JEAN GERSON
tSeS — t4t9.
Chancelier de l'Uniyersité de Paris et chanoine de Nostre Dame, Genon avait adopté pour maxime : « Faites pénitence et croyez à l'Eyangile. » Courageiiz, incorruptible, plein de savoir et de piété, il se montra également habile dans la conduite des affidres de l'Eglise et de l'Etat. Son intégrité et sa fermeté le firent respecter an Concile de Pise. A celui de Constance, représentant de Charles VI, de l'Eglise de France et de l'Université, il dirigea toutes les délibérations *.
Harangue au roi Charles VL
t Vivai rexy vivat rex^ vivat rex. > Vive le roy, vive le roy, vive le roy. Cy offre et propose ceste belle salutation, la fille du roy, la mère des estudes, cler soleil de France, voir de toute chrestienté rUniversité de Paris, de par laquelle nous sommes icy envoyez, en la présence très honorable de vous très nobles excellens roy, princes, et vous tous messeigneurs du hault et très sage conseil, où est représentée la dignité, magnificence et majesté royale; sommes envoyez, dis je, pour parler de la vie du roy, de son bien et de tout son royaume. Non point par auctorité, maistrise ou presumption (soit hors telle oultrecuidance), mais par toute humilité et dévote exhortation, comme fille tres-obeissante au père et du père : et comme subjecte loyale de son souverain et droicturier seigneur...
* Nous empruntons aux Leçon» et Modèles de M. Tissot les deux morceaux suivants et la notice qui précède le second.
Pour oster tonte occasion en estât de chevalerie, de se livrer à mauvaises actions, gens d'armes et sonldoiers doivent bien estre payez^ ponr bien payer ce qu'ils prennent. C'est le commandement de sainct Jan-Baptiste : Contenti estote stipendiis^ et neminem co9tcusseritis^ si payement faut aux gens d'armes ; ils s'excuseront de payer, se ils ne payent, ils pilleront et roberont sur les pauvres gens tres-outrageusement, d'aultruy cuir ^ large courroye. Après que s'ensuit-il au pauvre peuple? Il s'en convient fuir * devant eux, comme brebis font devant les loups : et ne vauldroit-il pas donc mieux au pauvre peuple estre sans deffence, que tels protecteurs, ou tels pillars avoir? Yrayement il n'est langue qui suffit' à descrire la tres-miserable indignité de ceste besongne. Je vous supply que vostre tres-noble, tres-piteux et tres-bening courage parface en miséricorde et compassion, ce que je ne pourroye jamais exposer par quelque parolle ou lamentation. Las t un povre homme aurail payé son imposition, sa taille, sa gabelle, son fouage, son quatriesme, les esprons du roy. la saincture de la royne, les truages, les chaucées, les passages : peu luy demeure : puis viendra encores une taille qui sera créée, et sergens de venir et de engager pots et poilles. Le povre homme n*aura pain à manger, sinon par adventure aucun peu de seigle ou d'orge, sa pauvre femme gerra*, et auront quatre ou six petits enfants au fouyer, ou au four, qui par advantnre sera chauld, demanderont du pain, crieront à la rage de faim. La pauvre mère si n'aura que bouter es dents que un peu de pain où il y ait du sel. Or devroit bien suffire cette misère : viendront ces paillars qui chergeront tout : ils trouveront par adventure une poule avec quatre poussins, que la pauvre fenune nourrissoit pour vendre et payer le demeurant de sa taille, ou une de nouvel créée, tout sera prins et happé, et querez qui paye. Et se l'homme ou la femme en parlent, ils seront vilennez, rançonnez et garçonnez, se ils veulent poursuivre le payement, ils perdront leurs journées, ils despendront au double et finablement n'en auront rien : fors par adventure une cedule chantant que on doibt à tel tant; voire, dit l'autre, et devra. Que vous
* Gr.Sl9.
* n convient (Les.) 8*enfair.
» Gr, S 76.
* De^enr. Gr. S 39.
semble-il que pealt avoir pis le paavre bon homme? peult avoir pis. Certes encore est le plus grief, s'entre battront gens d'armes, qui ne sont point contons de rien prendre où rien n'a, mais menassent de paroles, et battront de faict Thomme ou la femme : ou bouteront le feu en Thostel s'ils ne rançonnent, et font finances à tort et à travers, d'argent, ou de vins et vivres: je me tais des efforcemens des femmes vefves et autres. Ce par adventure semble petite chose, pour ce que je ne parle que d'un homme. Croyez, messeigneurs, tout de certain, comme la mort, que il y en a mil et mil, et plus de dix mil par le royaume pis démenez que je n'ay dit. Très haults et très excellons seigneurs, à ces paroles vostre cueur tant bening se tourne à compassion, je n'en doute point, et à bon droict. Hé, Dieu, et que seroit-ce si vous voyez ces horribles et tres-cruels fâicts ainsi faire à l'œil comme ils se font? N'est point à croire que vous ne pourveussiez très hâtivement de remède avant que vous dormissiez de ferme somme en lict. Vos nobles personnes ne font pas, ou coumiandent telz outraiges, on le sait bien : mais il ne suffist pas, n'estes excusez envers Dieu et raison : pardonnez-moy si je parle franchement. Il ne sufilst pas, dis-je, si vous ne les empeschez realement, et de faict. Aucuns dient bien à leurs varlets, quand on se plaint d'eux : « N'emportez rien : » mais en bas, ou à part, ou en antre langage, dient : • Point, point, allez prenez tousjours. > Las t quelle chose est servitude es subjects quelconques, se c'est ici franchise ! ou est ce beau tiltre de roy, Franœrum rex? Le roy des François. Trop est perdu, ce me semble, en plusieurs du royaume. On parle d'aucuns pais gouvernez par tyrans, qui travaillent en plumant leurs subjects : mais le demeurant est seur et bien gardé, tellement qu'il n'est homme qui osast ravir un seul poussin, ou geline, sur la hart. Et n'est-ce pas chose intolérable aux subjects que quand rien n'est seur ne en cors, ne en meubles, ne en conscience : car le paoureux soucy, l'angoisseuse doubte continuelle d'estre pillez par prince, ou par gens d'armes, leur fait très griefs, très impatiens et douloureux tourmens : tant que de nostre temps plusieurs sont cheux en desespoir, et se sont occis, Dieu quelle horreur I ils se sont occis Tun par pendre, Tautre par noyer, l'autre par ferir d'un cousteau au cueur. Las ! que pourront respondre au destroit du jugement de Dieu, ceux qui ont donné cause de telle perdition de chrestiens
en corps, et que pis vault, en ame : si Dieu ne les a prins à mercy, si Dieu ne fera point de miséricorde à ceux qui ne l'ont point faicte : quelle rigueur monstrera-il à ceux qui auront cette cruauté procurée? Toy, prince, tu ne faicts pas telz maux, il esti^ray, mais tu les souffres; advise si Dieu jugera justement contre toy en disant: « Je ne te punis pas; mais si les diables d'enfer te tourmentent, je ne les empescheray point : c'estoit mal pour toy. > Et n'est-ce pas merveilles comme gens qui n'ont rien de foy, de loy et de conscience ne pensent quelle absolution pourront recevoir, ou quelle satisfaction faire es cas dessus dicts. N'est si sage confesseur qui souvent y sache trouver tour ou issue, Dieu y pourvoye. Non dimiititur peccatum^ nisi restUuatur ablatum. Il convient de rendre ou pendre.
