçauroit-on reprocher au Roy d'Espagne, qu'il n'aye grandement aymé la guerre de son vray naturel : car dès lors que l'Empereur son père luy eut mis tout son Estât entre ses mains, il nous alla de premier coup dresser de grosses armées, et nous les jetta si bien sur les bras, qu'il nous fit donner la bataille de Saint- Quentin, qu'il gagna sur nous, avec grosse perte de beaucoup de gens de bien et Seigneurs. Au partir de là il alla en personne assiéger la ville de Saint-Quentin, la battre furieusement, et la prendre d'assaut, gardée aussi-bien de feu Monsieur l'Admirai de Chas^
tiiloD, qae place de ce temps-là, qui ait esté prise. El pais il prit Ham et le Chastelet, et s'en contentant, il ne voulut passer plus outre ny venir à Paris, comme beaucoup le presumoient et eii avoient la crainte.