RABELAIS
148S-.1SSS.
Plan de campagne de Picrochole,
(Des gens da roi Graodgousier surprirent des fouaciers dépendants du roi Picrochole, et enlevèrent leurs fouaces. Picrochole, dans l'amère colère qu'exprime son nom, résolut de les vebger par une guerre terrible. Il y fut excité encore par des conseillées belliqueux).
Les fouaces destroussees, comparurent devant Picrochole le duc de Menuail, comte Spadassin, et capitaine Herdaille, et luy dirent : Cyre, aujourd'huy nous vous rendons le plus heureux, plus chevalereux prince qui oncques feut depuis la mort de Alexandre Macedo. Couvrez, couvrez vous, dist Picrochole. Grand mercy dirent-ilz, cyre, nous sommes à nostre debvoir. Le moyen est tel . Vous laisserez icy quelque capitaine en guarnison, avec petite baade de gens, pour guarder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature, que par les remparts faictz à vostre invention. Vostre armée partirez en deux, comme trop mieulx l'entendez . L'une partie ira ruer sus ce Grandgousier, et ses gens. Par ycelle sera de prime abordée facillement desconfist. La recouvrerez argent a tas. Carie villain en ha du content. Yillain, disons nous, parce que ung noble prince n'ha jamais ung sou. Thesaurizer est faict de villain.
L'autre partie ce pendent tirera vers Onys, Saintonge, Angomoys, et Guascoigne : ensemble Perigort, Medoc, etEslanes \ Sans resistence prendront villes, chasteaulx, et forteresses. A Bayonne, à Sainct Jean de Luc, et Fontarabie, saisirez toutes les naufz, et coustoyant vers Gualice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes, jusques a Ulisbonne, ou aurez renfort de tout equippaige requis a ung conquerent. Par le corbieu, Hespaigne se rendra, car
t < Eslanes. > Quoique /es Lanes et les Landes soient termes synonymes, rasage est cependant que par les Lanei on entend cette partie des Landes qui est sons le^présidial de Daz. Rabelais a donc ici écrit et dû écrire es Lanes, Le Duckai.
ce ne sont que madonrrez. Vous passerez par Testroiclde Sibylle * et la érigerez deux colonnes plus magnificques que celles de Hercules a perpétuelle mémoire de vostre nom. Et sera nommé cestuydeslroict la mer Picrocholine.
Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse qui se rend vostre esclave. Je disl Picrichole, le prendray a mercy. Voire, dirent-ilz, pourveu qu'il se face baptiser. Et oppugnerez les royaulmes de Tunis, de Hippes', Argiere, Bone, Corone', hardiment toute Barbarie. Passant oultre, retiendrez en vostre main Majorque, Minorque^ Sardaigne, Corsicque, et aultres isles de la mer Ligusticque etBaleare. Coustoyantà gausche, dominerez toute la Gaule narbonicque, Provence, et Allobroges, Gènes, Florence, Lucques, et a dieu seas^ Rome. Le paovre monsieur du pape meurt desja de paour.* Par ma foy, dist Picrochole, je ne luy baiseray ja sa pantoufle.
Priuse Italie, voila Naples, Calabre, Apoulle et Sicile toutes a sac, et Malthe avec. Je vouldroys bien que les plaisans chevaliers jadis Rhodiens vous résistassent, pour veoir de leur urine*. Je iroys{dist Picrochole) voulentiers a Lorette. Rien, rien, direntilz, ce sera au retour. De la prendrons Candie, Cypre, Rhodes et les isles Cyclades, et donnerons sus la Moree.NousIa tenons. Dieu gnard Hierusalem, car le souldan n'est pas comparable a vostre puissance. Je,dist-il, feray doncques bastir le temple de Salomon t Non, dirent-ilz, encores ; attendez ung peu. Ne soyez jamais tant soubdain a vos entreprinses.
