‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 91 sur 113 · CALVIN · texte numérisé non relu

CALVIN

Lettres familières.

A Monsieur de Palais *,

Monseigneur, j'espère, suivant ce que m'a mandé dernièrement Antoine Maillet, que vous estes en meilleure disposition que de

t Jacques de Boargogne, seigneur de Palais et de Bredam, et sa femme Jolande de Brederode, poursuivis dans leur patrie pour leur attachement à la re-

constnme, dont je remercie nostre bon Dieu, le pryant de vous confermer pleinement, car je ne doubte pas que la maladie ne vous ait laissé une longue queue de foibicsse. Hais celluy qui a commencé à vous remectre au-dessus, parfera, comme j'espère par sa bonté infinie, tant pour exaulser les prières de ses serviteurs, que pour fermer la bouche aux iniques, à ce qu'ils ne prengnent point occasion de dire, que vous aiez esté vaincu de leur tentation. Car vous sçavez comme il ne leur fault pas grant couleur pour blasphémer.

Or Dieu vous monstrera, qu'il vous a disposé à recevoir encor de plus grans assaults, si mestier est. Et cependant nous fera la grâce de jouir plus long temps de vous à nostre singulière consolation. Quant nous aurons nouvelles ' de par vous-mesmes, elles nous resjouiront encor plus.

Sur ce Monsieur, après m'eslre humblement recommande à vos- Ire bonne grâce, et celle de Madamoiselle ' et vous avoir présenté à tous deux les recommandations d'une femme resuscitée, je supplye nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa saincte garde, multipliant ses grâces en vous journellement à la gloire de son nom.

De Genesve ce 26 d'Octobre.

Vostre humble Frère, Serviteur et entier Amy;

Jehan Calvin.

Au même,

Je suis joyeulx de vostre bonne disposition, premièrement pour vostre soulaigement, et aussi pour ce que j'espère qu'elle nous sera le moien de vous veoir. Cependant nous prie-

ligion protestante, errèrent d'asile en asile. Calvin faisait grand cas da seigneur de Falais ; il entretint avec lui une correspondance familière pendant près de six ans.

« Lex.

« Gr. §51.

» Lex.

rons Dieu qu'il vous veuille eocor restaurer de mieulx eo mieulx, combien qu'il ne nous fault * pas attendre ne vous ne moy d'estre jamais fort vaillans en ce monde.

Nous avons faict Sainct André prescheur, de quoy vous serez possible • esbahy. Il ne s'y attendoit pas, et je croy aussi que son couraige ' n'y enclinoit pas du premier coup. Mais nous avons faict conscience voyant son zèle et sa dextérité, de le laisser tousjours oisif. J'espère que Dieu en sera servy en profict et édification de son Eglise. Il n'y a pas esté amené sans combat, mais congnoissant que la vocation venoit d'en hauli, il n'y a pas résisté.

Sur ce Monseigneur, aprez avoir présenté les humbles recommandations tant de moy que de ma femme, à vostre bonne grâce, et à celle de Madamoiselle, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa protection, vous conduisant à son honneur comme il a faict jusque icy, et se monstrant si puissant en vous, qu'on y congnoisse tousjours le fruict de ceste belle victoire en laquelle Jesus-Christ nous console.

De Genesve ce 16 d'Avril (1546).

Au môme.

.... Pour vostre personne, suivant la charge que vous m'aviez donné j'ay regardé depuis mon retour où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Clebergue vous seriez trop loing des voisins que vous cherchez. Combien que de long tems j'en avoye eu envye pour moy-mesme, afDn de m'y desrober quant je cherche d'avoir loysir. El m'avoit on promis de m'en donner response. Mais rien n'est venu. Si je l'avoye entre mes mains, comme l'on m'en avoit donné espérance, vous sçavez qu'il sera à vostre commandement.

Auprès de nous je n'en ay peu trouver ayant jardin, qui vous feust plus propre que une que je vous ay louée. Non pas que le logis me contente. Hais il me l'a fallu faire par faulte d'aultre. Vous aurez au devant moien jardin, et court assez spacieuse. Derrière, aultre

* Gr. § 76.

