AMYOT
Ambition et intelligence de Thémistocîe,
Themistocle estoit le plus ambitieux homme du monde : car dès qu'il estoit encore jeune et peu cognu, il pria à grande instance un excellent joueur de cilhre, qui pour lors avoitle bruit à Athènes, nommé Epicles, natif de Hermionne, qu'il vinst exercer et monstrer son art en sa maison, à fin que beaucoup de gens qui auroient envie de l'ouïr, demandassent son logis, et vinsent chez luy. Hais estant une année allé à la feste et assemblée des jeux olympiques, il y voulut tenir maison ouverte à tous venans, avoir des lentes richement parées, et toute autre magnificence de train et d'equippage, à l'euvy de Cimon. Cela despleut aux Grecs, iesquelz estimèrent que ceste despense estoit chose bien séante, et qui se devoit permettre à Cimon, à cause qu'il estoit jeune et de grande maison : mais à luy qui estoit homme neuf, etquisembloit faire le grand plus que ses biens et ses facultezne portoient, et plus qu'il ne luy appartenoit, cela non seulement ne fut point loué, ains fut estimé vaine gloire et presumption. Une autre fois il feit les frais d'une tragédie qui fut jouée publiquement, et en ayant gaigné le prix, estant desja l'honneur de vaincre en telz jeux fort envié et chaudement poursuivy à Athènes, il feit peindre ceste sienne victoire en un tableau, qu'il dédia et feit attacher en un temple avec une telle inscription : c Themistocles Phrearien faisoit les frais, Phrynicus l'avoit composée, Adimantus estoit prevost. »
Ceneantmoinsil estoit aggreable au commun peuple, en partie, pour ce qu'il saluoit chasque citoyen par son propre nom, sans que
personoe luy aidast à les nommer, et en partie aussi, pour ceqa'il se monslroit juge droittorier es affaires des particuliers, copime il respondit on jour au poëte Simonides natif de Chio, qui le requerroit de quelque chose, laquelle n'estoit pas raisonnable, lorsqu^il estoit gouverneur de la ville : « Tu ne serois pas bon poëte, si tu chantois contre les règles de la musique ; ny moy bon Gouverneur de ville, si je faisois aucune chose contre les loix civiles. ■ Une autre fois, se moquant du mesme Simonides, il luy dit, « qu'il n'avoit point d'entendement de mesdire des Corinthiens, ven qn'ilz estoient seigneurs d'ujoe si grosse et si puissante cité, et de se faire portraire au vif, attendu qu'il estoit si laid. »
Mais estant venu en crédit, et ayant acquis la bonne grâce du commun peuple, il embrouilla tellement Aristides, qu'à la fin il le feit chasser et bannir de la ville d'Athènes pour cinq ans '. Et comme ja le roy de Perse fust en chemin pour venir faire la guerre aux Grecs, et les Athéniens commenceassent à délibérer qu'ilz eliroient pour capitaine. Ion dit que tous les autres qui avoient accoustumé de s'entremetredesa£faires, craignans le danger se tirèrent lors en arrière, et qu'il n'y eut qu'un orateur nommez Epkydes fllz de Ëupbemides, homme éloquent, mais lascbe de cueur et subject à l'argent, qui se presentast à demander ceste charge, et y avoit apparence qu'il l'obtiendroit. Par quoy Tlie* mistocles ayant peur que tout ne se perdist, si la conduite de ceste guerre venoit à tumber entre les mains 4'an tel pesonnage, achepta à deniers comptans, l'ambition d'Epicydes, poiur le faire déporter de la poursuite.
On loue aussi grandement ce qu'il feit, touchant le truchement qui vint avec les ambassadeurs du roy, pour demander l'eau et la terre, c'est-à-dire, entière recognoissance et obeïssanoe, aux Grecs : car il le feit saisir au corps et punhr de mort, par décret public, pour avoir ozé employer la langue grecque aux commandémens des Barbares. Ce fut aussi une belle chose, qu'à son instance Arthmius natif de Zélée, fut noté d'infamie luy, ses enfaas et toute sa postérité, à cause qu'il avoit apporté 4e l'or du roy de Perse, pour en gaigner et corrompre des hommes en la Grèce : mais le plus grand et le plus louable acte qu'il feit en cest eo-
> Cest Qoe fkate d*Amyot. Le ban d^ostracisme était de dix ans. Voyex kmfot }«i*même dans la vie d'Aristide, chap. xvii.
droit, fat, qu'il appaisa et pacifia toutes les guerres que les Gnm avoient entre euk, persuadant aux villes, de reiuettre leurs ini^ mitiez jQsques après la guerre, en quoy Ton dit que Cbileus Ajt^ cadieo Iny aida plus que nul autre.
Les Athéniem m mer. Combat de Salamine.
Estant venue la nouvelle de ce qui avoit esté fait au pas des Thermopjles,' comme le roy Leonidas y estoit mort, et comme Xerxes avoit gaigné celle entrée de la Grèce par terre, adonc se retira Tannée de mer plus au dedans de la Grèce, estant les Athéniens en cette retraitte rengez à la queue tous les derniers^ comme ceulx qui avoient le cueur élevé pour la gloire des vaillances qu'ilz avoient desjà faittes. Et Themistocles passant au long des lieux, où il falloit nécessairement que les ennemis abordassent et se retirassent à Tabry , engrava en grandes et grosses lettres sur des pierres, qu'il trouvoit par cas d'adventure *, ou qu'il faisoil expressément apporter aux endroits, où il y avoit bon abry pour les vaisseaux, ou commodité de prendre eau, des paroles addressantes ■ aux Ioniens, par lesquelles il leur remonstroit qu'ilz se dévoient tourner devers eulx, qui estoient leurs ancestres et fondateurs, et qui combatoient pour leur propre liberté, ou à tout le moins mettre quelque trouble, et faire du pis qu'ilz pourroient en l'armée des Barbares, quand on viendroit à combattre, car il esperoit que cela feroit tourner les Ioniens de leur costé, ou pour le moins mettroit les Barbares en quelques défiances d'eulx.
Au reste Xerxes estant entré parle hault de la province Dorique^ dedans le pais de la Pbocide, bruslant et destruisaut les villes des^ Phociens, les autres Grecs ne feirent aucun devoir de les aller secourir, combien que les Athéniens le requissent de vouloir aller au devant des Barbares, jusques à la coste d'Artemisium : mais personne ne leur prestoit l'oreille, ains vouloient tous que Ion se retirast au Peloponese, et que l'on assamblast toutes les forces de la Grèce an dedans de l'encoleure d'iceluy, en la fortifiant d'une
« Lez.
« Cr. S 91.
boDoe muraille qui prisl depuis une mer jusques à Paulre : de quoy les Alheniens furent bien mal contens, et aussi fort descouragez et desplaisans de se voir ainsi laissez et abandonnez par les autres Grecs : car de combatre tous seulz contre tant de milliers d'ennemis, il n'y fallait pas penser, et ne leur restoit plus d'autre expédient, que de quitter leur ville et s'embarquer sur leurs vaisseaux : ce que le peuple entendoit fort mal voluntiers, faisant son compte qu'il ne se falloit plus soucier, ny de vaincre, ny de se sauver, quand ilz auroient abondonné les temples de leurs dieux, et les sépultures de leurs parents.