Quant mesnages se sont partis du royaume par tels outrages : quantes mortalitez en sont venues sur enfans, hommes et bestes par defaulte de nourriture, ou par malle nourriture ; les labourages se laissent à faire, c'est pitié de le savoir : car ils n'ont de quoy semer, on ne osent tenir chevaux ne bœufs pour double des princes, ou gens d'armes, ou n'ont courage de labourer, pour ce que rien ne leur demeure. Et leurs enfans par lesquels les anciens pères devroient estre aidez, incontinent s'en parlent : « Nous aymons mieux, dient-ils, faire le gallin gallant, que labourer sans rien avoir. » Ainsi fault aucune fois que les bonnes gens froissez de vieillesse, tirent à la charrue quand ils denssent avoir repos. Et quoy oultre les vaillans nobles bien reniez, ne peuvent estre payez de leurs hommes et rentiers ; où rien n'a, le roy perd son droict : ceux de l'église le sentent toutefois très-bien. Les pauvres mendians crient à la rage de faim : pour ce que rien on ne leur donne. On voit cecy à l'œil en quelque estât que ce soit, par telles choses les édifices royaux, et de la chose publique, cbasteaux, ponts, chaussées, moulins du tout se perdent. Et quant au faict de la guerre, jugez par ce qui est dict, comme les loyaux subjects sont plus grevez par gens d'armes, que par les ennemis du royaume* Dieu par sa grâce y veuille mettre remède brevement, par le moyen de vous très nobles et excellens seigneurs : afin que le roy vive de vie civile et politique : Vivat rex.
LE LIVRE DU TRES-CHEVALEREUX CONTE D ARTOIS ET DE SA FEMME FILLE AU COMTE DE BOULOGNE.
Ce petil roman de chevalerie, peu étenda, s'est conservé dans deux manuscrits du XV^" siècle. Le langage se rapproche plus da XIV« que des historiens du XY*, dont nous transcrirons bientôt des fragments.
Comment le œnte ' (T Artois ala devant Gt^made* où il vainquist les Sarasins et fist fuyr par sa prouesse.
Quant les crestiens se furent mis aux champs, et le roy de Castille apres^ ilz furent extimez à vingt-cinq mille et non plus, et exploicterent leur voyage tans qu'ilz entrèrent au pays de Guernade, et illec commencèrent à faire tous explois de guerre, que long seroit mectre par escript. Si loua et conseilla le conte d'Artois de faire une course devant Guernade, ainsois que plus fussent fortifBez ceulx de la ville, disans que se du commencement ilz leur pouvoient faire domaige que trop mieulx s'en porteroit leur besoingne, et plus en seroient effraez leurs ennemis. Le conseil sembla bon, si en fut la charge donnée au conte d'Artois, qui en fist requeste; et luy fut baillié dix mille hommes' avec le conte de Castres et celluy de Bonnevent, qui moult desiroient veoir sa chevalerie. Et pour abregier, le conte d'Artois, garny de bonnes guides^ et chevaulcheurs, tira pays avec ceulx de sa compaignie par si grant dilligence, que sans effroy faire il se vint embnscher au plus près de Guernade, en lieu si propre que plainemant porroit veoir toute la conduite de ses ennemis; et adonc il ordonna Tung de ses chevaliers ou' moult se fioit, pour faire une aultre embusche plus près de la ville, à tout mille combatans, desquelz il envoyeroit deux cens pour eslever le bestial et commancier Tes-
t Lex.
« Grenade, s Gr. § 68.
* Gp. s 7.
» Gr. § 18.
carmache, comme plas saigement* le pourroient faire; tandis que ceaix de leans feroient leur yssue, et aiDsois qae trop graDt besoing les surprenist, ils se mectroieDt par-devers les aultres huit cens, qui les recueilleroient et entretiendroient pour ODe espace, tant que la force et puissance despayens seroit aux champs. Alors commanda le conte qu'ilz faindissent estre esgarés et tellement effraiez, que sans deffence nulle ils tournassent le dos pour prendre la fuite, afBn que quant les Sarasins, desroiés par ceste chasse, se mectroient à la course après eulx, et qu'ilz auroient passé toutes les embusches, le conte avec les siens, tous à une fois, se mesleroient parmy eulx; si disoit en conclusion que par cest moyen ilz leur pourteroient tel domaige qu'il en seroit parlez en honneur jusques en Tost du roy de Castille.
