XIII. CHANT
Aucassin le beau, le blond, le gentil, l'amoureux, est sorti
CHAÎNTEbABLE
Est oissuz del gaiit parfont, Entre ses braz ses amors, Devant lui sour son arçon. 5 Les ieuz li baise et le front Et la boche et le menton.
Ele l'a mis a raison :
(( Aucassins, beaus amis douz, En quel terre en irons nos? lo — Douce amie, que sai jo?
Moi ne chaut ou nos alons, En forest o en destor, Mais que je soie avuec vos. »
Passent les vaus et les monz Et les viles et les hors.
A la mer vindrent al jor, Si descendent el sablou, Lez le rivage.
du bois profond, ses aniuuis entre ses bras, devant lui sur son arçon. Il lui baise les yeux et le front et la bouche et le menton. Elle lui dit :
« Aucassin, beau doux ami, en quelle terre irons-nous? — Douce amie, que sais-je? Il ne m'importe où nous allions, dans la forêt ou par des chemins détournés, pourvu que je sois avec toi. »
Ils passent les vallées, et les montagnes, ej, les villes et les bourgs, ils arrivent le jour même à la mer et descendent sur le sable du rivage.
FABLEAUX
Les fableaux (la forme fahliaus est picarde) sont de petits contes plaisants en vers. Il nous en est parvenu environ 150; ils vont du milieu du xn^ au commencement du xiv« siècle. Ils sont presque tous en vers de huit syllabes rimant deux à deux. Ils ont été publiés dans le Recueil général et complet des Fabliaux des xni*' et xiv^ siècles, par MM. A. de Montaiglon et G. Raynaud (Paris, 1872-1800, 6 volumes in-12). Celui que nous publions se trouve dans le ¥ volume de cette collection ; il est du xm« siècle, sans nom d'auteur.
ESTULÂ
Il estoient jadis doi frère, Senz conseil de pere et de niere, Et lot senz autre compaignie ; Povretez fii bien lor amie,
Car sovent fu en lor cornpaigne, :
Et c'est la riens qui plus inehaigno (^eus entor qui ele se tient; Nus si granz inalages ne vient.
Il y avait jadis deux frères, qui n'avaient plus ni père ni mère pour les conseiller, ni aucun autre parent. Pauvreté était leur amie intime, car clle'était s(mvent avec eux. C'est la chose qui fait le plus soutfrir ceux qu'elle hante; il n'est pas
FABLEAUX
Ensemble manoient andoi
Li frère dont dire vos doi. :c
Une nuit furent mout destroit
De soif et de faim et de froit :
Ghascuns de cez maus sovent tient
A cens que Povretez maintient.
Un jor se pristrent a penser i5
Cornent se porroient tenser
Vers Povreté qui les apresse ;
Sovent lor fait sentir mesaise*.
Uns mout renomez riches on
Manoit mout près de lor maison : 20
Cil sont povre, li riches fous.
En son cortil avoit des chous,
Et en l'estable des brebiz :
Andoi se sont cele part mis 2.
Povretez fait maint ome fol. 25
Li uns prent un sac a son col,
L'autres un coutel en sa main ;
Ambedoi se sont mis al plain.
de pire maladie. Les deux frères dont je vous parle habitaient ensemble. Une miit qu'ils furent poussés à bout par la faim, la soif et le froid, tous maux qui s'attachent à ceux que Pauvreté tient en son pouvoir, ils se mirent à réfléchir comment ils pourraient se défendre contre Pauvreté qui les harcelait, et leur faisait souvent éprouver ses privations.
Un homme que tout le monde savait très riche habitait près d'eux. Ils sont pauvres, et le riche est sot. Il a des choux dans son potager et des brebis dans son étable. Ils tournent donc leurs pas de ce côté. Pauvreté fait perdre la tête à bien des gens. L'un jette un sac sur son cou, l'autre prend un couteau à la main, et tous deux se mettent en route. L'un entre