IV. — RÉCIT
Nicolette se désolait fort, comme vous avez entendu. Elle se recommanda à Dieu et marcha tant qu'elle vint en la for«''l. Elle n'osa pas s'y enfoncer loin à cause des bétes sauvnj^f^s ci. des serpents; elle se blottit dans un buisson épais; le sommeil la prit et elle s'endormit jusqu'au lendemain, à prime bien sonnée, que les pastoureaux sortirent de la ville et menèrent leurs bétes entre le bois et la rivière, puis se réunirent près d'une belle source, au bord de la forêt; ils étendirent une chape sur l'iierbe et mirent leur pain dessus. Pendant qu'ils mangeaient, voilà que Nicolette s'éveilla aux chants des oiseaux et aux cris des pastoureaux, et elle s'approcha de ceux-ci sans qu'ils la vissent venir :
1. Les anciennes divisions du jour, encore usitées dans la liturgie, étaient prime (6 heures du matin), tierce (9 heures), sexte (midi), none (3 heures de l'après-midi).
CHANTEFABLE
(( Bel enfant, )) fait ele, a Damedieus vos i ait! — Dieus vos beneïe ! )) fait li uns, qui plus fu empariez des autres. — (( Bel enfant, » fait ele, « conoissiez vos Aucassin, le fil le conte Garin de Beaucaire ? — Oïl, bien le conoissons nos. — Si Dieus vos ait, bel enfant, » fait ele, (( dites li qu'il a une beste en ceste forest, et qu'il la viegne chacier ; et s'il l'i puet prendre, il n'en donroit mie un membre por cent mars d'or S non por cinc cenz ne por nul avoir. »
Et cil la regardent, si la virent si bele qu'il en furent tuit esmari.
(( Je li dirai ? )) fait cil qui plus fu empariez des autres. (( Dehé ait qui ja en parlera, ne qui ja li dira! C'est fantosmes que vos dites; qu'il n'a si chiere beste en ceste forest, ne cerf ne lion ne sengler, dont uns des membres vaille plus de dous deniers'-^ o de trois al plus,
« Beaux enfants, » fait-elle, « que Dieu soit avec vous ! — Dieu vous bénisse! » répond l'un des bergers, qui savait mieux parler que les autres. « Beaux enfants, connaissez-vous Aucassin, le fils du comte Garin de Beaucaire? — Oui, nous le connaissons bien. — Au nom de Dieu, beaux enfants, diteslui qu'il y a une bête dans cette forêt, et qu'il vienne la chasser, et que, s'il peut l'y prendre, il n'en donnerait pas un membre pour cent marcs d'or, ni pour cinq cents, ni pour aucune richesse. »
Ils la regardèrent, et ils la virent si belle qu'ils en furent tout interdits.
« Que je le lui dise? » fait celui qui savait mieux parler que les autres. « Malheur à qui en parlera et le lui dira! Ce sont enchantements que vous dites-là : car il n'y a si précieuse bête en cette forêt, ni cerf, ni lion, ni sanglier, dont un des membres vaille plus de deux deni(îrs ou de trois au plus, et
1. Le marc était l'unité de poids pour l'or et l'argent. Un marc d'or équivalait à une livre d'or.
2. Les unités monétaires du moyen âge sont la livre, le sou, le denier et la maille ou obole. La livre valait 20 sous, le sou 12 deniers, et le denier 2 mailles.
AUCASSIN ET NICOLETTE
et vos parlez de si grant avoir ! Mal dehé ait qui vos en croit ne qui ja li dira ! Vos estes fee, si n'avons cure de vostre compaignie, mais tenez vostre voie. — Ha ! bel enfant, » fait ele, « si ferez ! La beste a tel mecine que Aucassins iert gariz de son mehaing. Et j'ai ci cinc sous en ma borse : tenez, si li dites. Et dedenz trois jorz li covient chacier, et se il dedenz trois jorz ne la trueve, ja mais n'iert gariz de son mehaing. — Par foi ! » fait il, (( les deniers prendrons nos, et s'il vient ci, nos li dirons; mais nos ne Tirons ja querre. — De par Dieu! » fait ele. Lors prent congié as pastoreaus, si s'en va.