Le chevalier, prest de faire plaisir au noble conte d'Artois, dist que par ceste manière en fera-il ; si se partit et flst son approuche tant bien, c'oncques payen ne s'en donna garde ; et de fait envoya ses coureux à cuillir la proie, comme il est cy-dessus devisé ; pourquoy le cry et le huy fut lievé en la ville, si grant que le Roy en sceut les nouvelles en Guernade, que jamais n'eust pensé que les crestiens heussent fait sur luy si grande entreprinse et si haulte, actendu que du tout les avoit comme tous esbahis ; et toutes voies estoit-il adverly de l'armée que le roy de Castille mectoit sus, mais de sa soubdainneté ne se donnoit-il garde. Au fort, il fist armer ses hommes hastivement, et les fist conduire par son admirai de Guernade, lequel se mist aux champs à tout ce qu'il peult avoir de gens prest pour cuidier le bestail recovrer, lequel luy fut deffendu à Tespée moult vaillenment, et de fait emmené saulvement malgré les Sarrasins, dont gaires l'admirai ne fut joyeulx, et par especial pour ce que si petit nombre de gens luy eschappoient, et avoient ceste besoingne aschevée. Nonobstant, il se mist avec ses hommes assievir* les coreux crestiens, qui comme gens bien apriz et conduis se tirèrent en leur première embusche, et là furent fais de moult biaulx faiz d'armes c'en ne pourroit bonnement amentevoir. Si s'entretindrent les crestiens si serrés et en telle ordonnance que par leur force ils reculèrent les payens, et assés tost en eussent délivré la place, quant plus de xxx mille yssirent hors de
« Gr. § 55.
^ Âa lieu de à tievir. Lez.
Goernade, faisans trompectes et clairons sonner au plus hanlt, et se vindrent joindre avec leur admirai, qui tressuoit de honte et de dueil ; et illec rassembla. en ung mont ses hommes, jurant ses quatre Dieux ' qu'il seroit vengiez des Castillains, et les deust^ poursuir jusques en Castille. Mais en tant qu'il ralioit et prioit ses gens du bien faire, vous devez croire que le bestial se esloignoit d'eulx, et la première embusche commença, au commandement de leur capitaine, à prendre la fuite pour mieulx decepvoir les payens, lesquielz ne cuidoient jamais venir assés à temps pour les destranchier etmectre à mort; ainsois leur meneur Tadmiral de Guernade, désirant de vengier sa perde, tout le premier s'esmut, et en courant de plains eslais disoit : Âpres ces chetifz crestiens, biaulx seigneurs! fait il; après! après! car ils ne nous osent actendre, et si ne nous pevent eschapper se lascheté ne nous tient. A ces mots poindirent payens après leur cappitainne de si grant roideur, que ce sembloit tempeste qui corist sur la terre, et noz gens devant, qui bien savoient faire du desconflst; si fut la cause principale dont les payens furent deceuz, qui tant les sievyrent quMlz passèrent Tembusche du conte d'Artois, qui leur affaire a voit bien regardez du commancement jusques en fin. Si ne fit plus long séjour, car tant advisé de son fait estoit, et tant avoit amonnesté et prié par belles paroles ceulx de sa compaignie, que mieulx eussent voulu morir en la place que de monstrer cohardise et paour. Si desrouterent ensemble et se ferirent en leurs ennemis de telle voulenté que chacun de prime venue ponrta le sien par terre.
Saincte Vierge dame! que payens furent esbahis quant si subtilement se trouvèrent environnez et encloz de crestiens. Les plus hardis et diligens à la poursuicte eussent bien volu estre hors de cestuy dangier. Mais comme Ten dit de coustume, il convient de tel boys comme Ton a, faire le feu. Là se mist à deffense qui ne voulut morir ou vivre honteusement, car à peine eussent les Sarrasins sceu fuir pour lors; pour ce se tindrent fors Testour, qui trop leur fut soudain et domaigable', et ne savoient mettre
* Nos ancêtres prêtaient quatre dieux aux Sarrasins: Mahon^ Tervagant, Apolin et Jupin.
• Dût-il.
3 Gr. § 4, 8o.
conseil en leur ordonnance, tant les hasta de près le noble conte d'Artois, lequel, au cours de sa lance, les tresperçoit et reversoit en ung mont. Il crioit Castille! Castille ! à grant alaine pour ses gens esjoyr. Et quant il tint Tespée au poing, Dieu scet comment il la faisoit sentir amèrement à ses ennemis) lesquelz le fuyoient comme la mort, et disoient par les merveilleux fais d'armes qu'il luy veoyent achever: Fuyons! fuyons! car veez là le Dieu des crestiens qui se combat pour ceulx de sa loy. Le criz fut en sa venue si enforcié, que bien Pentendirent ceulx de la première embusche, qui à cop retournèrent sur leurs ennemis, et si vigorieusement les assaillirent que tout trembloit devant eulx. Et ceulx qui nagaires les chassoient, furent deschaciez d'eux honteusement. L'admirai de Guernade, voyans Sarasins frémir et esbahir, les en resprist durement en disant : Mal vous y pourlez, biaulx seigneurs, quant pour ung petit monceau de gens vous voy ainsi desbaretez ; et mal monstrez que soyés amis du Roy, quant son honneur laissiés ainsi admendrir par ceulx qui vers vous n'auroient durée, se vostre devoir vouliés faire. Mal vous souvient des belles victoires, des grande^ richesses et des grandes batailles qu'en sa compaignie avés tant de fois gaignies. Mais par la foy que je doy à mon dieu Mahon, se les faulx crestiens nous eschappent par vostre coulpe, la perte en tournera sur vous ! Et tant leur dist cestuy admirai, qu'ilz se rassemblèrent et prindrent cuer plus fier que devant, et à son exemple corirent sus aux crestiens, qui ne les doublèrent se petit non. Là furent faictes plusieurs appertises d'armes, tant de l'une des parts comme de l'autre, de quoy le raconter seroit chose trop longue; et aussi, à faire comparaison, n'estoit-ce riens vers les fais du très eureulx conte d'Artois, qui de plus en plus faisoit haultes merveilles, tant d'occire hommes et chevaulx, comme de sescours à tous besoings ceulx de sa partie; qui gaires n'eussent duré sans son aide et victorieulx secours. Carjassoitce que payens fussent de conraige tresaspres et hardis, sans monstrer qu'ilz eussent volenté de fnyr, maïs engrans de combatre plus que devant, comme ceulx qui estoient tous raliéâ soubs la grande bannière de Guernade, tontesvoies le grant conte se bouta avec les siens ou milieu d'eux, par telle façon que chascuin cop qu'il ruoit, la mort d'ung homme y estoit, pourveu qu'il l'assenasl au plain. Et à vous dire, son corps y fut tant re-
doabtez que les plas fors et mieulx armés tayoient son encoDtre et le disoient estre faé on homme immortel, car jamais n^avoient veu le pareil ne faire à chevalier, tant fenst de prouesse paré, le disme de ce qu'il faisoit.
