‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 151 sur 245 · Jame est une forme dialectale de jnmbe · texte numérisé non relu

Jame est une forme dialectale de jnmbe

2. Soi quinte y c'est-à-cUre escortée, accompagnée de quatre personnea.

IV PROCES DE RENARD

Et Pinte qui pont les lies gros,

Et Noire et Blanche et la Rossete*

Amenoient une charete 20

Qui envousse ert d'une cortine.

Dedenz gesoit une geline

Que l'on amenoit en litière

Faite autressi conie une bière.

Renarz l'avoit si mal menée 25

Et as denz si desordenee

Que la cuisse li avoit fraite

Et une ele hors del cors traite.

Quant h rois ot jugié assez, Qui del plaidier estoit lassez, Es les gelines maintenant, Et Chantecler paumes bâtant.

Pinte s'escrie premeraine.

Et les autres a grant aleine :

(( Por Dieu, )) tait ele, (i gentiz bestes, 35 Et chien et lou, teus con vos estes, Car conseilliez ceste chaitive !

Mont hé l'ore que je sui vive.

et Noire et Blancne et la Roussette amenaient une charrette, bâchée d'un rideau. A l'intérieur gisait une geline, que l'on avait étendue dans une litière faite en guise de bière. Renard l'avait si malmenée et arrangée de telle façon, à coups de dents, qu'il lui avait cassé la cuisse et arraché une aile.

Le roi avait assez longtemps jugé; il était las d'entendre plaider, lorsqu'arrivèrent les gelines et Clianteclair battant ses paumes. Pinte s'écrie la première, et les autres répètent à pleins poumons : « Pour Dieu, nobles bètes, chiens et loups, tous tant que vous êtes, consedlez une malheureuse ! Maudile soit l'heure qui m'a vue naître! Mort, prends-moi, et hâte-toi,

1. Noire et Blanche ne paraissent que dans cette branche ; /îo?^ssette est mentionnée dans d'autres brandies, mais toujo.urs accompagnant Pinte.

m ROMAN DE RENARD

Mort, car me pren, si l'en délivre,

Quant lîenarz ne me laisse vivre! 4o

Cinc frères oi, toz de mon pere :

Toz les manja Renarz li 1ère;

Ce fu grant perte et grant dolors.

De par ma mere oi cinc serors,

Que virges pôles, que meschines; 45

Mout i avoit bêles gelines.

Gomberz del Fraisne les paissoit,

Qui de pondre les angoissoit :

Li las ! mal les i encraissa.

Car onc Renarz ne l'en laissa 5o

De totes cinc que une sole ;

Totes passèrent par sa gole.

Et vos qui lagesiez en bière,

Ma douce suer, m'amie chiere,

Con vos estiiez tendre et crasse! 65

Que fera vostre suer la lasse

Qui a nul jor ne vos regarde?

Renarz, la maie flambe farde !

Tantes fois nos avez folees,

Et chaciees et tribolees, Oo Et deschiriees noz pelices,

puisque Renard ne me laisse pas vivre. J'avais cinq frères du coté de mon père : Renard le larron les mangea tous ; ce fut une perte cruelle et une profonde douleur. De par ma mère j'avais cinq sœurs, tant poulettes que poules; c'étaient de maj;niliqiies gelines. Gombert du Frêne les nourrissait, les stimulant à pondre. Le malheureux, pourquoi les engraissat-il ? Car Renard ne lui en laissa de toutes les cinq qu'une seule. Toutes passèrent par sa gueule. Et vous qui gisez dans cette bière, ma douce sœur, ma chère amie, comme vous étiez tendre et grasse! {)uo fera voire sœur, la malheureuse, qui jamais plus ne vous veri'a? Renard, que le feu d'enfer te brûle! Tant d(î fois tu nous as persécutées, poursuivies, effarouchées; tant de fois tu nous as déchiré nos pelisses, et donné la chasse jus-

LE PROCES DE RE>ARD

Et embatiies diisqiras lices î 1er par matin devant la porte Me jeta il nia seror morte,

Puis s'en fui par mi un val. 65

Gomberz n'ot pas isnel cheval,

iN'e nel peiist a pié ataindre.

Je me voloie de lui plaindre.

Mais je ne truis qui droit m'en face,

Car il ne crient autrui menace, 70

ÎN'autrui corroz vaillant dons foies. ))

Pinte la lasse a cez paroles

Gheï pasmee el pavement,

Et les autres tôt ensement.

Por relever les quatre dames ^ 76

Se levèrent de lor eschames Et chien et lou et autres l)estes, Aive lor jetent sour les testes.

