Allusion à une scène racontée précédennment
ROMANS BKETOINS
La daiiioisele estoit si bien De sa dame que mile rien , i85
A dire ne li redotast, A quoi que la chose montast, Qu'ele estoit sa maistre et sa garde.
Et por quoi fust ele coarde
De sa dame réconforter 190
Et de s'onor amonester?
La première fois a conseil
Li dist : « Dame, mout me merveil
Que folement vos voi ovrer.
Guidiez vos ore recovrer igS Vostre seignor por faire dueil ?
— Nenil, » fait ele, (( mais mon vueil Seroie je morte d'enui.
— Por quoi? — Por aler après lui.
— Après lui? Dieus vos en défende, 200 Et aussi bon seignor vos rende,
Si corne il est poesteïs !
— Ainz tel mençonge ne deïs, Qu'il ne me porroit si bon rendre.
— Meillor, se vos le volez prendre, 2o5 Yos rendra il, sil proverai.
La demoiselle était si intime avec sa dame qu elle ne craignait pas de lui dire tout, quelque importance qu'eût la chose, car elle était sa gouvernante et sa gardienne. Pourquoi auraitelle eu peur de la consoler et de lui rappeler ses intérêts? Elle lui dit d'abord, en particulier : « Ma dame, je suis fort étonnée de vous voir agir si follement. Croyez-vous recouvrer votre mari en pleurant? — Non, » fait la dame, « mais je voudrais être morte de chagrin. — Pourquoi? — Pour aller après lui. — Après lui? Dieu vous en garde et vous ronde un aussi bon mari, car il est assez puissant pour le faire! — Jamais tu n'as prononcé si fausse parole, car il ne pourrait m'en rendre un aussi bon. — Il vous en rendra un meilleur, si vous voulez l'accepter, et je vous le prouverai. — Fuis I lais-
LE CHEVALIER AU LION
— Fui! tais! Ja voir iiel troverai.
— Si ferez, dame, s'il vos siét. ^ Mais or dites, si ne vos griét,
Vostre terre qui défendra 210 Quant li rois Artus i vendra, Qui doit venir l'autre semaine Al peron et a la fontaine*?
Ja en avez eu message
De la damoisele sauvage, 2i5 Qui letres vos en envoia.
Ahi I con bien les emploia !
Vos deùssiez or conseil prendre De vostre fontaine défendre,
Et vos ne fmez de plorer! 220
N'i eussiez que demorer.
S'il vos pleiist, ma dame chiere ;
Que certes une chamberiere
iSe valent luit, bien le savez,
Li chevalier que vos avez. 226 Ja par celui qui mieuz se prise N'en iert escuz- ne lance prise.
toi! Jamais je ne le trouverai. — Si fait, ma dame, s'il vous plaît. Mais dites-moi, s'il ne vous ennuie pas, qui défondra votre terre quand viendra le roi Arthur, qui doit venir la semaine prochaine au perron et à la fontaine? Vous en avez reçu avis de la demoiselle sauvage, qui vous en a écrit. Ah! comme elle a bien employé sa lettre ! Vous devriez à cette heure prendre conseil pour défendre votre fontaine, et vous ne cessez de pleurer! Vous n'auriez pas de temps à perdre, si vous le vouliez, ma chère dame, car tous les chevaliers que vous avez ne valent certainement pas une chambrière. Celui qui se croit le plus brave ne prendra ni écu ni lance.
1. Un chevalier ayant parh'i à la cour d'Arthur de la fontaine merveilleuse, le roi avait juré d'aller la voir dans la quinzaine. Yvain avait pris les devants sans prévenir personne.