‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 132 sur 245 · Vo pour vostre^ forme dialectale · texte numérisé non relu

Vo pour vostre^ forme dialectale

AUCASSIN ET NICOLETTE

sus el plus entier, et que li sans li oissi des braz et des costez et des jambes en cinquante lieus o en trente, qu'après le vaslet peûst on sévir la trace del sanc qui cheoit sour Terbe. Mais il pensa tant a .\icolete sa douce amie qu'il ne sentoit ne mal ne dolor, et ala tote jor par mi la forest si faitement que onques n'oï noveles de li. Et quant il vit que li vespres aprochoit, si comença a plorer, por ce qu'il ne la trovoit.

Tote une viés voie erbose chevauchoit. Il esgarda devant lui en mi la voie, si vit un vaslet tel con je vos dirai. Granz estoit et merveillos et laiz et hisdos. 11 avoit une grant hure plus noire d'une charbonee, et avoit plus de pleine paume entre dons ieuz, et avoit unes granz joes, et un grandisme nés plat, et unes granz narines lees, et unes grosses lèvres plus roges d'une escharbocle, et uns granz denz jaunes et laiz, et esloil chauciez d'uns hoseaus * et d'uns solers de buef frétez de tille dusque

grands morceaux, et que le sang lui coule des bras, des côtés et des jambes en cinquante endroits ou au moins en trente, si bien qu'on pourrait suivre la trace du sang qui tombe sur l'herbe. Mais il pense tant à Nicolette, sa douce amie, qu'il ne sent ni mal ni douleur. Il alla tout le jour par la forêt sans entendre de ses nouvelles. Et quand il vit que le soir approchait, il se prit à' pleurer, i)arce qu'il ne la trouvait pas.

Il chevauchait un vieux chemin herbeux, lorsque, regardant devant lui, il aperçut au milieu de la voie un homme jeune, tel que je vais vous dire. Il était grand, extraordinairement laid et hideux. Il avait une grande liure plus noire qu'une cliarbonnée, plus d'une large main d'intervalle entre les deux yeux; de grandes joues, un immense nez aplati, d'énormes narines ouvertes, de grosses lèvres plus rouges qu'une escarboucle, et de longues dents jaunes et laides. Il était chniissé de houseaux et de souliers en cuir de bœuf, maiuU^uus par

1. Hosenm, j,Mi<Hros de cuir, en forme de ti^es de ))Ottes, pour aller dans la boue.

CHRESTOMATIUF, 10

CHANTEFABLE

dessoiire le genoil, et estoit afublez d'une chape* adous envers, si estoit apoiez soiir une grant macue. Aucassins s'embati sour lui, s'ot grant peor quant il le sourvit.

(( Beaus frère, Dieus t'i ait ! — Dieus vos beneïe î » fait cil. — (( Se Dieus t'ait, que fais tu iluec? — A vos que monte ? » fait cil. — « Noient, » fait Aucassins. (( Je nel vos demant se por bien non. — Mais por quoi plorez vos, )) fait cil, (( et faites si grant duel? Certes, se j'estoie aussi riches om con vos estes, toz li monz ne me feroit mie plorer. — Ba! me conoissiez vos? )) fait Aucassins. — (( Oie "^y je sai bien que vos estes Aucassins, hfiz le conte, et se vos me dites por quoi vos plorez, je vos dirai que je faz ci. — Certes, » fait Aucassins, « je le vos dirai mout volentiers. Je vin ui matin chacier en ceste forest. s'avoie un blanc lévrier, le plus bel del siècle, si l'ai perdu; por ce plor je. — Oz? )) fait cil, « por le cuer que cil sire ot en son ventre ! que vos plorastes por un

des cordes en écorce de tilleul, qui s'enroulaient jusqu'au dessus des genoux; il était affublé d'une chape à deux envers, et s'appuyait sur une longue massue. Aucassin se trouva face à face avec lui et eut grand'peur en le voyant tout à coup : « Beau frère, Dieu soit avec toi! — Dieu vous bénisse! » répond l'autre. — « Par Dieu, que fais-tu ici? — Que vous importe? — Rien; je ne vous le demande qu'à bonne intention. — Mais pourquoi pleurez-vous et avez-vous tant de chagrin? Certes, si j'étais aussi riche que vous, rien au monde ne me ferait pleurer. — Bah! me connaissez-vous? — Oui, je sais bien que vous êtes Aucassin, le fils du comte; et si vous me dites pourquoi vous pleurez, je vous dirai ce que je fais ici. — Certes, je vous le dirai bien volontiers. Je vins ce matin chasser dans cette forêt ; j'avais un lévrier blanc, le plus beau du monde; je l'ai perdu, c'est pourquoi je pleure. — Vraiment? par le cœur de Notre Seigneur, pouvez-vous pleurer

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