Sçavez-vous que disoyt Octavian Auguste? FesHna lente. Il vous convient premièrement avoir l'Asie minor. Carie, Lycie, Pamphile, Cilicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune®, Charazie', Satalie*,
* Par réebange fréquent de Ve et de l't, comme du b et du v, SibyUe est 5^ville; le détroit de SéyiUe est le détroit de Gibraltar.
* Hippo-Diarrythus des anciens.
s Corone, c'est l'ancienne Cyrène, dont le nom moderne est Corène. ^ < A dieo seas, > c'est Vadieu tias des Gascons et l'adisiiats des Languedodens. Adieu soit Rome c'est-à-dire la puissance du pape. ■ Effet de la peur.
« Bithynie.
"* Carrasia, l'ancienne Sardis.
* Santalie dans la Pamphylie.
Samagerie s Castamerra , Luga *, Savasta ' jasqaes à Euphrates. Yoyrons nous, dîst Picrochoie, Babyiooe, et le moot Sinai? Il n'est, dirent ilz, ja besoing pour ceste heure. N'est-ce pas assez tracassé de avoir transfreté la mer Hircane, chevanlché les dea Armenies, et les troys Arabies ? Par ma foy, dist-il, nous sommes affoliez. Ha paovres gens ! Quoy? dirent-ilz. Que boyrons-nous par ces déserts? Car Julian Auguste et tout son oust y moururent de soif, comme l'on dict. Nous, dirent-ilz, avons ja donné ordre a tout. Par la mer Syriace, vous avez neuf mille quatorze grandes nanfz charges des meilleurs vins du monde : elles arrivarent à Japhes^. La se sont trouvez vingt et deux cens mille chameaulx et seize cens elephans, lesquelz avez prins a une chasse environ Sigeilmes', lors que entrastes en Lybie : et d'abundant eustes toute la caravane de la Mecha. Ne vous fournirent-ilz pas de vinc suffisance ? voyre : mais, dist-il, nous ne busmes point frais. Par la vertu, dirent-ilz, non pas d'ung petit poisson, ung preux, ung conquerent, un prétendent et aspirant à Tempire univers ne peult tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué qu^esles venus vous et vos gens, saufz et entiers jusques au fleuve du Tigre.
Hais, dist-il, que faict cependent la part de nostre armée qui desconfit ce villain humeux Grandgousier? ilz ne chomment pas, dirent-ilz, nous les rencontrerons tantoust. Hz vous ont prins Bretaigne^ Normandie, Flandres, Haynault, Brabaot, Artoys, Hollande^ Selande : ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Souices et Lansquenetz, et part d^entre eulx ont dompté Luxembourg, la Lorraine, la Champaigne, Savoye jusques a Lyon : onquel lieu ont trouvé vos guarnisons retournans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont rassemblez en Bohême, après avoir mis à pat Soueve*, Wirtemberg, Bavieres, Austriche, Moravie et Stirie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubek,
I Peut-être Sammachia (Cyropolis) dans le Schirvau sur la mer Caspienne.
^ Inconnues.
s L*ancienne Sébaste, sur la frontière de Cilicie.
* Jaffii.
^ Probablement Sichem, aujourd'hui Naplouse. Autres conjectures : Sigeum, promontoire de la Troade; Sicemns ville d'Arabie.
* Souabe.
Norvège, Sweden, Rich S Dace', Golthie, Engroenland», les Estrelins^ jusqnes à la mer Glaciale. Ce faict, coDquestarent les isles Orchades, et subjugaarent Escosse, Angleterre et Irlande. De la, navignans par la mer sabaleuse', et par les Sarnates, ont vainca et dompté Pnissie, Polonie, Lituanie, Russie, Yalachie, la Transsilvane, Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont a Constantinople. Allons nous, dist Picrochole, rendre a^ euU le plus toust, car je venlx estre aussi empereur de Trebizonde. Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes ? Que diable, dirent-ilz, ferons doDcques? Et donnerez leurs biens et terres a ceulx qui vous auront servy honnestement.