A Teure que la bataille fut en son feu, et que le conte d'Artois se maintenoit ainsi comme vous oez, estoient les deux contes de Castres et de Bonnevenl, auprez Pung de Taulre, regardans par grant admiration le conte d'Artois courre et racourre de bastaille en estour sans cesser abatre chevaliers, fendre heaulmes, percier escus, et finablement tout destruire devant luy, dont ilz loerent Dieu de bon cuer, en disant que son corps soufflsoit assés pour mectre fin à la doloreuse guerre qui tant longuement avoit le bon peuple crestien tenu en subjection. Si s'esvertuerent, et avecques leurs gens, qui tons estoient garnis de hardiesse, mirent tout pour le tout, c'est-à-dire se habandonnerent pour morir ou estre victorieux, de telle heure que par une puissance ilz se vindrent arrester au lieu où le conte faisoit morir payens par monceaux. Si luy fist leur venue grant joye, et à pou de paroles, avecques eulx il fendit le rens, abattit leur estendart, et au poursuire encontra devant luy l'admirai de Guernade, si luy donna tel cop au plus hault de son heaulme, que tout estonné le pourla ou milieu des siens, et ne savoit s'il esloit jour ou nuyt, tant fut adolé et mal atourné, dont payens furent comme espardus, et le cuiderent mort, ce que non ; mais jamais du champ ne se fust relevé se n'eustesté par l'aide des aulcuns ses meilleurs amys, lesquieuls le remirent à cheval, et pour abregier, avec luy se mirent par destrois et bocaiges à saulveté. Si n'y eult adonc plus nulz conroy tenu ne quelque deffense es payens, car les plus asseurés prindrent la course, et bien eureulx se tint ceMuy qui en eust loisir; pour quoy vous devez entendre que l'occision y fut grande et terrible, car de xl mille qu'ilz estoient du commencement, il n'en eschappa mie plus de mille, et pour ce qu'ils furent sievys jusques aux barrières de leurs portes, du conte d'Artois. Toutes voies se saulva ly ^ admirai avec ceulx qui le relevèrent et saulverent. Et quant vint à la cognoissance du roy de Guernade, il en fut tant merveilleusement corociez qu'il sembloit qu'il deust son sens perdre.
< Ly, seul exemple de randen article dans cet ouvrage. SaÎTant la règle do XIII"* siècle, il aurait fiiUa li admirant.
Ainsi qa'en ceste doulear il se ponrmainooit, vint en sale Tadmirai non mye si joyeux d'assés comme il s'en partit^ mais si matz et recrans qu'il ne se povoit soastenir, dequoy le Roy s'apperceat bien par ramponne :
YoQs y avez estez, admirai, fait-il ; mais de chose que vous y ayés faicte, profité ne conquis ne me saroye donner joye, non feroit mon peuple que je vous chargay* de garder, car riens n'y a dont il se doye loer, et pas ne le vous baillay pour faire ainsi morir et destruire par une si petite compaignie de gens, et pour ce que je ne scay entendre comment telle chose puist estre advenue sans vostre coulpe, convient-il que cy m'en dyés la manière. De vos hommes suis-je plus dolant, sire, fait-il : or en demandés la vérité qui* quHl vous plaist; mais quant voulés savoir par qui ceste desconflture a esté, je vous respond que m a esté par je ne scay quel dyable, ou le Dieu des crestiens, qui tout jour ' ne cessa d'occire gens et faire les plus grandes appertises de quoy on sauroit en histoire parler. Et tant vous dis que pour quelque peine qu'il ait heu, il n'en perdit oncques tant fust peu de vertu ; ainsois, de tant est venu plus advant, de tant estoit-il plus frez et nouveaux. Et se de la force vous ose dire, il n'ataint homme en plain cop qui jamais après ait besoing de mire. Je l'ay rencontré neantmoings sur le rens, car en passant il me donna telle descharge sur mon haulme que tomber me convint ^ par terre si rudement que je n'en vouldroye encoire • autant avoir et actendre pour tout le monde, sy loue les haulx dieux quant de luy suis si bien eschapez; et, à tout conclure, il suffirait assés ' de luy pour destruire tout ung royaulme. Quant le roy payen oy ce, il fut bien esbahis, et fut content de son admirai atant, sans luy dire plus laide parole ; et bien cognoissoit sa bonne vaillance et loyaulté. Si jura, quant il eust une espace Z' pensé, qu'il assemblera telle puissance que bien s'en vengera. Et dès lors, tout chauldement, il envoya en pluseurs
»Gr.S5l,4o.
« Lex.
• Encore.
• Ux.
• Ux.
royaulmes et nacions certains et senrs messagiers ponr avoir secours, lesqaielx y vindrent.
Départ du conte d'Artois de la court de Castille et son retour en sa ville d'Arras.
Après les adieux de bon cner dits, se partit le conte, à qui tardoit d'estre hors du palaix pour le dueil qui s'i faisoit à cause de son parlement ; et vint en son logis, où chevaulx sommiers estoient tous pretz, et les pinseurs montés qui l'aclendoient. Si ne seult ' si tost estre arrivé que jà le Roy n'eust envoyé de biaulx dons au conte, comme joyaulx, draps de soye, vaisselle, or et argent à grant planté, dont il fut très content, et moult Ten remercia ; si ne fut pour ce chiche tenu ne avaricieulx de ceulx qui ce luy présentèrent, car tant leur en donna que à merveille fut louée sa largesse. Que feroit on long procès ? Il monta à cheval, et se mist aux champs à si grant regret de tous ceulx de Baldolif ^, qu'ilz ne se pouvoient saouller de le convoyer en regretz et bonnes prières. Auffort % il print le chemin que la contesse estoit venue, et chevaulcha tant par ses journées avec Tambaxade et ses hommes, quMI entra dedans Paris, où les princes et barons le recuillierent haultement et luy vindrent faire les bienvignans aussitost qu'ilz sceurent sa venue ; et de fait, le menèrent devers le Roy, qui grant honneur luy fist pour sa haulte loyaulté et belle renommée, car à la vérité ses fais estoient en France aussi communs à tontes gens, qu'ilz eussent estes mesmes en Castille, et où il les avoit victorieusement achievez. Pour le festoyer, le Roy le retinct cincq jours, pendant lesquieulx on fist à la contesse d'Artois scavoir sa venue, et fut incontinant manifesté aval le pays, dont la joye se renforça et deschassa merencolie des cuers où long-temps elle avoit jà ha-
t Ainsi 8*écrit la troisième personne nngalière du présent de l'indicatif de âeuldrei «o/otr, «oti2o»r, avoir contame. Mais ici le sens exige qa*on voie dans seult nne forme Tariée de «eul, iut, da verbe saveir^ savoir.
t Valladolid.