< Lex.

» Lex.

jardin encor. Une graot salle, d'aussi belle veue que vous en sçauriez sonhaitter pour Testé. Les chambres n'ont pas si plaisant regard', que je vouldroye bien. Mais quant vous serez arrivé, possible qu'on trouvera moien d'y donner ordre. Excepté la salle, on pouvoit trouver maisons de meilleure estoflfe, et mieulx basties pour la commodité. Mais le jardin n'y eust pas esté, et je voy que c'est un membre que vous desirez principallement. Quoy qu'il en soit, elle est louée à douze escus. Quant vous la verrez, si vous dictes que c'est trop, j'auroy mon excuse preste, que je ne suis pas tel mesnager que pour bien espargner ma bourse non plus que celle des aultres. Je me suis hasté d'en faire marché à cause du jardin seulement. Si le temps vous targoit par delà, il me semble que la saison vous sera aussi propre d'icy à un mois que plus tard, moyennant que l'air fust gracieux selon que la saison le doit porter...

Ce 25 de Febvrier 1547.

Histoire d'un Carme.

Lettre aux fidèles de Lyon.

Nous avons à vous escripre. quelques nouvelles touchant le carme qui a là presché le caresme dernier, lesquelles ne tourneront pas à sa louange. Ce que nous en faisons n'est point de cupidité que nous ayons de detracter de luy, car encores que nous ayons quelque occasion qui nous peult induire à cela, nostre courage n'est pas tel et n'en avons point la coustume. Mais quant nous vous aurons exposé la raison qui nous meut, elle vous pourra pleinement satisfaire. D'aultant qu'il * s'en est retourné par devers vous mal content du recueil que luy avions faict, comme il a dict à quelques ungs, nous pensons bien que estant par de là, il vous pourra faire beaucoup de complainctes, et ne fust-ce que pour se purger de ce qu'il retourne de rechef en Tabisme dont le Seigneur l'a voit délivré. Or nous voyons d'aullre part quelle of-

i Lex.

« Lex.

fense vous pourriez concevoir contre nous, si vous n'estiez deuement advertis de toute Taffaire. En tant doncques que nous sommes tenus à vous à cause du lien auquel le Seigneur nous a conjoincts ensemble, et que nous serions coulpables devant Dieu envers vous, si nous ne mections en peine d'obvier à tous les scandales que le diable tasche d'esmouvoir pour nous séparer et aliéner de Tunité que le Seigneur a mise entre nous, il nous a semblé advis bon de vous reciter simplement l'histoire du recueil et traictement que luy avons faicl, et au contraire comment il s'est porté, pour vous laisser le jugement de ce qui l'a peu esmouvoir à se mescontenter de nous. Ce que nous vous en reciterons sera comme devant Dieu, lequel nous appelions en tesmoing le priant de manifester la vérité telle qu'elle est, et confondre ceulx qui vouldroient user de mensonge et calumnies aucunes.

Quelques jours après qu'il fusl arrivé, ayant desjà parlé à luy en particulier, et luy ayant monstre signes de humanité et amitié, nous l'appellasmes estant ensemble pour scavoir sa délibération. Apres qu'il nous eust dict qu'il estoit venu pour servir à l'Eglise de Dieu, nous le priasmes de ne prendre point en mauvaise part ce que nous ne luy avions point présenté du premier jour la chaire. Pareillement le priasmes de nous vouloir excuser, si nous différions encores quelque temps, et lui remonstrasmes les causes qui nous empeschoient de nous haster. Premièrement pource que nostre Seigneur nous a baillé nostre reigle par escript, laquelle il ne nous est licite de outrepasser. C'est qu'il nous a deffendn de recevoir homme au ministère devant que l'avoir bien et deuement approuvé, comme ceste reigle nous doibt estre inviolable, si nous voulons avoir bon ordre et police en l'Eglise. Nous l'admonestasmes de considérer combien la police du ministère nous estoit recommandée de Dieu, laquelle seroit vilipendée si on y recevoit ung homme à la volée sans observer forme légitime. Secondement nous luy remonstrasmes en quelle conséquence cela pourroit venir, si nous l'introduisions ainsi hastivement, à sçavoir qu'un aultre vouldroit eslre receu à son exemple, et en quelque sorte qu'il en advint que nous tomberions en une plus grande confusion qu'il n'y a eu le temps passé, faisant dispense à l'ung et la desnyant à Taultre, laquelle inequalité est une ruyne mortelle en l'Eglise de Dieu. Tiercement nous luy dismes que quant nous au-