La raison, dist-il, le veult; c'est équité. Je vous donne la Carmaigne^,Surie, et toute la Palestine. Ha, dirent-iiz, Cyre, c'est du bien de vous, grand mercy. Dieu vous fasse bien tousjours prospérer. La présent estoyt ung vieulz gentilhomme esprouvé en divers bazars, et vray routier de guerre, nommé Echephron, lequel ouyant ces propous, dist: J'ay grand paour que toute ceste entreprinse sera semblable a la farce du pot au laict, duquel ung cordouanier* se faisoyt riche par resverie, puys, le pot cassé n^eut de quoy disner. Que prétendez vous par ces belles conquestes? Quelle sera la fin de tant de travaulx et traverses ? Sera, dist Picrochole que nous, retournez, reposerons a nos aises: dont, dist, Echephron; et si par cas jamais n'en retournez? car le voyaige est long et périlleux. N'est ce mieulx que des maintenant nous reposons ®, sans nous mettre en ces hasars. 0 1 dist Spadassin, par dieu voicy ung bon resveux, mais allons nous cacher au coing de la cheminée : et la passons avec les dames nostre vie et nostre
* Riga en Livonie en Tisle de Rngen.
* Sace ou Sacie, nom que par erreur Eneas Sylvias, Hiitor. Europ. C. 33, donne au Danemark, dont il s'agit ici.
* Le Groenland.
* Les Estrelins, Esterlins, Esserlings ou Osserlingers, habitants de TEstonie.
^ Dans la traduction de Ptolémée pontut saMosiu est la mer de Norwége tonte couverte en effet de bancs de sable.
* Vers.
"* Caramanie.
* Rabelais connaissait sans doute, sur le même sujet, une fable plus ancienne qne celle de la laitière de Des Pierriers, dans sa nouvelle XIV imitée par La Fon- Uine, 1. X, f. 7.
* Gr. S 5*:^
temps a enfiler des perles, oa a filer comme Sardanapalas. Qai De s'advenlore, n'ha cheval, ny mule, ce disl Salomon '. Qui trop, dist Echephron, s'advenlure, perd cheval et mule, responditMalcon'. Baste, dist Picrochole, passons onltre. Je ne crains que ces diables de légions de Grandgousier : cependent que nous sommes en Mésopotamie, sMIz nous donnoyent sus la queue, quel remède? Tresbon, dist Merdaille, une belle petite commission, laquelle vous envoyerez aux Moscovites, vous mettra en camp pour ung moment quatre cens cinquante mille combattans d'eslite. 0 si vous me y faictes vostre lieutenant, je tucroye ung pygne pour un mercier *. Je mors, je rue, je frappe, j'attrappe, je tue, je renie. Sus, sus, dist Picrochole, qu'on despesche tout et qui m'ayme sy me suyve.
Gargantua mange en salade six pèlerins.
Le propous requiert que racontons ce qu'advint a six pèlerins qui venoyent de Saint Sebastien près de Nantes, et, pour soy héberger celle nuict, de paour des ennemys, s'estoyent mussez au jardin dessus lespoyzars, entre les choux etlectues. Gargantua se trouva quelque peu altéré, et demanda si l'on pourroyt trouver des lectues pour faire sallade.
Et entendent qu'il y en avoyt des plus belles et grandes du pays, car elles estoyent grandes comme pruniers ou noyers, y voulut aller luy mesme, et emporta en sa main ce que bon Iny sembla, ensemble emporta les six pèlerins, lesquelz avoyent si grand paour qu'ilz n'ausoyent n'y parler, ny tousser.
Les lavant doncques premièrement en la fontaine, les pèlerins disoyent en voix basse l'ung a l'auUre : Qu'est il de faire ^ ? nous noyons icy entre ces lectues, parlerons nous? mais si nous parlons, il nous tuera comme espies. Et, comme ilz deliberoyent ainsi, Gargantua les mist avecques ses lectues dedans ung plat de
t Rien de semblable dans Salomon, dont Rabelais invoque raatorité comme autenrde proverbes.
< Personnage imaginaire.
* Locution proverbiale renversée par plaisanterie : Je tveraû un mercier ptmr un peigne.