Par quoy Themistocles voyant qu'il ne pouvoit par raisons ny suasions humaines conduire le peuple à son opinion, dressa une fainte comme Ion fait quelquefois es jeux des tragédies, et cornmencea à batre les Athéniens de signes célestes, d'oracles et de responses des dieux : car il se servit pour signe et présage céleste de l'occasion du dragon de Minerve, qui'^de bonne adventure environ ces jours là ne comparut point, comme il avoit accouslumé, au temple, et trouvoient les prebstres les oblations que Ion luy portoit par chascun jour toutes entières, sans que Ion y eust aucunement touché. Au moyen de quoy ayans esté embouchez par Themistocles, ilz semèrent un bruit parmy le peuple que la déesse tutrice de la ville l'avoit abandonnée, en leur monstrant le chemin de la mer : et d'un austre costé il les gaigna aussi par le moyen de la prophétie, qui leur commandoit de sa sauver en des murailles de bois, disant que les murailles de bois ne signifioient autre chose que les navires : et que pour ceste cause ApoUo en son oracle appeloit Salamine divine^ non point misérable ny malheureuse, pour ce qu'elle devoit donner le nom à une très heureuse victoire que les Grecs y dévoient gaigner. Ainsi ayant son advis esté receu, il meiten avant ce décret, que Ion deposast la ville d'Athènes en la sauvegarde de Pallas, qui estoit dame et tutrice du païs, et que tous ceulx qui estoient en aage de porter armes montassent sur les galères: au demourant^que chascun ad visast de retirer quelque part en lieu de seureté sa femme, ses enfants et ses esclaves, le mieulx qu'il pourroit.
Ce décret ayant esté passé et authorité par le peuple, la pluspart transporta ses pères et mères vieux, les femmes et les petits enfans en la ville de Troezene, où les Troezeniens les recourent
fort hooestemeot et hamainemeot : car ilz ordoonerent qu'ilz seroieot noarris aux despeos da public, en lear donnant deux oboles ^ de leur monnoie par chascnn jour, qui sont environ quatorze deniers pour teste, et permettant aux jeunes enfans de prendre des fruicts partout où ilz en trouveroient : et d'avantage entretenant des maistres d'escole aux despens de leur chose publique pour leur enseigner les lettres.
Quand ce vint au départir, que toute la ville d'Athènes fut montée en mer, cela faisoit d'un costé pitié àveoir,etd'un autrecostéapportoit grandes bahissement à ceulx, qui consideroient la hardiesse et le bon cueur de ces hommes-là, qui en voy oient devant leurs pères etmeres ailleurs,eteulxsans fleschir pourleslarmeSjCrisetembrassements de leurs femmes et enfans au départir, passoient courageusement en risle de Salamine : Mais oultre cela, il y avoit beaucoup de vieux citoyens que Ion estoil contrainct de laisser là, pour ce que Ion ne les pouvoit transporter à cause de leur vieillesse, ce qui faisoit grande compassion : et si y avoit ne sçay quoy de pitoyable qui attendrissoit les cneurs, quand on voyoit les bestes domestiques et privées, qui couroient çà et là avec hurlemens et signifiance de regret après leurs maistres^et ceulx qui les a voient nourries, ainsi comme ilz s'embarquoient : entre lesquelles bestes on compte du chien de Xantippus père de Pericles, que ne pouvant supporter le regretd'estre laissé de son maistre, il sejetta dedans la mer après luy, et nageant au long de la galère où il estoit, passa jusques en Tisle de Salamine, là où si tost qu'il fust arrivé, Taleine luy faillit, et mourut soudainement. Lon dit que le lieu que Ton appelle encore aujourd'hny la sépulture du chien^ est l'endroit où il fut enterré.
Ce sont aussi grands actes de themistocles , que voyant les Athénien^ regretter l'absence d'Aristides, et craindre que par un despit il ne se tournast du costé des Barbares, et en ce faisant ne fost cause de ruiner les affaires de la Grèce, pour ce qu'il avoit esté par les menées de Themistocles avant la guerre banny pour cinq ans*, il meit en avant un décret que tous ceulx qui auroient esté bannis à temps, poussent retourner pour faire, dire et conseiller avec leurs concitoyens, ce qu'ilz estimeroient estre le meii-
> Environ 27 centimes.
* C*«st une faate d'Amyot, comme on l'a déjà marqaé. Le ban d'ostracisme était de dix ans.
leur pour le salut de la Grèce. Et estant Eurybiades capitaine ge* neral de toute Tannée de mer des Grecs pour la dignité de la ville de Sparte, mais au demourant homme à qui le cueur failloit m besoing, voulant à toute force partir de là, et se retirer dedans le gouffre* du Peloponeze, ta où toute l'armée de terre des Pelopo-* nesiens estoit assemblée, Themistocles y contredit et résista fort et ferme: et fut lors qu'il fait certaines responses notables, qui ont bien esté recueillies et notées depuis. Car comme Eurybiades luy dist un jour, « Themistocles, es jeux de prix ceulx qui se levrat avant qu'il en soit temps, sont souffletez : »— - • Il est vray, luy respon* dit Themistocles : mats aussi ceulx qui demeurent les derniers, ne sont jamais couronnez. » Une autre fois Eurybiades haussa le baston qu'il tenoit en sa main, comme s'il l'en eust voulu frapper : et il luy dit : c Frappe si tu veux, pourveu que tu escoutes : » Eurybiades adonc s'esmerveillaot de veoir en luy une si grande facilité, et si grande patience, Iny permeit de dire tout ce qu'il voulut : et ja commençoit Themistocles à le ramener à la raison, mais il se trouva là quelcun qui luy dit : < Il siet mal à un homme qui n'a plus de ville ny de maison, de prescher ceulx qui en ont, de les abandonner. » Themistocles tournant sa parole à luy, répliqua : < Nous avons, dit-il, lasche et meschant homme que tu es, voluotairement abandonné des maisons et des murailles, ne voulans pas nous soubmettre au joug de servitude pour crainte de perdre des choses qui n'ont point d'ame ny do vie : et neantmoins nostre ville ne laisse pas d'estre la plus grande de toute la Grèce, car c'est une flotte de deux cents galères toutes prestes à combatre, qui sont ici venues pour vous sauver si vous voulez: mais si tous vous en allez, en nous abandonnant pour la deuxième fois, vous orrez* dire, avant qu'il passe beaucoup de temps, que les Alhenieos auront une autre ville franche, et posséderont autant de terres et d'aussi bonnes comme celles qu'ilz auront icy perdues. > Ces paroles feirent incontinent penser k Eurybiades et craindre que les Athéniens ne s'en voulussent aller, et les abandonner.
Quand la flotte des vaisseaux ennemis fut arrivée en la oostede rAttîque à l'endroit du port Phalerique, où elle couvroit tous les
* Vers l'isthme.