rions si mauvaise conscience de vouloir en sa faveur transgresser le commandement de Dien, qu'il ne nous seroit point permis neantemoins, pource que nous avions nos loix ecclésiastiques reduictes par escript, lesquelles nous chantent une leçon toute di* verse. Or il nous les fault observer^ veu que tout le peuple à nostre coustume s'y est obligé. Pour le quatriesme, nous lui remonsirasmes que c'estoit mesme son profict que la chose se fit meuremeot, pource que ce pendant il auroit le plaisir de considérer combien la charge est difficile et fascheuse afin de prendre conseil sur cela de ce quMl auroit à faire. Semblablement de cogDoistre nostre forme et manière afin de s'y accommoder, de peur de scandaliser le peuple lequel est tendre et délicat, car les plus rades soDt quelquefois plus difiiciles à contenter. Neantmoins si lay donnasmes-nous bien à entendre que nostre intention n'estoit point de le tenir longtemps en suspend et faire languir, mais plus tost de regarder en brief, et plus tost que possible nous sera, de rappliquer au service de Dieu. Sur cela nous le priasmes d'avoir encore ung petit de patience en attendant que les choses se Dssent selon l'ordre de Dieu, et que cependant il usast de nous privement comme de ses frères, nous ofl'rantde luy faire service et plaisir en toute chose que le Seigneur auroit mise en nostre main.

Il nous sembloit bien que nos propos estoient si raisonnables qu'il les debvoit prendre en payement. Davantage nous parlions anltant amyablement qu'il eust sceu demander, et soiez certain que tout homme craignant Dieu et ayant bonne conscience, eust esté bien satisfait. Qui plus est ung homme mesme de mauvais cœur, moyennant qu'il eust eu quelque honnesteté et n'eust pas esté du tout effronté, eust eu honte de contredire. Nostre moyne pour toute response nous somma de l'asseurer sur le champ, nonobstant toutes les raisons que nous avions alléguées. Et ce pour deux causes : la première c'est qu'il avoit pour lors compagnie qui le pouvoit conduire seurement hors des dangers et luy fournir monture et argent, et qu'il n'auroit point tousjours cette opportunité en main. La seconde que s'il avoit à s'en retourner en France, le plus tost seroit le meilleur, devant que le bruict de sa venue par deçà fust publié.

Nous vismes bien par ceste response qu'il ne sçavoitque c'estoit ne de l'Eglise, ne du ministère, et que s'il avoit peu d'intelligence, ]]« p. 5

encores avoit-il moins de cœur et de zèle. Toutes fois Payant faict retirer et ayant parié ensemble entre nous, encores luy fismes* nous une response fort doulce et gracieuse, luy priant quMl nous pardonnast si nous n^obtemperions point à sa requeste, vea que nos consciences estoient abstrainctes * par la parole de Dieu, et ce qui lui avoit esté dict auparavant lui fust expliqué et conformé davantage tant par tesmoignages de TEscripture que les exemples de TEglise ancienne. On lui fist aussi des exhortations qui le pouvoient bien rompre et réduire à meilleure raison, s'il n'east esté par trop esgaré, et afBn qu'il ne luy semblast qu'on ne luy fist point l'honneur qui luy appartenoit, nous luy touschasmes qu'on avoit bien usé de telle forme envers ceulx qui le valoient, et que iceulx s'estoient vouluntiers assubjectis à cela.