* Gr. S 72.
la maison grand comme la tonne de Cisteaaix * et avecqaes huyle et vinaigre, et sel, les mangeoyt pour soy refraischir devant soupper, et avoyt jà engoulé cinq des pèlerins : le sixiesme estoyt dedans le plat caché soubz une lectue, excepté son bourdon qui apparoissoyt au dessus. Lequel voyant Grandgousier, dist a Gargantua : Je croy que c'est la une corne de limasson, ne le mangez point. Pourquoy ? dist Gargantua, ilz sont bons tout ce moys Et tirant le bourdon, ensemble enleva le pèlerin et le mangeoyt trèsbien. Puisbeut ung terrible traict de vin pineau, en attendant que l'on apprestat le soupper.
Les pèlerins, ainsi dévorez, se tirarent hors les meulles de ses dens » le mieulx que faire peurent, et peasoyent qu'on les eust mis en quelque basse fousse des prisons. Et lorsque Gargantua beut le grand traict, cuidarent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomach : toutefoys, saultans avecques leurs bourdons, comme font les micquelotz, se meirent en franchise l'oree des dens. Hais par malheur Tung d'eulx tastans avec son bourdon le pays, a sçavoir s'ils estoyent en seureté, frappa rudement en la faulte d'une dent creuse, et ferut le nerf de la mandibule dont feit tresforte douleur a Gargantua, et commença a crier de raige qu'il enduroyt. Pour doncques se soulager du mal, feit apporter son curedens, et, sortant vers le noyer groUier vous denigea ' messieurs les pèlerins.
Car il attrapoyt l'ung par les jambes, l'aultre par les espaules, l'aultre par la besare, l'aultre par la fouillouse, l'aultre par l'escharpe. Ainsi les pèlerins denigez s'enfuyrent a travers la plante a beau trat, et appaisa * la douleur. En laquelle heure feut appelé par Eudemon pour soupper, car tout estoyt prest. Passans de la par l'oree de la touche en plain chemin, tumbarent tous, excepté Fournillier, en une trape qu'on avoyt faicte pour prendre les loups a la trannee. Dont escapparent moyennant rindustrie du dict Fournillier, qui rompit tousleslaczetcordaiges.Delayssus, pour le reste de cette nuict coucharent en une loge près le Couldray.
< Rabelais et d^antres ont par erreur parlé de la tonne de Citeanz, an lien de ceUe de Clairvanx, rivale de gloire de la tonne de Heidelberg.
< Les dents molaires, s nénicha.
* Gr S 65.
De retifance de Pantagruel.
Je treuve, par les anciens historiographes et poètes, que plusieurs sont nayz en ce monde en façons bien estrange^ que seroyent trop longues a raconter : lisez le septiesme livre de Pline, si avez loisir. Mais vous n'en ouistes jamais. dMne si merveilleuse comme feut celle de Pantagruel : car c'estoyt chose difficile a croire comment ii creut en corps et en force en peu de temps. Et n'estoyt rien Hercules, qui estant au berceau tua les deux serpens : car lesdictz serpens estoyent bien petitz et fragiles. Mais Pantagruel estant encores au berceau, feit cas bien espouventablés. Je laisse icy a dire comment a chascun de ses repasts il humoyt le laict de quatre mille six cens vaches, Et comment, pour luy faire ung paeslon ■ a cuire sa bouillie, feurent occupez tous les pesliers * de Saulmur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine, et luy bailloyt on ladicte bouillie en ung grand tymbre ' qui est encore de présent a Bourges, près du palais : mais les dens luy estoyent desja tant creues et fortifiées qu'il en rompit du dict tymbre ung grand morceau, comme trèsbien apparoist.