« Gp. § 26.
rivages d'aleDviroD, tant qoe la vaiië se powoit esteodre, et qoe le roy Xerces luy mesmes en personne a?ec son armée de terre se fat aussi venu camper le long de la marine, de sorte que Ton TOyait toute sa puissance, tant de mer. que de terre ensemble : Alors toutes les belles raisons et remonstrances de Themistocles s'escoqlerent hors de la mémoire des Grecs» et regardèrent de rechef les Peloponesiens , comme ilz se pourroient retirer au gouffre du Peloponese, en se courouceant quand on leur cuidoit parler d'autre chose. Brief, il fut arresté que Ton feroit voile b Duict ensuivant, et commandé aux pilotes qu'ilz teinsent leur cas tout prest pour partir.
Quoy voyant Themistocles, et estant fort marri que les Grecs s^escartasseot ainsi les uns des autres, en se retirant chascun en sa ville, et abandonnant l'avantage que leur donnoit la nature du lieu, et le destroit du bras de mer, où ilz se troovoient ensemble, pensa en soy mesme comment il y pourroit remédier : si s'advisa de la menée d'un Sicinnus, lequel estoit Persien de nature, et ayant esté autrefois pris à la guerre aimoit Themistocles, de manière qu'il estoit gouverneur de ses enfans. Il l'envoya secrette* ment devers le roy de Perse, luy donner à entendre, que Themistocles capitaine gênerai des Athéniens, ayant bonne envie de devenir son serviteur, l'advertissoit de bonne heure, que les Grecs s'en vouloient fouir, et luy conseilloit de ne les laisser point escbapper, ains les faire charger à bon escient, pendant qu'ilz estoient en trouble et en effroy, esloignez de leur armée de terre, à fin de desfaire à un coup toute leur puissance de mer.
Xerxes estimant que cest advertissement vinst d'homme qui desirast la prospérité de ses affaires, le receut à grande joye, et in* continent -feit sçavoir à ses capitaines de marine, qu'ilz embarquassent leurs gens sur leurs autres vaisseaux tout à loisir : maïs que promptement ilz en depeschassent deux cents pour aller par derrière clore l'issue du destroit, et enceindre les isles tout à l'environ, à fin qu'il ne se sauvast pas un tout seul des ennemis^ ce qui fut faict. Et adonc Aristides filz de Lysimachus, s'en estantap^ perceu le premier, s'en alla au logis de Themistocles, encore qu'il loy fut ennemy *, à cause que par ses menées il avoit esté banny
• Gr.§54.
poar cinq aos, comme nous avons dit paravant : et rayant fait sortir dehors, iay compta comment ilz estoient environnez. Themistocles qui d'aiilears cognoissoit assez la bonté du personnage, et estoit bien aise de ce que lors il Testoit venu trouver jusques dedans sa tente, luy déclara la menée qu'il avoit ourdie par Teniremise de Sicinnus, le priant de luy aider à retenir les Grecs, et à procurer avec luy, attendu que sa parole estoit de plus grande authorité envers eulx, que Ton combatist dedans le détroit de Salamine. Aristides louant son bon sens, alla devers les autres capitaines des galères les prescher et inviter à vouloir combatre : toutefois encore ne croyoit on point du tout ce qu'il disoit, jusques à ce qu'il arriva une galère Tenedienne, dont estoit capitaine un nomme Panetius, s'estant desrobée de l'ost des Barbares, laquelle apporta certaines nouvelles, comme le deslroit asseureement estoit fermé, tellement que oultre la nécessité, le despit, encore que les Grecs en conceurent, les invita à vouloir essayer le hasard de la bataille.
Le lendemain au poinct du jour le roi Xerxes s'asseit en un lieu hault élevé, dont il voyoit la flotte de ses vaisseaux, et l'ordonnance de son armée navale, au-dessus de la poincte que l'on appelle vulgairement les Cornes, où il feit dresser un throne d'or, et avoit autour de soy plusieurs secrétaires, pour rédiger par escript tout ce qui se feroit en la bataille.
Quant au nombre des vaisseaux barbaresques le roy Xerxes avoit en somme toute mille vaisseaux. Les Athéniens en avoient cent quatre-vingts, sur chascune desquelles (sic) y avoit dix-huit hommes de guerre, dont les quatre estoient archers *, et tous les autres armez à blanc*.
Si ne fut pas Themistocles moins sage et bien advisé à choisir le temps que le lieu pour combattre : car il attendit à renger ses vaisseaux en bataille jusques à ce que l'heure fut venue, qu'il avoit accoustumé de se lever ordinairement un grand vent du costé de la mer, qui emouvoit de grosses vagues dedans le canal. Ce vent là nefaisoit point de desplaisir aux galères grecques, pour ce qu'elles estoient trappes et basses : mais aux navires barba-
t Qai lançaient des flèches.
* L'épée, la lance, la cuirasse.
resqnes, qui avoient les pronës relevées, et les planchez haalts, et qui estaient pesantes et lourdes à manier, il portoit grand dommage, pour ce qu'il leur faisoit à tous coups monstrer les flancs aux Grecs, qui les alloient incontinent investir et heurter légèrement, ayant tousjours rœil à veoir ce que Themistocles leur ordonneroit, comme celui qui entendoit mieulx que nul autre ce qui estoit à faire : et aussi qu'à Tendroit de luy Tadmiral de Xerxes, Ariamenes, homme vaillant de sa personne, et entre les frères du roy de beaucoup le meilleur, et le plus juste, estant dessus une grosse navire, combatoit à coups de traict et de gect, ne plus ne moins que s'il eust été dessus les murailles de quelque chasteau. Si s'addressa à la galère sur laquelle combatoient ensemble Aminias Decelien, et Sosicles Pediien : et comme les deux vaisseaux se fussent entrechoquez l'un l'autre de front, et accrochez avec des crampons et crochets d'airain, il saulta dedans leur galère : mais eulx le soustindrent hardiment, et à coups de javeline le renversèrent en la mer : le corps duquel la royne Artemisia recogneut flottant entre les autres naufrages, et l'ayant recueilly le porta au roy Xerxes.
Or ce pendant que la bataille estoit en telz termes, on dit qu'il s'apparut * en l'air devers la ville d'Eleusine une grande flainme, et que l'on ouit une haute voix et grande clameur par toute la plaine Thriasienne jusques à la mer, comme s'il y eust un grand nombre d'hommes qui ensemble eussent à haulte voix chanté le sacré cantique de lacchus, et sembloit que de la multitude de ceulx qui chantoient il se levast petit à petit une nuée en l'air, laquelle partant de la terre, venoit à fondre et tumber sur les galères en la mer. Les autres affermoient avoir veu des figures et images d'hommes armez, qui de l'isle d'Aegine tendoient les mains au devant des galères grecques : et pensoit Ion que ce fussent les Aeacides, desquelz à publiques prières on avoit invoqué l'aide avant la bataille.
Le premier donques qui prit aucun vaisseau des ennemis, fut Lycomedes Athénien capitaine d'une galère, lequel luy ostant les paremens et enseignes, le consacra et dédia à Apollo surnommé Portant laurier, c'est-à-dire, victorieux. Les autres Grecs estans
de froDt egaalx en nombre aux Barbares à caase da bras de mer où îlz ne pouvoîent venir au combat, qne à la file, et où ilz s'en^ trehenrtoient et s^entr'empeschoient les ans les autres pour leur grande multitude, à la fin les pressèrent tant, qu'ilz les contraignirent de se tourner en fuitte sur le soir, après avoir soustenu et combatu jusques à la nuict : et ainsi gaignerent celle tant renommée et tant glorieuse victoire *, de laquelle se peult véritablement affermer ce qu'en dit Simonides, que
Jamais nation barbare Ne grecque ne feit en mer Exploit de guerre si rare Ne si (Mgne de nommer.
et ce, par la prouesse et le bon courage de tous ceulx qui y combattirent : mais particulièrement par le bon sens et la sage conduite de Themistocles.