< Pour au fort on fart, an demeorant.
bité. La noble contesse, tant parfaîctement joyeuse que plus ne pouYoit estre femme du monde, le manda au conte de Boaloingue son père et à sa mère, lesqaiealx vindrent à Ârras; si fut tout apresté diligemment pour recepvoir le conte, qui après le congié prins au roy de France et tous les princes de sa court, partit de Paris et chevaulcha jusques bien près de sa ville, où l'en sca?oit sa venue ; pour quoy le conte de Bouloingne, sa chevalerie et ceulx d'Artois, avecques la clergie revestuz * des vestemens ecclésiastiques, et le commun, allèrent au-devant de luy . Si fut la joye grande quant ce vint au recontrer ; et somme toute, un milion de bons jours et doulx bienvignans. Ils entrèrent ensemble en la ville, où douches bacteloient joyeusement; toutes les rues furent pourtendues richement et parées ; en pluseurs lieux l'en y monstroit par personnaiges de haulx et biaulx misleres. Les aucuns joyoient jeux joyeulx et plaisans, et les aultres disoient de biaulx dis et balades, selon la faculté louable de rethorique ; et moult se delicta le conte d'Artois au regarder et escouter, pour ce que bien veoit que bonne amour faisoit à son peuple ceste joye faire ; et ainsi fut-il amenez en son hostel, que l'en dit la court le Conte, et la vindrent à sa descente la mère et la fille, qui le receurent en si parfecte liesse, qu'il n'est cuer d'homme qui la moittié non la disme en sceust croire ne en ung jour penser.
Dieux ! comme fust la contesse esjoye de veoir son très -amé Seigneur revenu ; baisiers n'y furent pas en chierlé, mais en si grant habandon que l'eaue en la fontaine. Le cuer de la noble dame fut lors par esjoys et si assouvi qu'il ne luy souvenoit de meschiefz qui de son vivant lui fussent advenuz ; ains sembloit estre en ung petit paradis en corps et en ame ravie. Des devises joyeuses, des bienvignans et amoureux embrassements n'est ja besoing de faire longue recitacion, car plus en vouldroit Ton parler, plus y trouveroit-on à dire ; si nous en souRlce à tant, et disons que après toutes les joyes mises en somme qui cuer humain peuent resjoyr, le conte d'Artois monta en sale^ la contesse sa femme conduisant par la main, à destre du conte de Bouloingne et de sa femme avec toute la noblesse, et se seirent à table, où le disner fut plus riche que je ne sauroye dire; lequel finit, tournois
t Gr. s »2.
et joustes commancerent jusqaes à la nnyi, que les devises revindrent. Et ainsi passèrent temps les ungs et les autres en la ville d'Arras, en festes et joyeuix esbatements Tespace de huit jours, que on n'y fist aultre chose, et n'estoit néant plus de mémoire d'ouvrer que le jour de Pasqnes. Si devés scavoir qu'il y euU de gracieuses devises entre la contesse d'Artois et son très désiré mary, qui comme il la veist enceinte fut joyeulx oultre mesure, et d'aultre coslé se devisa à son père, le conte de Bouloingne, et dist de ses adventures au long, comme il est à croire.
Âpres ces huit jours doncques, s'en alla chascuin en son lieu» car feste et ung mesme temps ne puet mie tousjours durer; ainsois convient que toutes choses par nature preignent fin.
CHRISTINE DE PIZAN.
Fille de Tastrologae de Charles V, venue de Pise, instraite par son père dans les sciences et la littérature, Christine de Pisan devint, près de la cour, femme de lettres par goût et par nécessité. Elle composa des ouvrages en vers. Sa prose est meilleure. Connaissant quelques auteurs anciens, elle chercha dans leur imiution l'élégance et la dignité du style, et, même dans ses écrits historiques, Tampleur et la gravité oratoires. La lenteur de ses périodes eût impatienté la vivacité d'esprit du dix>huitième siècle, mais dans le sien c'était une étude, une préparation à l'éloquence. Le plus important de ses ouvrages est Le livre des fais et bonnet meure du sage roy Charles F. Instructif par les rensôgnements, il est à nos yeux particulièrement intéressant pour la connaissance de la langue du XIV™« siècle que nous y trouvons dans son intégrité.
Ci dit la phisonomie et corpulance du roy Charles.
Or ; me plaist deviser, et raison m'y instruit, la phinozomie ' et personne du susdit noble sage prince.
De corsage * estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules, et haingre par les flans, gros braz et beauls membres avoit
t Deux manières d'écrire le même mot à deux lignes d'intervaUe. * Ce mot ne se dit plus que des femmes.
si correspondens au corps qa'il convenoit, le visage de beaa tour un peu longuet, grant front et large ; avoit sonrcilz en archiez^ les yeuls de belle forme, bien assis, chasteins en couleur, et arrestez en regart ; hault nez assez, et bouche non trop petite, et tenues lèvres ; assez barbu estoit, et ot un peu les os des joes hauls, le poil ne blont ne noir, la charneure clere brune ; mais la chiere ot assez pale, et croy que ce *. et ce qu'il estoil moult maigre luy estoit venu par accident de maladie * et non de condicion propre. La phinozomie et façon estoii sage, attrempée et rassise, à toute heure, en tous estas et en tous monvemens ; chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé, ains agmoderé en tons ses fais, contenances et maintiens, tout telz qu'appertiennent à remply de sagece, hault prince. Ot belle aleure, voix d'omme de beau ton, et avec tout ce, certes, à sa belle parleure tant ordenée et par si belle, arrengé sanz aucune superfluité de paroUe, ne croy que rethoricien quelconques en lengne françoise ne sceust riens amender.