Certain jour vers le matin, qu'on le vouloyt faire teter une de ses vaches (car de nourrices il n'en eut jamais aultrement comme dict l'hystoire) il se defeit des liens qui le tenoyent au berceau, ung des bras, et vous prend la dicte vache par dessoubz le jarret, et luy mangea les deux tetins et la moitié du ventre, avec le foye et les rognons, et l'eust toute dévorée, n'eust esté qu'elle criojt horriblement, comme si les loups la tenoyent aux jambes: auquel cry le monde arriva, et ostarent ladicte vache a Pantagruel: mais ils ne sçeurent si bien faire que le jarret ne luy en demourast comme il le tenoyt; et le mangeoyt tresbien, comme vous feriez d'une saulcisse ; et quand on luy voulut oster l'os, il Tavalla bientost, comme ung cormoran feroyt ung petit i^oisson ; et après commença a dire : Bon, bon, bon, car il ne sçavoyt encore bien
I Poêlon.
* Poélonniers, chaulronniers.
* Auge pour abreuver les bestiaux.
parler ; voulant donner a entendre quMl Tavoyt trouvé fort bon, et qu'il n'en failloytplus qu'autant. Ce que voyans ceulx qui le servoyent, le liarent a gros cables, comme sont ceulx que Ton faict a Tain * pour le voyaige du sel a Lyon, ou comme sont ceulx de la grand nauf françoise qui est au port de Grâce * en Normandie. Mais quelquefoys ' qu'ung grand ours que nourrissoyt son père eschappa, et luy venoyt lescher le visaige, car les nourrices ne luy avoyent bien a poinct torché les babines, il se deffeit desdictz cables aussi facillement, comme Samson d'entre les Philistins, et vous print monsieur de Tours, et le mist en pièces comme ang poulet, et vous en feit une bonne gorge chaulde pour ce repast. Parquoy, craignant Gargantua quMl se guaslast, feit faire quatre grosses chaînes de fer pour le lier, et feit faire des arboutans a son berceau bien afustez. Et de ces chaînes en avez une a la Rochelle, que l'on levé au soir entre les deux grosses tours du havre. L'aultre est a Lyon , l'aultre a Angiers, et la quarte feut emportée des diables pour lier Lucifer qui se deschainoyt en ce temps la, a cause d'une colicquequi le tourmentoyt extraordinairement, pour avoir mangé l'ame d'ung sergeanten fricassée a son desjeuner. Dont pouvez bien croire ce que dict Nicolas de Lyra sus lé passaige du psaultier ou il est escript : Et Og regem Basan. Que ledict Og, estant encore petit, estoyt tant fort et robuste qu'il le falloyt lier de chaînes de fer en son berceau. Et ainsi demoura coy et pacifique ; car il ne pouvoyt rompre tant facillement lesdictes chaînes, mesmemeni qu'il n'avoyt pas espace au berceau de donner la secousse des bras. Mais voicy que arriva ung jour d'une grande feste, que son père Gargantua faisoytung beau bancquet à tous les princes de sa court. Je croy bien que tous les ofQciers de sa court estoyent tant occupez au service du festin que l'on ne se soucioyt du paovre Pantagruel, et demouroyt ainsi a reculorun. Que feit il ? qu'il feit, mes bonnes gens ? Escoutez : Il essaya de rompre les chaînes du berceau avecques les bras, mais il ne peust, car elles estoyent trop fortes ; adoncques il trépigna tant des pieds qu'il rompit le bout de son berceau, qui tou-
* Gros boarg sur le Rhône, vis^à-vis de ToamoD, passage pour le sel du Daupbîné qu'on transportait à Lyon.
* Le Havre de Grâce ou le Havre, à Tembouchure de la Seine. ' Une fois, un certain jour.
tesfoys estoyt d'ane grosse poste de sept empans en quarré ; et ainsi qa'il eust mis les piedz dehors, il s'avalla le mieulx quHI peust, en sorte qu'il touchoyt les piedz en terre. Et alors, avecques grande puissance se leva, emportant son berceau sus Teschine ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille, et a le veoir sembloyt que ce feust une grande carracque ' de cinq cens tonneaulx qui feust debout. En ce poincl, entra en la salle, ou Ton banquetoyt, et hardiment qu'il espouventa bien l'assistance : mais, par autant qu'il avoyt les bras liez dedans, il ne pouvoyt rien prendre a manger, mais en grande peine s'enclinoyt pour prendre a tout la langue quelque lippee. Quoy voyant son père, entendit bien que l'on l'avoyt laissé sans luy bailler a repaistre, et commenda qu'il feust deslié desdictes chaînes, par le conseil des princes et seigneurs assistans ensemble aussi que les médecins de Gargantua disoyent que, si l'on le tenoyt ainsi en berceau, que seroyt toute sa vie subject a la gravelle. Lorsqu'il feust deschainé, Ton le feit asseoir, et repeut fort bien, et mist son dict berceau en plus de cinq cens mille pièces, d'ung coup de poing qu'il frappa au mylieu par despit avec protestation de jamais n'y retourner.