Les Gaulois à Rome,
Les Gaulois estoient, comme Ion dit, de la nation celtique, lesquelz n'estant pas leur païs suffisans pour soustenir et nourrir leur multitude, en estoient sortis pour aller chercher autres terres à habiter: etyavoit entre eulx plusieurs milliers de jeunes hommes de service et de bons combatans, mais encore plus de femmes et de petits enfants. Et d'iceulx les uns se jettant du costé de TOcean septentrional passèrent les monts Riphées*, et occupèrent les extrêmes parties de l'Europe : les autres s'arresterent entre les monts Pirenées et les grands monts des Alpes près des Senonois et des Celtoriens, où ilz demeurèrent long temps, Jusques à ce qu'à la fin il leur advint de goutter du vin qui premier leur fut apporté d'Italie, dont ilz trouvèrent le breuvage si bon, et furent si transportez du désir et de la volupté d'en boire, que soudainement ilz chargèrent leurs armes, et emmenèrent femmes et enfans, prenans leur chemin vers les Alpes, pour aller chercher le païs qui produisoit un tel fruict. estimans toute autre terre stérile et sauvrage.
* La victoire de Salamine, Tan 480 avant Jésus-Christ.
* Ils séparent la Russie de la Sibérie.
Les Gaulois conquirent d'arrivée toute cette contrée qui estott anciennement tenue par les Tboscans commenceant au pied des monts, et s'estendant jnsqnes à Tune et à Tautre mer qui environne ritalie, ainsi que les noms mesmes le tesmoignent : car on appelle encore celle mer qui regarde le Septentrion, la mer Adriatique, à cause d'une ville jadis fondée par les Tboscans qui s'ap-* pelle Adrie : et l'autre, qui est vis^-vis, regardant vers le Midy, se nomme la mer de Thoscane.
Toute celle province est bien plantée d'arbres, et a de beaux et bonspasturages pour nourrir du bestail, estant baignée et arrousée de force rivières: et si avoit ja dès ce temps là dix-buit belles et grandes villes, tontes fort bien assises tant pour enrichir ses babitans par le traffic de marchandise que pour les nourrir opulentement : toutes lesquelles les Gaulois occupèrent en ayant dechassé lesThoscans, ce qui avoit esté fait ja longtemps auparavant. Hais pour lors les Gaulois estans entrez plus avant jusques en la Thoscane, tenoient la ville de Clusium assiégée : parquoy les Glusiens recourans à l'aide des Romains, les prièrent de vouloir envoyer lettres et ambassadeurs à ces Barbares en leur faveur, et y furent envoyez trois des plus gens de bien et des plus honorables personnages de la ville, tous trois de la maison des Fabiens. Les Gaulois les recourent humainement à cause du nom de Rome, et cessans de batre et assaillir la ville, leur donnèrent audience, en laquelle les ambassadeurs Romains leur demandèrent, quel tort leur avoient fait les Clusiens, pour lequel ilz leur fussent venus faire la guerre.
Brennus roy des Gaulois, ceste demande ouye se prit à rire^ et leur respondit : « Les Clusiens nous tiennent tort en ce, qu'estans peu de gens et ne pouvans pas labourer beaucoup de terres, ilz en veulent neantmoins occuper beaucoup, sans nous en vouloir faire part, à nous qui sommes estrangers hors de nostre païs, et qui en avons besoing. Le mesme tort faisoient anciennement à vous autres Romains ceulx d'Albe, les Fidenates et les Ardeates, et naguère les Yeiens, les Capenates et partie des Falisques et des Volsques, contre lesquelz vous avez pris et prenez les armes toutefois etquantes qu'ilz ne vous veulent pas départir de leurs biens, asservez leurs personnes, pillez leurs biens et ruinez leurs villes : en quoy faisant vous ne commettez oultrage ny injustice quel-
conque, ains suivez la plus ancieDoe loy qui soit en ce monde, laquelle abandonne tousjours aux plus forts ce qui est aux plus foibles, commenceant aux dieux, et achevant aux bestes, lesquelles ont cela de nature, que les plus puissantes veulent tousjours avoir avantage sur les plus foibles : et pourtant cessez d'avoir pitié de veoir les Clusiens assiégez, de peur que vous n'enseignez aux Gaulois d'avoir aussi compassion de ceulx qae vous oppressez. •
Par ceste response les Romains cogneurent bien qu'il n'y avoit point de moyen d'appointer avec ce roy Brennus : parquo; ilz entrèrent dans la ville de Clusium, où ilz donnèrent courage aux babitans, et les invitèrent à faire une saillie avec eulx sur les Barbares, soit qu'ilz eussent envie d'esprouver la vaillance des Gaulois, ou de monstrerla leur; si feirent ceulx de la ville une sortie, et y eut une grosse escarmouche tout joignant les murailles, en laquelle l'un des Fabiens nommé Quintus FabitAs Ambustus^ estant monté sur un cheval, le lancea à rencontre d'un beau et grand homme Gaulois, qui s'estoit jette assez loing devant la trouppedes autres: si ne fut point cogneu du commencement, tant pour ce que la meslee fut soudaine, comme aussi pour ce que ses armes reluisantes esblouissoient la veuë des regardans : mais après qu'il eut desfaict le Gaulois, et qu'il vint à le despouiller, Brenoas adonc le recogneut, et protesta contre luy, appellant les dieux à tesmoings, comme il avoit violé les loix et les droits des gens, estant venu comme ambassadeur^ et ayant fait acte d'ennemy. Si feit à l'instant mesme cesser l'escarmouche, et laissant le siège de Clusium; mena son armée droit devant Rome mesme : et à fin que Ion ne pensast point que les Gaulois fussent bien aises du tort qu'on leur avoit fait, pour avoir couleur honneste de commencer la guerre aux Romains, il envoya devant un herault demander celuy qui avoit fait l'offense pour en faire la punition, et cependant marcha après à petites journées.
Le sénat fut assemblé la dessus, où il y eut plusieurs des sénateurs qui blasmerent la témérité des Fabiens, et sur tous, lespresbtres que Ion appelle Fecialiens, qui en feirent grande instance, comme de chose qui touchoit à la religion et à l'honneur des dieux, remonstrans que le sénat pour descharger et absouldre le demourant de la ville du crime de ceste forfaiture, devoit en rejetter toute la pollution sur celuy qui l'avait commise. Le roy Numa
Pompilius, le plas juste et le plus pacifique de tous les roys des Romaios, fut celuy qui institua le collège de ces Fecialiens, et ordoona quMlz fusseut gardes de la paix, et juges pour cognoistre et approuver les causes pour lesquelles on ponrroit justement commencer la guerre ; toutefois à la fin le sénat renvoya la décision de ce faict à la voulunté et au jugement du peuple, devant lequel les presbtres Fecialiens accusèrent semblablement Fabius Ambustus : mais le peuple feit si peu de compte de la religion et de rhonneur des dieux en ce cas, qu'au lieu de livrer cestuy Fabius aux ennemis, il Tesleut Tun des tribuns militaires avec ses frères. Ce qu'eutendans les Gaulois en furent si mutinez et si courroucez qu'ilz ne voulurent plus aucunement dilayer, ains marchèrent en toute diligence devers Rome.