Luy au lieu de se renger replicqua plat et court que si nous pensions avoir l'esprit de Dieu, qu'il n'en estoit pas destitué, et monstra bien que tout ce que nous avions mis en avant, il le prenoit à mocquerie. Nous luy respondismes premièrement qu'en ceste matière nous avions la parole de Dieu tant clere que nos consciences estoient suffisamment asseurées. Et encores que la chose fust doubteuse ou que nous en eussions quelque scrupule que nostre office estoit de ne rien attenter contre ce que nous penserions estre du vouloir de Dieu. Toutesfois que ce que nous alléguions estoit si cler qu'il n'estoit à mestier d'en faire plus longue dispute. D'advantage qu'il se debvoit tenir plus tost pour suspect que nous à cause qu'il ne rendoit que son particulier, et que de nostre part nous n'avions aultre considérant, sinon de suivre l'ordre de Dieu. Il nous replicqua aussi que s'il fust venu devant le caresme, il eust bien souffert d'estre examiné, mais puisqu'il avoit presché en une Eglise si voisine* qu'on debvoit bien tenir cela pour approbation. Sur ce point nous lui dismes qu'il en advient en France, comme dict Salomon, asçavoir qu'à une âme affamée les choses ameres semblent estre doulces^ car le paoure peuple est là tant affamé de la vraye doctrine, que quant on luy en touche ung petit mot ne fusse ' qu'à demy, il est tellement ravy et transporté qu'il n'a

1 Singulier mot pour aditrainctet (de adstringere)^ si oe n*e8t pas nne ftate de copiste, s L'église de Lyon.

» Fût-ce.

loisir de juger. Au reste touchant ce qu'il se vantoit d'avoir là presché, nous luy dismes qu'iln'en dressâtpoint les cornes, et que nous sçavions bien en quelle infirmité ce avoit esté. El toutesfois nous protestasmes que ce n'estoit point par reprosche, et que nous ne sommes pas si inhumaine que nous ne supportions cenlx qui sont aulcnnement infirmes en tel danger, mais que c'estoit pour Tindaire à se recongnoistre afin qu'il ne s'enorgueillist point en yain, ayant pins de cause de s'humilier. En la fin nous taschasmes de rechef de l'adoulcir et luy donner bon courage, et luy de sa part ne fîst pas d'aultre semblant d'estre irrité.

Le lendemain estant en une taverne en grande compaignie en laquelle il y avoit environ une dizaine de prescheurs d'icy alentour après qu'on eust devisé de quelque matière, sans qu'il fust provoqué ne qu'il en eust occasion, comme s'il eust esté un contrerolleur de tout le monde, il dict qu'il n'y avoit point d'homme sçavant par deçà, et parla encores plus oultrageusement que nous ne disons, et comme la vérité vient tousjours en lumière avec le temps, nous avons esté depuis advertis que du premier jour qu'il estoit entré en ceste ville, il u'avoit cessé de mesdire maintenant de Tung ou de Taultre, maintenant de tous, jusques à prononcer que ne tronvoit nul goust ne nulle édification en toutes nos prédications et lectures. Et toutesfois il estoit si effronté que ce pendant il osoit bien venir disner chez nous. Nous voyons bien quelle raison le menoit à cela, c'est que le paoure homme est si affamé de gloire qu'il brusle tout, et ce pendant nous ne voyons pas qu'il ait rien en quoy il se puisse glorifier. Car quant on aura bien espeluche tout ce qu'il a au ventre, on n'y trouvera que pure asnerie. Il sçait un peu moins en la langue latine qu'un enfant de huit ans nedebvroit faire. En l'Escripture il y est aussi ignorant qu'un caffart *, et toutesfois il est si enivré d'ambition qu'il ne se peult tenir sur ses pieds. Nous vous laissons à reciter plusieurs menées qu'il a tenté. Tant y a qu'il n'eust pas tenu à luy de troubler nostre Eglise, si le temps y eust esté disposé.

* Qu'on homme qui n'a qae les dehors de la religion. En arabe Caphar on Cafr désigne nn chrétien qui s'est ikit musulman.

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