Panurge.
Panurge estoyt de stature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoytle nez ung peu aquilin, faicta manche de rasouer, et pour lors estoyt de l'eage de trente et cinq ans, ou environ^ fin a dorer comme une dague de plomb *, bien gualand homme de sa personne, sinon qu'il estoyt quelque peu subject de nature a une maladie qu'on appeiloyt en ce temps la :
Faulte d*argent c*est douleur sans pareille. ,
Toutesfoys il avoyt soixante et troys manières d'en trouver tous-
t Caraeca^ en italien ; Carraca, en espagnol ; Krmche^ en flammand ; gros navire de transport.
* Le plomb n'est ni bon à dorer, ni à être doré. Tel était Pannrge, vraî raorîen en tout sens.
joars a son besoiog ; doot la plus hoooorable et la plas connue estoyt par façon de larecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavez, ribleur, s'il en estoyt à Paris ;
Au demourant le meilleur filz du monde.
Et tousjours machinoyt quelque chose contre les sergeans et contre le guet.
A Tune foys, il assembloyt troysou quatre bons rustres, lesfaisoyt boyre comme templiers sus le soir, après les menoyl au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du collège de Navarre, et a Theure que le guet montoyt par la (ce qu'il congnoissoy t en mettant son espee sus le pavé, et Taureille auprès, et lorsqu'il ouyoyt son espee bransler, c'estoyt signe infaillible que le guet estoyt près), a Theure doncques, luy et ses compaignons prenoyenl ung tumbereau, et luy bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoyent tout le paovre guet par terre, comme porcz : puis fuyoyent de Taultre cousté : car en moins de deux jours, il sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris, comme son Deus det*. A Taultre foys, faisoyt en quelque belle place , par ou ledict guet debvoyt passer, une traînée de pouidre de canon, et a Theure que passoyt, mettoyt le feu dedans, et puys prenoyt son passe temp a veoir la bonne grâce qu'ilz avoyent en fuyant, pensans que le feu sainct Antoine les tint aux jambes.
Parolles dégelées.
En pleine mer nous bancqaetants , gringnotants, divisants * et faisants beaulx et courts discours, Pantagruel se leva et tint en pieds pour discouvrira Tenviron. Puis nous dist : Compaignons, oyez vous rien ? Me semble que je oy quelcques gents parlants en Taer, je n'y voy loutesfoys personne. Escoutez. A son commandement nous feusmes attentifs, et a pleines aureilles humions Taer comme belles huistres en escalle, pour entendre si voix ou sou aulcun y
* Grâces latines après le repas.
* Pour devisaDts.
seroyt espars : et poar rien n'en perdre, a Texemple de Aotonin Temperear, aalcaos opposions nos mains en paalme derrière les aureilles. Ce néanmoins protestions voix quelconques n'entendre.