Or les peuples qui estoient sur le chemin par où ilz dévoient passer, estans espouvantez de les veoir en si grand nombre et en si bel equippage, et aussi redoubtans la violence de leur courroux, cuydoient que le plat païs deust estre de prinsault par eulx tout destruit, et que les villes mesmes le seroient incontinent après : et au contraire, ilz ne prirent chose quelconque en la campagne, ny ne feirent mal aucun, ne déplaisir à personne : ains en passant au long des villes crioient qu'ilz s'en alloient à Rome, et qu^ilz ne vouloient la guerre qu'aux Romains, et au demourant desiroientd'estre amis de tout le monde.
Estans donques les Barbares acheminez en ceste intention vers Rome, les tribuns militaires tirèrent Tannée Romaine aux champs pour les aller combattre, ils n'estoient pas en moindre nombre que les autres Gaulois, car il y avoit jusques au nombre de quarante mille combatans à pied, mais la plus part hommes nouveaux et non aguerriz, qui paravant n'avoient jamais manié armes. Encore y eut il de la nonchalance, et du mespris es choses appartenantes à la religion des dieux : car ilz ne se soucièrent, ny d'avoir les signes des sacrifices heureux, ny d'enquérir des devins, ce que Ton a accoustumé de demander avant une bataille : mais oultre tout cela, la multitude des capitaines egaulx en pouvoir, ruina leurs affaires autant ou plus que nulle autre cause, combien que souventefois auparavant, en beaucoup moindres affaires et moindres dangers, ilz eussent accoustumé d'élire des magistrats uniques, avec puissance souveraine, que Ion appelle dictateurs^ co- II» p. 4
gnoissans très bien de qaelle conséquence est en temps dangereux, qu'il n'y ait qu'un seul chef qui commande et qui ait toute Tauthorité de la justice en sa main, sans qu'il soit tenu de rendre compte de ce qu'il fait.
Le tort aussi qu'ilz avoient ingratement fait à Camillus leur porta lors un très grand dommage, pour ce que depuis les autres capitaines n'ozerent plus commander roidement au peuple, et ne feirent pins que le flatter. Estans donques sortiz aux champs, iiz se campèrent le long d'une petite rivière, qui se nomme Allia, environ cinq lieues et demie loing de la ville, non gueres loingde i'endroict où ladicte rivière entre dedans le Tybre : et là les allèrent trouver les Barbares , qui les desfeirent en bataille, par le mauvais ordre qui estoit en leur armée, car la pointe senestre de leur bataille fut incontinent rompue par les Gaulois , qui la pressèrent par tel effort qu'ilz la poulserent jusques dedans la rivière : mais la pointe droitte s'estant avant que chocquer retirée un peu hors de la plaine sur quelques coustaux prochains, fut moins endommagée, et s'en sauva la plus part qui se retira dedans Rome : mais des autres, ceulx qui peurent eschapper après que les ennemis furent las de tuer, se retirèrent la nuict en la ville de Veïes, cuidans que celle de Rome fust perdue, et que tous ceulx qui se seroient trouvez dedans, eussent esté mis à l'espée. Geste desconfiture fut environ le plus grand jour d'esté, la lune estant au plein, au jour mesme que paravant estoit advenue la grande desfaicte des Fabiens, où il y en eut trois cents tous d'un mesme nom tuez en un jour par les Thoscans. Le jour neantmoins a depuis esté appelle Alliade * du nom de la petite rivière, au long de laquelle fut ceste seconde desconfiture.
Après ceste desfaitte, si les Gaulois eusent chaudement poarsuivy à la trace les fuyans, rien n'eust peu sauver la ville de Rome, qu'elle n'eust esté entièrement perdue et destruitte. et tous ceulx qui estoientdemourez dedans mis à l'espée : tant ceulx qai
I Cette malheareofle journée est marquée dans les anciens calendriers romains tXL i8 de juillet, Dies ÂUi9n9is, La rivière d*AUîa se nomme maintenant TorreMfe di Catino, La bataiUe te donna Tan de Rome 364. Les trms cents Fabiens avaient péri Van de Rome 277. Le 19 de juillet U y avait encore une fête nommée Lucaria, en mémoire de la retraite que les Romains avaient trouvée dans les bois après leur défoite par les Gaulois. Bretier et Vauvilliers.
se saa?erent de vistesse apportèrent de frayear à ceulx qui les recaeillirent, et tant ils emplirent la ville de trouble, d'effroy et d'estonnement. Mais les Barbares ne croyans pas lear victoire si grande comme elle esloit, et s'amusans à faire bonne chère en une si grande joye, et aussi à départir entre eulx le butin qu'ilz avoienl trouvé dedans le camp de leurs ennemis, donnèrent temps et loisir à la tourbe qui s'en fouit hors la ville, de se retirer à leur * aise en lieu de seureté : et à ceulx qui demeurèrent, d'espérer encore de se pouvoir sauver, et de se prouveoir et préparer : car en abandonnant tout le reste de la ville, ilz remparerent et fortifièrent le mont du Capitole et le prouveurent de toutes sortes d'armes : mais devant toute oeuvre, ilz retirèrent partie des choses sainctes et sacrées dedans ledit fort du Capitole : et les vierges religieuses de la déesse Yesta emportèrent le sainct feu avec leurs autres choses sacrées.
Au demeurant, les presbtres des autres Dieux et les plus honorables vieillards de la ville, qui autrefois avoient esté consuls, ou qui avoient obtenu l'honneur du triumphe, n'eurent pas le cueur d'abandonner Rome, aios se vestans de leurs plus belles robbes sacrées se dévouèrent, et par manière de dire se sacrifièrent voluntairement eulx mesmesà la fortune pour le salut de leur pais, suivans certaines paroles et prières que Fabius le souverain pontife leur nomma, et s'en allèrent ainsi vestus asseoir en la grande place sur des chaires d'yvoire, attendans ce qu'il plairoit aux dieux de leur envoyer.
Mais trois jours après arriva Brennus avec son armée, lequel trouvant les portes de la ville toutes ouvertes, et les murailles sans gardes, eut peur d'arrivée que ce fust quelque tromperie et quelque embusche, ne pouvant croire que les Romains fussent si bas que d'avoir abandonné leur ville : mais après qu'il fut bien informé de la vérité, il entra dedans par la porte Colline, et prit Rome peu plus de trois cents soixante ans * après sa première fondation.
Brennus estant entré dedans Rome, ordonna partie de ses gens pour tenir assiégez ceulx qui estoient dedans le Capitole, et luy avec le reste descendant à travers la place, s'esmerveilla fort
» gp. s 60.