Cy dit, comment le roy Cluirles se contenoit en ses chasteaulXi et Vordre de, son chevauchier,
Âulcunes foiz avenoit, et assez souvent ou temps d^esté, que le Roy aloit esbatre' en ses villes et chasteaulx hors de Paris, lesquelz moult richement avoit fait refaire et reparer de solemnelz édifices, si comme à Meleuo, à Montargis, à Creel, a Saint-Germain en Laye, au bois de Yincenes, à Beauté, et mains autres lieux; là, chaçoit aucunes foiz et s'esbatoit pour la santé de son corps, desireus d'avoir doulz et attrempé; mais en toutes ses alées, venues et demeures estoit tout ordre et mesure gardée ; car, ja ne laissast ses cotidiennes besongnes à expédier ainssi comme à Paris.
' Gr. s 14.
* Froiasart dit, vol. n, ehap. 26, qu'il avait été empoisonné dans sa jeunesse, par Charles le MauTÛs, roi de Nayarre, et qa*il fut sanvé par un médecin allemand que l'empereur Charles IV, son oncle, lui envoya.
»Gr. S66.
L'acoastumée manière de chevauchier estoit de notable ordre : à 1res grant compaignie de barons et princes et gentilz hommes bien montez et en riches abis, luy assis sus palefroy de grant eslitte, toat temps vestu en abit royal, chevauchant entre ses gens, si loing de luy, par telle et si honorable ordonnance, qae, par Taorné maintien de son bel ordre, bien peust sçavoir et cognoistre tout homme, estrangier ou autre, lequel de tous estoit le Roy ; ses gentilzhommes devant luy ordenez, et gens d'armes, tous estoffez, comme pour combatre, en nombre et quantité de plusieurs lances, lesquelz estoyent soubz capitaines, chevaliers notables, et tous recepvoyent beauls gages pour la desserte de cel office; les fleurs de lis en escharpe portez devant luy, et par l'escuyer d'escuierie le mantel d'ermines, Tespée et le chapel royal, selons les nobles anciennes coustumes royales.
Devant et après, les plus prochains du Roy chevauchoyent, les princes et barons de son sang, ses frères ou autres ; mais, nul ja ne l'approchast, se il ne Tappellast* : après luy, plusieurs groz destriers, moult beauls en destre estoyent menez, aornez de moult riche harnois de parement; et quant il entroit en bonnes villes, où à grant joye du peuple estoit receus, ou chevauchoit parmi Paris, où toute ordonnance estoit gardée, bien sembloit estât de treshault magniflc, très poissant et tresordené prince.
Et ainsy ce très sage Roy avoit chiere en tous ses faiz la noble vertu d*ordre et convenable mesure. Lesquelles serimonies royales n'accomplissoit mie tant au goust de sa plaisance, comme pour garder, maintenir et donner exemple à ses successeurs à venir, que, par solennel ordre, se doit tenir et mener le très digne degré de la haulte couronne de France, à laquelle toute magnificence souveraine est deue et pertinent.
« Gr. § 79.
Ci dit de la jetinece du roy Charles^ et comment (fest grant péril quand administration de bonne doctrine n*est donnée aux enfens des princes,.
N'est à mon propoz et ne quier* faire grant* narracion sur les fais de Tadolescence du dit Roy ; et pour touchier la yerité^ j'entens que jeunece, par propre voulenlé menée, plus perverse que à tel prince n'appartient, dominoit en luy en celluy temps, mais je suppose que ce pot estre par maulvaiz aministrateurs, car, comme jeunece soit' de soy encline à mains mou?emens hors ordre de raison, encore quant elle est conduite et exortée par maulvaiz et sans conscience anmincialeurs ^ plus tendens à Tadulaeion du jeune courage du prince, pour son gré acquerre ', que pour le conduire par pure et deue voye, c'est un grant meschief et péril en tout grant seigneur ; car orgueil qui leur ramentoit leur haulte puissance, et jeunece qui les instruit à leur singulier plaisir en tous delis, leur estent la crainte et regart de toute discipline, et par oultre cuidance peuent estre conduis à telle ignorance que ilz présument à eulx estre licite faire follies et choses hors ordre de bonnes meurs ; ce qui seroit lait et malhonneste à simples et povres hommes, laquelle chose est tout le contraire ; car tout ainssy que seigneurie humaine est rigle des autres estas, est raison qu'elle soit régulée et reamplye de précieux joyaulx de vertus et de l'entendement; et, pour ce, les parens, obvians à telz inconveniens, doivent plus singulièrement procurer à leur enfens bonne compaignie sage et honeste, et prendre garde à la discipline des meurs, que à leur bailler, estât quelconques ne autre nourriture déliée, et pour ce, à ce propoz, treuve-l'en, en maintes escriptures, que anciennement aux enfens des roys et princes, comme autrefois ay parlé sur ceste matière estoyent quis ^
• Gp. § 33.
« Gr.§H.
» Gr.§77.
• Faute de copiste ponr amenisteurs^ administratears. » Lex.
• Gr. S 33.
sages maistres philozophes, lesquelz eo aToyent raminisiracion et gouvernement jusqaes à ce qae ilz feassent parcreas et enforciz, si qae iiz fassent ydoines à soastenir le fais des armes, et adont estoyenl livrez à la chevalerie es mains des sages chevaliers expers en telle discipline; car n'est mie doabte, comme il est dit par maint aactear^ tout ainssy comme la cire est apte et preste à tonte emprainte recepvoir, est Tengin de Tenfent disposé à recepvoir telle discipline comme on luy veult bailler et aprendre; et à ce propos n'est mie sans grant péril donner aactorité de seigneurie à enfent sanz frain de sages amenistrateurs.