Pantagruel continuoyt, affermant • ouyr voix diverses en l'aer, tant de hommes comme de femmes, quand nous feut advis, on que nous les oyons pareillement, ou que les aureilles nous cornoyent. Plus persévérions escoutants, plus discernions les voix, jusques a entendre mots entiers. Ce que nous effraya grandement, et non sans cause, personne ne voyant, et entendant voix et soos tant divers, d'hommes, de femmes, (l'enfans, de chevaulx : si bien que Panurge s'escria : Ventre bien ! est ce mocque ? nous sommes perdus. Fuyons. Il y ha embusche autour : Frère Jean, es tu la, mon amy? Tien toy près de moy. je te supplie. As tu ton bragmarti Advise qu'il ne tienne au fourreau. Tu ne le desrouilles poinct a demy. Nous sommes perdus. Escoutez : ce sont par dieu coups de canon. Fuyons. Je ne dis de pieds et de mains, comme disoyt Brutus en la bataille pharsalicque : je dis a voiles et a rames. Fuyons. Je n'ay poinct de couraige sus mer. En cave et ailleurs j'en ay tant et plus. Fuyons. Saulvons nous. Je ne le dis pour paourque je aye. Car je ne crains rien fors les dangiers. Je le dis tousjours.
Aussi disoyt le francarchier de Baignolet *. Pourtant n'hazardons ' rien, a ce que ne soyons nazardez. Fuyons. Tourne visaige. Vire la peautre. Pleust a Dieu que présentement je feusse en Quinquenoys ^ a peine de jamais ne me marier I Fuyons, nous ne sommes pas pour eulx. Ils sont dix contre ung, je vons en asseure. D'advantaige, ils sont sus leurs fumiers nous ne congnoissons le pays. Ils nous tueront. Fuyons, ce ne nous sera deshonneur. Demosthenesdist, que l'homme fuyant combattra derechief. Retirons nous pour le moins. Orche, poge, au trinquet, aux bou-
* Affirmant.
* Les Francs-archers étaient une sorte de milice créée par Charles VII. Le Franc-archer de BagnoUt est un monologue en vers, imprimé entre autres à la suite de Villon. Le poëte met dans sa bouche ce vers auquel Rabelais fait allusion :
Je ne craignois que les dangiers.
' L'A s'aspirait ou ne s'aspirait pas. Ici Rabelais a cherche un jeu de roots. ^ Contrée de vignoble près de Chinon.
liogaes. Nous sommes morts. Payons de par toats les diables, fuyons.
Pantagruel entendent Tesclandre que faisoyt Panurge, dist: qui est ce fayart la bas ? Voyons premièrement quels gents sont. Paradventare sont ils nostres. Encores ne voy je personne. Etsivoy cent mille a Tentour. Mais entendons. J'ai leu qu'ung philosophe nommé Petron estoyt en ceste opinion que feussent plusieurs mondes soy touchant les ungs les aultres, en figure triangulaire equilaterale, en la pâte et centre desquels disoyt estre le manoir de la Terité, et la habiter les parolles, les idées, les exemplaires et pourtraicts de toutes choses passées et futures : autour d'icelles estre le siècle. Et en certaines années, par longs intervalles, part d'icelles tumber sus les humains comme catarrhes, et comme tnmba la rousee sus la toison de Gedeon : part la rester réservée pour Tadvenir jusques a la consommation du siècle. Me soubvient aussy que Aristoleles maintient les parolles d'Homère estre voltigeantes, volantes, moventes, et par conséquent animées.
D'advantaige Antiphanes disoyt la doctrine de Platon es parolles estre semblable, lesquelles en quelcque contrée on temps du fort hiver, lors que sont proférées, gèlent et glassent à la froideur de Taer, et ne sont ouyes. Semblablement ce que Platon enseignoyt es jeunes enfans, a peine estre dMceulx entendu, lorsque estoyent vieulx devenus. Ores seroyt a philosopher et rechercher si forte fortune icy seroyt Tendroict, onquel telles parolles dégèlent. Nous serions bien esbahis si c'estoyent les teste et lyre ' de Orpheus. Car après que les femmes Threisses eurent Orpheus mis en pièces, elles jectarent sa teste et sa lyre dedans le fleuve Hebrus. Icelies par ce fleuve descendirent en la mer Ponticque, jusques en risle de Lesbos tousjours ensemble sus mer naigeantes. Et de la teste continuellement sortoyt ung chant lugubre, comme lamentant la mort de Orpheus ; la lyre a l'impulsion des vents movens les chordes accordoyt harmonieusement avecques le chant. Regardons si les voirons cy autour.