< L'an de Rome 364.
quand il veit ces hommes ainsi assis dedans leurs chaires en gravité sans mot dire, mesmement quand ilz ne se levèrent point, quoy qu'ilz veissent les ennemis en armes venir vers eulx, ny ne changèrent aucunement de visage ny de couleur, s'appuyans sur leurs bastons qu'ilz avoientës mains tout doulcement, sans monstrer d'estre estonnez ny effroyez de rien, et se regardans les uns les autres : cela donna grand esbahissement aux Gaulois du commencement pour Testrange façon de faire, tellement qu'ilz demoarerent quelque temps en doubte d'en approcher et de leur toucher, craignans que ce ne fussent des dieux, jusques à ce qu'il y eut un d'entre eulx qui prit la hardiesse de s'approcher de Marcus Papyrius, et luy passa tout doulcement la main par dessus sa barbe qui estoit longue. Papyrius luy donna de son baston si grand coup sur la teste, qu'il la luy blecea : dequoy le barbare estant irrité, desguaina son espée et l'occit. Les autres semblablement tuèrent aussi tous ceulx qu'ilz rencontrèrent depuis, et furent plusieurs jours à piller et saccager tout ce qui estoit dedans les maisons et puis à la fin meirenl le feu dedans et les ruinèrent par despit de ceulx qui tenoient fort dedans le Capitole, pour ce qu'ilz ne s'estoient pas voulu rendre à leur sommation, ains les avoient très bien repoussez quand ilz s'estoient approchez de la muraille : pour laquelle cause ilz démolirent la ville entièrement, et passèrent au fil de l'espée toutes les personnes qu'ilz peurent avoir en leurs mains, autant femmes, qu'hommes, petits enfans et vieilles gens.
MONTLUG.
Diner donné par Montluc dans sa tente à Monsieur de Guise et au duc de Saxe. i558.
Je croy que ce fut la plus belle et grande armée de cauallerie et d'infanterie que iamais Roy de France eust. Car comme le Roy la vouloit voir toute en bataille, le camp duroit vne lieuë et demie. Et quand on commençoit à marcher par la teste, auant qu'on fast au bout et retourné il v falloit trois heures
Deux beares auant iour Messieurs de BoardilloD et de Tananoes Hareschaux de camp se rendirent aa liea où tout le camp estoit assigné : et à mesure que nous arriuions, ils nous bailloient le lieu où il falloit que nous fussions : et auant que tout le camp fust en bataille, il fut plus de buict heures. Il faisoit vn grand chaut. Monsieur de Guise se rendit à Taube du iour : et aydoit à mettre en bataille Tarmée. Je fus mis auec les François entre les Suisses el vn bataillon d'Âllemans. Et passant monsieur de Guise pardeuant nostre bataillon, il dit : Pleust à Dieu, qu'il y eust icy quelque bon compagnon qui eust vn flascon de vin et du pain pour boire vn coup, car ie n'auray pas temps d'aller à Pierrepont disner auant que le Roy soit arrivé. Je lui dis : Monsieur, voulezvous venir disner à mes tantes ? Il n'y auoit pas plus d'vne arquebuzade. Je vous donneray de fort bon vin François et Gascon et force perdriaux. Alors il me dit, ouy, monseigneur, mais les perdriaux seront de vostre pays, des aux ' et des oignons. Je luy respondis, que ce ne seroit Tvn ny l'autre, mais que ie luy donnerois si bien à disner, que s'il estoit dans son logis, et le vin aussi froid, qu'il en pourroit boire, et vin de Gascogne et de bonne eau. Alors il me dit, ne vous mocquez-vous point, monseigne? et ie luy dis, non sur ma foy. Ouy, dit-il, mais ie ne puis laisser le Duc de Saxe. Je luy respondis, amenez le Duc de Saxe, et qui vous voudrez. Il me respondit, que le Duc ne viendroit pas, sans ses capitaines. Et ie luy respondis, amenez capitaines et tout, cari'ay prou à manger pour tous. J'auois promis le soir devant à messieurs de Bourdillon et de Tauannes, de leur donner à disner, après qu'ils auroient mis le camp en bataille ; mais ils n'y peurent venir, pour ce q'vne partie de la cauallerie, qui estoit logée loin, n'estoit encore arriuée, et d'autre part i'auois vn des bons viuandiers de l'armée. Monsieur de Guise alla chercher le Duc de Saxe, ensemble ses capitaines. J'envoiay en diligence à mon Maistre d'hostel, afin que tout fust prest. Mes gens auoient fait faire vne caue dans terre, dans laquelle le vin et l'eau y* demeuroient aussi frais que glace, et de bonne fortune, ie me trouuay force perdriaux, cailles, paons d'Inde, leurauts, et tout ce que l'on eust pu souhaitter, pour faire vn beau festin, auec pâtisserie et tartes :
t Oa aulx^ plariel de ai7, peu asité maintenant. « Gr. S 62.
car je m'assenrois bien que messieurs de Bourdillon et de Tauannes ne viendroient pas seuls, lesquels ie voulois bien iraicter: pource que i'estois bien aimé d'eux. Ils furent si bien traictez, que Monsieur de Guise demanda au Duc de Saxe par son truchement qu'est-ce que luy sembloit du colonel des François, et s'il ne nous auoit pas bien traitiez et donné de bon vin?
Le Duc leur respondit, que si le Roy leur eust donné à disner^ il ne les eust pas mieux traittez, ni donné de meilleur vin, ny plus frais. Les capitaines du Duc de Saxe ne Fespargnoient pas, beuuans tousiours à nos capitaines François lesquels l'avois aussi mené auec moy. Et encores que messieurs de Bourdillon et de Tauannes fussent venus, si ne m'eussent-ils pas surprins. Car après la table de monsieur de Guise, il n'en y auoit vne seule en tout le camp plus longue, ny mieux fournie que la mienne. Et tousiours l'en ay vsé ainsi, en quelque charge que i'aye été; car pour honorer les charges que i'ay eues de mes Maislres, i'ay voulu faire croistre ma despence. J'ay veu tousiours ceux qui ont vescu ainsi, estre plus en crédit, que les autres, et mieux suiuis. Car tel gentilhomme est sorty de bon lieu, qui ne sçait bien souuent où aller disner. El sçachant quelque bonne table volontiers il s'y rendra. Et s'il vous suit à table,* volontiers il vous suiura ailleurs, s'il est tant soit peu bien nay, et nourry. Pour retourner à mes hôtes, quand ils sortirent de table, Monsieur de Guise me dit, comment mes gens pouuoient faire blanchir le linge, surquoy ie leur a vois donné à disner. Je luy dis, que c'esioient deux hommes, que i'avois, qui le blanchissoient. Vrayement, dit-il, vous estes seruy en Prince. Et là dessus entretint le Duc de Saxe, en disant plus de bien de moy, qu'il n'y en sçauroil auoir. Je dis à monsieur de Guise qu'il me fist donner de l'argent au Roy \ pour faire de la vaisselle d'argent, afin qu'vne autre fois, quand ils me feroient cest honneur de venir manger à mes pauillons, ie les fisse servir, comme il leur appartenoit. Monsieur de Guise le dit au Duc de Saxe lequel dit, qu'il le vouloit dire an Roi : et comme ils voulurent monter à cheval, pour retourner au camp, on leur vient dire, que le Roy estoit party de Marches, qu'il s'en venoit an camp. Eux deux s'en allèrent au douant; et nous tournasmescha-
• Gr. § 48.