Et, par exemple, Pavons ou * livre des Roys, oa temps Roboam, filz Salomon *, pour ce qu'il n'avoit pas respondn sagement au peuple, ainssi comme les preudes hommes luy avoyent conseillé, mais orgueilleusement et fièrement, par te conseil des jeunes avecques luy nourris en enfence, le royaume fu divisé en deux royaumes : de douze lignées, Roboam, n'en ot ' que les deux, et Jéroboam, qui ot esté sergent Salomon, en ot dix.
Des enfens des chevaliers, qui est à entendre des nobles victorieux aussi, est escript que anciennement en enfence lestenoyent soubz grant crenseur : de ce est escript es histoires des Grieux * jadis triumphans, que Ligurgus, roy de Lacedemone, entre les belles loys que il estably, ordonna que les jouvenceaulx n'eussent en l'an fors une robe; item^ que les jeunes enfens, yssus hors de la primiere nourriture, fussent tirez des mignotises maternelles; et comme oisiveté et délices soyent * à eulx comme venin destmiseur de meurs, ordonna ycelluy que séparez fussent des délices des bonnes villes et nourris sus les champs en exercitacion d'aucun labeur selon leur faculté et aage. Açm, que honneur aucun ne fust donné à home, fors selon les mérites de ses vertus, et noo parfaict honneur actribué à aulcun jusques à tant que continuée vertu l'eust parmené en l'aage de viellece et d'impotence : laquelle loy, pour l'augmentacion de vertu, pleust à Dieu que courust * en noz aages, et en perpétuel temps.
« Gr. s 9.
« Gr. s 48.
» Gr. § 24.
* Grecs.
« Gr. § 77,
^ Eut cours, eut force.
Du Guesclin^,
Fa fait messire Bertram de Clequin, à la très grant exaltation et exaussement du royaame, connestable de France ; et vrayment se peut de luy dire ce que dit le proverbe commun : < A tel maistre, tel varlet ou serviteur; » car, selon la digneté du sage maistre, c'est assavoir le roy Charles, estoit aduisant* si chevalereux et vertueux lieutenant et serviteur : laquelle chose croy, qu'en leur tems, furent deux des plus solempnelz hommes, chascun en sa faculté, qui fussent ou monde, dont fois ' mencion.
A propos d'icelluy Bertram, Aristote dit, en le huitième d'£tttques, que « de quatorze ans en avant, doit commencier le gentilhomme petit à petit, à soy exerciter es travaulx qui à armes appartiennent, pour cause, que la chose apprise et duite en jeunece est communément retenue et voulentiers continuée : et est chose périlleuse et desseant estre non appris ou mestier d'armes, quant on entre en bataille, en laquelle convient exposer son corps à mort, ains qu'on ait l'expérience ; > et, comme dit celluy mesmes Aristote : t L'expérience rent l'homme maistre. »
Et que exercitacion d'armes soit nécessaire aux valereux chevaliers, est escript es fais des Rommains : que quant ceulx de Romme orent * délibéré que Cartage seroit destruite du tout, pour ce que trop estoit la condicion des Cartagiens rebellative, Scipio Basiqua ', qui lors estoit consul, contresta tant qu'il pot * qu'elle
* Bertrand da Gaetclia, Breton, 1320-1380. D'ane édacation si négligée qu'il ue rat ni lire ni écrire, mais conrageaz et belUqneax dès ren&nce, il s'immortalisa par son héroïsme patriotique. Il servit son pays contre le roi de Navarre et dans les longues guerres entre la France et les Anglais. Sa valeur, couronnée par la victcnre, lui valut la dignité de connétable de France.
* M. Petitot, dans sa Collection des Mimoiret, V* série, t. Y, p. 388, explique adwtant par assorti. On ne sait sur quoi cette interprétation se fonde. Adviser signifie entre autres donner des aviSt ce qui fournit un sens bien d'accord avec l'ensemble de la pensée.
s Je &is.
* Gr. S 24.
* Nasica.
* Gr. S 27.
ne fust destraite, mais qa'on la laissast pour rexercitement des RomaiDs, affin qae, par aise ou par paresse, ilz ne perdissent leur force et abilité, quant ne trouveroyent à qui combatre.
Celluy Bertram de Clequin, très en Taage de quinze ans, si comme il est recité de luy, se prist, par droicte nature, manlgré ses parens, à Texercite des armes, et tousjours puis si les continua, que, sanz faille, il en estoit très souverain maistre, si conmie il paru à TefTet de ses œuvres et emprises, comme cy-apres assez en brief sera desclarié.
Comment messire Bertram ala après les Anglais quUl desconfit.
Tost après que Bertram de Clequin, comme dit est, fu fait connestable de France, gaires ne séjourna ; ains, à belle compaignie de gens d'armes, se parti de Paris, et ala après Robert Canole et Tbomas de Grançon et sa compaignie, tant que il attaigni une route d'Anglois de la compaignie d'icellui Robert Canole, d'environ huit cens lances : à celle assembla le connestable, et tantfist, luy et sa gent, qu'en la fin furent Anglois desconfiz, lesquels estoyent gens d'eslicte et moult vaillamment se deffendirent, si fu pris Tbomas de Grançon et jusques à quatre vingts autres groz prisonniers, et le surplus mors ' et fuites. Celle gracieuse victoire ot messire Bertram en primiere estraine de sa connestablie, à Tayde de son chevalereux sens et des bonnes gens de sa compaignie à qui souvent disoit, tout ainssi qu'il est escript que enseignoit le sage Chaton ' ses chevaliers, dont, entre les autres beaulz notables, leur dist un moult beau mot, celluy Chaton : • Se, par vostre valeur vous faictes aucune bonne œuvre, le labeur passe et le bénéfice vous demeure tant conmie vous vivres ; et se, par maulvaise voulenté, vous faictes aulcun délit, le délit passe, et l'iniquité demeure. > Ainssi, par le bon enortement de leur vail-
■ Lez.
> CatoD.
laot conduiseur Bertram, estoyent maistres esprouvez de tout ce qnMl convient au mestier d'armes.
Ainssi que le récite le dit livre, où ii est escript, que aux bons batailleurs sont nécessaires huit condicions : la primiere, qu'ilz soyent adarcis à souffrir le fais des armes. La seconde, que ilz bayent * les bras mouvables et abilles pour ferir à destre et à senestre. La tierce, que pou doivent tenir conte de leur mengiers, et non trop euls chargier de viande et de vin. La quarte, que de souefz lis ne leur doit chaloir. La quinte, que point ne doivent redoubter la mort, pour la deffence de leur prince^ le bien du pays et deffense de la loy. La sixième, qu'ilz ne doivent doubter effusion de sang. La septième, plus neccessaire, que ilz doivent estre sages et cautilleux ou mestier des armes. La huitième, que tant doivent désirer pris d'armes, et escbever honte, que, pour nulle chose, fuir ne doivent ; ains estre fermes et arrestez. De tout ce estoit sage maistre, qui bon disciples avoit, le preux Bertram et sa compaigoie.
Ci dit d'aucunes fortreces que messire Bertram assigia etprist.
Apres que le connestable Bertram ot desconfit les dessusdis An-^ glois, assigia la fortresse du Bas, et par assault, à Tayde de ses bonnes gens, la prist et y ot, que * mors, que ' pris, environ quatre cens hommes Anglois, adont, pour paour du dit connestable, ceuls qui estoyent au Chastel de Ruilly s'enfuirent, mais petit y gaignerent, car il les suivi jusques à Bersieres, laquelle il prist par force; les Anglois, qui fuis s'en estoyent, se combatirent ' à luy et furent desconfis, mors et pris, et ainssi pareillement plusieurs autres fortresses. Hais à quoy feroye plus long conte qui ne seroit au propoz de ma matière, et fors prolixité dire lesquelz
* Gr. S 24.
« Gr. !; 46.
» Gr. S 67.
Jii« p. 4
cbasteaulx, commeDt et quelz besongnes ot celle année aux ^ Anglois le dit connestablc? Lesquelles cboses sont coustumes et manière de polir gestes et romans, qui n'est selon Tordre de mon entente, qui singulièrement est, loer ce que fait à loer, en prouvant la vérité par les fais particuliers touchier en brief, revenant au propoz de mon object; et qui plus vouldra, trouvera Testendue sur ceste matière, le livre des Fais messire Berfram, l'en fera sage •.
Celle dite année, ot plusieurs batailles aux Anglois quMl desconfit tant, qu'à Tayde de Dieu, bonne diligence et force de luj et de sa route, furent aucques tous mors et pris par pluseurs lieux du royaume de France, comme en Guienne, ou pays d'Anjou, de Normandie et de Bretaigne, ceuls qui avoyeot esté devant Paris avec Robert CanoUe, Testé devant.
Et aussi, en pluseurs autres parties du royaume, esploitierent bien et vaillamment contre Anglois, celle année, pluseurs autres cbevetains du royaume de France, les frères du roy Charles, comme dit est, le bel et bon chevalier, vaillant et sage, messire Jehan de Vienne, admirai de France, aussi le chevalereux messire Loys de Sancerre, lors marescbal, et aussi le mareschal de Blainville et pluseurs autres.
Si y ot, par ces dicts vaillans chevaliers et leur gens, pluseurs besongnes entre Françoiz et Angloiz, où il ot pertes et gaignes, souventefoiz d'ambe les deux parties ; mais, par volonté de Dieu, communément, en conclusion, aux Françoiz demouroit la victoire.
Mesmes, en Limosin, y ot mains fais, tant que la ville de Limoges, par le dit frère du Roy, fu prise, et aux dictes besoingnes traire à fin moult aydierent, avec les gentilzhommes, les communes du pays, lesquelles, comme dit Yegece, en son livre de chevalerie ', souvent sont proufiitables en bataille, quant ycelle gent de commune est conduite et gouvernée soubz ordre de bons cbevetains.
* Avec les.
* L'en instniirft.
' Flavius Vegêtiui Renatui^ écrÎTain latin de la seconde moitié da qoatrième sidcle, a composé et dédié à Temperear Valentinien II Epitome ifutUutionum rei militarit. C'est le • livre de chevalerie > dont parle Christine de Piaan.
Et mesmemeot, sonl ancans auteurs qai dire veulent, que les populaires sojent plus convenables es fais d'armes et batailles que les gentilzhommes, et mesmement ceuls de vilages ; leur raison est, pour ce que mieuls ont accoustumé travaulx à porter peine, et vivre rudement et grossement que les nobles ; si, ne leur est si dur le travail des armes; mais meilleur raison y a qui ceste destruit, c'est que sens et avis, noblece de corage, désir d'onneur, et paonr du contraire fait plus en fait d'armes que peine et travail de corps : lesquelles condicions plus sont communément es nobles que es populaires.
Bien est voir, que, comme dit le prealegué livre, que, pour ce que ceuls du peuple sont duis desdictes peines, prouffltables sont es batailles à pié ; et, pour ce, en telz fais, les sages ordonneurs des batailles les mectent devant et les primiers à l'assemblée.
Encore ensuivant recite le dit livre, que avec le bon sens qu'il * convient à gouverner chevalerie, c'est assavoir fais d'armes, est nécessaire l'exercite par longue main; et qu'il soit voir, le tesmoigne l'expérience de ce que souventefoiz on voit à petit de gens expers descendre grant route de gent, non, ou pou experte ; et, pour ce, est dit, es fais du preus Julius-Casar, que petite porcion de ses chevaliers soufSsoyent à conquérir grant pays.
Dit oultre le dit livre, que le duc ou cbevetaine de l'ost doit ordonner ses batailles, selon l'avantage de la place, et le champ où la bataille doit estre, et ordonner que ses gens voisent' serrez etsanz desrouter; et s'aucun y a qui communément soit coustumier de desrouter, soit bouté hors, car il pourroit nuire aux autres. Deux grans maulx, ce dit, peut ensuivre ' de bataille desroutée : l'un est, que les ennemis y peuent entrer plous legierement ; l'autre est, que les batailles sont si empressées ^ que ilz ne peuent combatre : pour ce, est neccessaire tenir ordre arrengié et comme un mur serré et joint ensemble.
* Gr. §61.
« Gr. s 25.
* (il) peut ensaivre deax grands maaz.
* Chaeiui se hâtant de son côté d'en yenir aux mains.