cuD en sa place, taat les capitaines da Duc que nous autres, qui tous estions ie vous asseure bien soûls, et la teste pleine. Ils rencontrèrent le Roy à vn quart de lieue des batailles. Sa Maiesté leur demanda s'ils auoient disné. Monsieur de Guise luy respondit qu'ouy, aussi bien qu'ils eussent fait il y auoit un an : et pour ce qu'ils venoient deuers les batailles, sa Maiesté leur dit, qu'ils n'auoient pas disné à Pierrepont. Monsieur de Guise luy dit, vous ne sçauriez deuiner, qui nous a donné à disner, ny qui nous a si bien traittez. Alors le Roy lui demanda, et qui? C'est, respondit monsieur de Guise, Montluc. Je croy qu'il vous a donné des viandes, de son pai.s, dit le Roy, des aulx et des oignons, et le vin bien chaut. Surquoy monsieur de Guise luy compta, comme ils auoient esté traittez. Le Roy le demanda au Duc par son truchement, lequel respondit, que si sa Maiesté leur auoit donné à disner, il ne leur eust sçeu donner de meilleures viandes, ny de meilleur vin, ny plus frais : que puis que i'estois si bon compagnon, qu'il * falloit que sa Maiesté me donnast de l'argent pour faire de la vaisselle d'argent : car rien ne leur auoit manqué que cela : et que monsieur de Guise et luy m'auoient promis de luy faire ceste demande. Le Roy leur promit, qu'il le feroit, et que puisque ie dependois si honorablement il m'en vouloit donner le moyen, plus qu'il n'auoit fait iusques à ceste heure là.
Assaut et prise de Rabastens*.
Nostre ordre estant dressé , ie me mis auprès de la porte de la ville , et près la bresche où nous estions entrez auec toute la noblesse. Il y pouuoit auoir six ou sept vingt gentils-hommes : et tousiours en arriuoit d'autres, car monsieur de la Chapelle Lauzieres qui venoit de Quercy en amenoit une grande
> Gr. s 103.
« Montluc faisant la gaerre i la reine de Navarre, mère de Henri IV et protestante, il a€8iégea en 1570, âgé de 68 ans, la ville de Rabastens dans le Bigorre ; elle était défendue par un châteaa fort. Le siège durait depuis plusieurs jours. Montluc résolut de donner l'assaut, malgré un pressentiment, comme il dit en avoir eu dans mainte occasion.
troape. Je diray cecy de mon présage que iamîis on ne me peut oster de ma fantaisie qae ie ne deusse estre taé par la teste , ou blessé. Je m'estois mis en opinion pour cette occasion, que ie n'irois point à Passant, songeant bien que ma mort troubleroit fort le pays : et le matin ie dis à monsieur de Las Àduocat du Roy à Agen, lequel estoit de nostre conseil et qui estoit venu auec moy, ces paroles : Monsieur TAduocat, il y a des gens qui ont crié et crient que ie suis fort riche, vous sçauez l'argent que i'ay iusqu'à vn escu : car par mon testament, où vous estiez appelle, vous le sçauez. Et pour ce qu^on ne sçauroit osier Topinion aux gens que ie n'aye beaucoup d'argent, et si par fortune ie mourrois en cet assaut, Ton demanderoit à ma femme quatre fois plus que ie n'en ay, voilà le rooUe de tout l'argent que i'ay auiourd'huy en ce monde, tant aux interests que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate, mon maislre d'hôtel a écrit le bourdereau, le voilà signé de ma main. Vous m'estes amy, ie vous prie que si ie meurs, que vous et le Conseiller de Nort vous vous monstriez amis de ma femme, et de mes deux filles, et sur tout de Charlotte-Catherine qui a cet honneur d'auoir esté tenue sur les fons par le Roi et la Roine. Et luy deliuray ledit rooUe entre ses mains et conneus bien qu'il eut plus d'enuie de pleurer que de rire. Et par là on peut iuger si le malheur qui m'aduint ne m'alloit deuanl les yeux. Je n*ay point d'esprit familier : mais il ne m'est guère arriué malheur, que mon esprit ne I'ay prédit. Je taschois tousiours à me l'oster de la fantaisie, remettant tout à Dieu qui dispose de nous comme il lui plaist. Je n'en fis iamais autrement, quoy que les Huguenots mes ennemis ayent dit et escrit contre moy.
Comme les deux heures furent venues, ie fis apporter huict on dix flascoDs de vin que madame de Panias m'auoit enuoyé et le deliuray aux gentils-hommes et leur dis, beuuons mes compagnons, car bien tost se verra qui a tetté de bon laict. Dieu veuille que nous puissions quelque iour boire ensemble. Si nos iours derniers sont venus, il n'est en nostre pouuoir de rompre les destinées. Et comme tous eurent prins du vin, s'encouragèrent les vus les autres, après que ie leur eus fait une petite remontrance en trois mots, leur disant mes amis et compagnons, nous voicy prests à iouer des mains : il faut que chacun monstre ce qu'il sçait faire. Ceux qui sont dans cette place, sont de ceux qui auec le Comte de Hongommery, ont
rainé vos Eglises, pillé vos maisons, il faal leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons aa coasteau, voas aurez bon marché da reste de Bearn. Croyez moy rien ne vous fera teste. Or allez, ie vous sniuray bien tost. Lors ie fis sonner Tassaut, les deux capitaines y allèrent, quelques vns de leurs soldats et les enseignes ne firent pas fort bien. Et comme ie vis que ceux-là n'y entreroient pas, monsieur de Sainctorens marcha auec quatre enseignes, et les mena iusques aupre.<^ de la bresche, qui ne firent pas mieux que les autres, car ils estoient encores demeurez loin quatre ou cinq pas de la contr'escarpe, laquelle n'empescha pas que Dostre artillerie ne fist ce qu'elle vouloit faire et tous se mirent les genoux à terre derrière. Soudain ie conneus bien qu^il falloît que d'autres y missent la main que nos gens de pied. Tout à un coup ie perdis la souuenance de l'opinion que i'auais d'y deuoir estre tué, ou blessé et ie ne m'en souuins plus : et dis à la noblesse : Gentils-hommes mes amis, il n'y a combat que de noblesse. Il faut que nous espérions que la victoire doit venir par nous autres qui sommes gentils-hommes, allons ie vous montreray le chemin, etie vous feray connoistre, que iamais bon cheual ne deuint rosse. Suiuez hardiment et sans vous estonner donnez, car nous ne sçaurions choisir une mort plus honorable. C'est trop marchander, allons Je prins alors monsieur de Goas parla main, et luy dis monsieur de Goas, ie ueux que vous et moy combattions ensemble. Je vous prie ne nous abandonnons point : et si ie suis tué ou blessé, ne vous en souciez point, et me laissez là, et poussez seulement outre , et faites que la victoire en demeure au Roi. Et ainsi nous marchasmes tous d'aussi bonne volonté qu'a ma vie^ ie vis aller à l'assaut, et regarday deux fois en arrière, ie vis que tous se touchoient les uns les autres. Il y auoit vne grande plaine qui duroit cent cinquante pas ou plus, toute descouuerle par là où nous marchions droit à la bresche. Les ennemis tiroient là sur nous, et me furent blessez six gentils-hommes près de moy. Le sieur de Besoles en estoit un, son coup fut au bras, et fort grand, aussi il faillit à mourir, le vicomte de Labatu à une iambe, ie ne sçaurois dire le nom des autres, parce que ie ne les connoissois pas tous. Monsieur de Goas en auoit mené sept ou huict auec luy :
* De ma vie.
et entr'autres le capitaine Sauaiilao Paisné : et luy en fat tué là trois : et ledit capitaine SauaillaD biessé d'une arquebusade au trauers du visage. Il y auoit son capitaine du Plex, vn antre capitaine la Bastide, de mes parens, d'auprès de Villeneufue, qui tousionrs avait suiuy monsieur le Comte dé Brissac, vn capitaine Rantoy qui est de Damasan, le capitaine Sales de Bearn, qui desia auoit esté blessé d'un coup de picque à Toeil. Il y auoit deux petites chambres, qui estoient de la hauteur d'une longue picque et dauantage, les ennemis delTendoient ces chambres de bas en haut : de sorte que homme des nostres ne pouuoit monstrer la teste qu'il ne fust veu : et commencèrent nos gens à tirer à grands coups de pierre là dedans, et eux aussi tiroient contre nous : mais Tauantage estoit aux nostres qui tiroient contre bas. J'auois fait porter trois ou quatre eschelles au bord du fossé : et comme ie me retournay en arrière pour commander que l'on apportas! deux eschelles, l'arquebusade me fut donnée par le visage du coin d'une barricade qui touchoit à la tour Je crois qu'il n'y auoit pas là quatre arquebusiers ; car tout le reste de la barricade auoit esté mis par terre des deux canons, qui tiroient en flanc. Tout à un coup ie fus tout en sang : car ie le iettois par la bouche, par le nez, par les yeux. Monsieur de Goas me voulut prendre pensant qneie tombasse, ieluy dis laissez moy, ie ne tomberay point, suivez vostre poincte. Alors presque tous les soldats, et presque aussi tous les gentils-honmies commencèrent à s'estonner, et voulurent reculer : mais ie leur criay, encores que ie ne pouuois presqne parler à cause du grand sang que ie iettois par la bouche et par le nez. Où voulez-vous aller, où voulez-vous aller? Vous voulez vous espouuanter pour moy? Ne vous bougez, ny n'abandonnez point le combat, car ie n'ay point de mal, et que chacun retourne en son lieu. Couurant cependant le sang le mieux que ie pouuois, et dis à monsieur de Goas, Monsieur Goas, gardez ie vous prie, que personne ne s'épouuante, et suiuez le combat. Je ne pouuois plus demeurer là : car le commençais à perdre la force, et dis aux gentils-hommes, ie m'en vais me faire panser, et que personne ne me suiue, et vengez-moy, si vous m'aimez. Je pris un gentilhomme par la main, ie ne sçaurois le nommer, car ie ne voyais presqne point, et m'en retournay par le mesme chemin que i'y estois allé, et trouuay un petit cheual d'vn soldat, sur lequel iemontay comme iepeus, aidé de ce gentil-
homme. Et ainsi fus condait à mon logis, là où ie trouuay un Chirargien da régiment de monsieur de Goas nommé maistre Simon, pi me pensa et m'arracha les os des deux ouiës avec les doigts si grands estoient les trous, et me coupa force chair du visage, qui estoit toute froissée*.
Monsieur de Gramond estoit sur vne petite eminence tout auprès de là, bien à son aise, qui voyoit le tout, et parce qu'il est de celte belle Religion nouuelle, encores qu'il n'ait porté les armes contre le Roi, il craignoit de se mesler parmi nous autres. Et se doutant qu'il y eust des ennemis il vid que comme ie fus blessé, tous les soldats s'effrayèrent : et dist à ceux qu'il avoit auprès de Iny : Voilà quelque grand personnage mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effrayez. Je me doute que ce soit monsieur de HoDtluc, et dit à un sien gentil-homme nommé monsieur de Sart, courez voir si c'est luy, et s'il l'est, et qu'il ne soit mort, dites luy que ie le prie qu'il permette que ie Taille voir. Le dit sieur de Sart est catholique, il y vint. A rentrée de la ville on luy dit que c'estoil moy. R vint à mon logis, et trouua que l'on me pleuroit et que j'estois à la renuerse sur un lit en terre, et me dit que monsieur de Gramond me prioit qu'il me vist, et si ie prendrois plaisir qu'il y vint. Je luy dis que ie n'auois point d'inimitié avec monsieur de Gramond, et que quand il viendroit, qu'il connoistroit, qu'il auoit autant d'amis en nostre camp, et peut-être danantage, qu'à celuy de leur Religion. R ne fut si tost party d'auprès de moy, que voicy monsieur de Madaillan mon Lieutenant, lequel estoit à mon costé, quand i'allay à l'assaut, et monsieur de Gaos à l'autre qui venoit voir si i'estois mort, et me dit, monsieur resioussiez vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout : et asseurez vous que nous vengerons votre blesseure. Alors ie luy dis, ie loue Dieu de ce que ie vois la victoire à nous auant que de mourir. A présent ie ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en retourner, et montrez moy toute Tamilié que vous m'avez portée, et gardez qu'il n'en eschappe un seul qui ne soit tué. Et à l'instant s'en retourna : et tous mes seruiteurs mesmes y allèrent: de sorte qu'il ne demeura aapres de moy que deux pages, et l'aduocat de Las,
* La blessare de Montlac lai avait emporté ane grande partie da Des. l\ fht obligé dès lors de porter aoe espèce de masque, qu'on appelait un tauret de nés.
el le Chirurgien. L'on yoalut sauner le Ministre, et le capitaine de là dedans nommé Ladons, pour les faire pendre devant mon logis, mais les soldats faillirent de les tuer eux-mesmes, et les estèrent à ceux qui les tenoient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour qui s'estoient retirez là dedans dans le fossé, lesquels se noyèrent. Il se trouue que Ton en sauva deux qui s'estoient cachez. Il y avoit tel prisonnier qui vouloit donner quatre mil escus : mais iamais homme ne voulut entendre à aucune rançon et la pluspart des femmes furent tuées, lesquelles aussi faisoient de grands maux avec les pierres. Il s'y trouua un Espagnol marchand qu'ils tenoient prisonnier là- dedans, et vn autre marchand catholique aussi qui furent sauuez. Voilà tout ce qui demeura en vie des hommes qui se trouuerent là dedans, qui furent les deux que quelqu'un desroba, et ces deux marchands qui estoient catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce Hure que je fisse faire cette exécution tant pour vanger n^a blesseure que pour donner épouuante à tout le pays, afin qu'on n'eust le cœur de faire teste à nostre armée. Et me semble que tout homme de guerre au commencement d'vne conqueste en doit faire ainsi contre celuy qui oserait attendre son canon. Il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne void de grandes difficnltez à son entreprinse, et si son ennemy ne l'a mis en peine de faire bresche. Et comme il faut de la rigueur (appeliez la cruauté si vous voulez) aussi faut il de l'autre costé de la douceur si vous voyez qu'on se rende de bonne heure à vostre mercy.