Quant revindrent de pasmoisons, Si con nos en escrit trovons, Bo . La ou le roi virent seoir Tôt es li vont al pié cheoir; Et Chantecler si s'agenoille, Et de ses lermes ses piez moitié.

qu'au treillis ! Hier matin, devant la porte, il étendit morte ma sœur; puis s'enfuit dans un vallon. Gombert n'avait pas un cheval rapide, et n'aurait pu l'atteindre à pied. J'aurais voulu porter plainte contre lui, mais je ne trouve personue qui m'en rende justice, car il ne craint aucune menace, aucuue colère. y> Pinte, la malheureuse, à ces mots tomba pâmée sur le pavé, et de même les autres poules. Pour secourir les (piatre dames, chiens, loups et autres bétes s'élancent de leurs sièges, et leur jettent de l'eau sur la tète.

Revenues de leur évanouissement, trouvons-nous en écrit, et apercevant le roi sur son trône, elles se précipitent à ses pieds, que Clianteclair à genoux baigne de larmes. Le roi est énui à la vue du jeune damoiseau. Il fait entendre un sourd

ROMAN DE RENARD

Et quant li rois vit Chanteclor, 85 Pitié li prent del bacheler*.

Un sospir a fait de parfont, Ne s'en tenist por tôt le mont.

Par mautalent drece la teste,

Onc n'i ot si hardie beste, 90

Ors ne sengler, que peor n'ait

Quant lor sire sospire et brait.

Tel peor ot Coarz li lièvres

Que il en ot dons jorz les fièvres.

Tote la cort fremist ensemble;

Li plus hardiz de peor tremble.

Par mautalent sa coe drece,

Si se débat par tel destrece

Que tote en sone la maison,

Et puis fu tele sa raison : 100 (( Dame Pinte, )) fait l'emperere, (( Foi que doi a l'ame mon pere, Por cui je ne tls aumosne ui, 11 me poise de vostre enui^

Se je le peûsse amender. io5 Mais je ferai Renart mander

grondement, que pour personne au monde il n'eût retenu. De colère il redresse la tête; il n'est pas une bete si hardie, ours ou sanglier, qui n'ait peur quand son seigneur gronde et rugit. Couard le lièvre en prit une telle frayeur qu'il en eut les fièvres pendant deux jours. Toute la cour en frissonne; le plus brave tremble de frayeur. De colère Noble dresse sa queue et s'en bnt les flancs rinus une telle agitation que toute la maison en releiitit. Enfin il jiaiie en ces termes : « Dame Pinte, foi que je dois ;i l'Ame de mon père, pour qui je n'ai pas fait de bonne (puvi'c aujourd'hui, jo suis ]»oin(' do voiro malheur et je voudr.iis jionvoii' le rc'parer. Mais je ferai mander

1. Le bachelier est un Jeune gentilliomme rpii n'est pas encore cheval iei-.

LE PnOCï:s DE RENARD

Si que vos a voz ieiiz vorrez

Et a voz oreilles orrez

Cou grant veiijance en sera prise.

Car j'en vueil l'aire grant justise iio

D? Tomecide et del desroi. ))

Quant Isengrins oï le roi, Isnelenient en piez se drece :

(( Sire, )) fait il, a c'est grant proece. Mont en serez par toi loez ii5 Se vos Pinte vengier poez Et sa seror dame Copee, One Renarz a si esclopee.

Je nel di mie por haïne :

Aincois le di por la meschine 120

Qu'il a morte que je ne l'ace

Por chose que je Renart hace*. »

Li emperere dit : a Amis,

11 m'a mout grant dueil el cuer mis.

Mais or parlons d'autre parole. 126

Bruns li ors, prenez vostre estole^,

Renard, et vous verrez de vos yeux, vous entendrez de vos oreilles quelle vengeance terrible en sera prise. Car je veux faire justice entière de l'homicide et du dommage. »

Isengrin ayant entendu le roi se dressa vivement sur ses })ieds et dit : « Sire, c'est fort bien parlé, vous serez approuvé en tous heux si vous pouvez venger Pinte et sa sœur, dame dopée, (pi'a ainsi massacrée Renard. Ce n'est pas la liaine (pii me fait parler ainsi : je le dis plus par pitié de la pauvrette qu'il a tuée que parce qu'il est mon ennemi. » L'empereur répond : <( Anu*, il m'a mis au cœur une grande douleur. Mais poui- le moment parlons d'autre chose. Rrun l'ours, piciic/ votre

1. Hfice, forme dialectale, que nous avons eonserv('e pour la rime.

2, H est assez étonnant que le service ecclésiastique ne soit pas confié à Bernard l'âne, qui est généralement qualifié d' « archiprêtre » dans les autres branches.

ROMAN DE RENARD

Si comandez Tame del cors.

Et vos, sire Bruianz li tors, La sus, en mi cele couture

Me faites une sepouture. i3o — Sire, )) dit Bruns, (( vostre plaisir. ;) A tant vait Festoie saisir.

Et non mie tant solement ; Et li rois al comandement

Et tuit li autre del concile i35

Ont comenciee la vigile.

Sire Tard i s li limaçons

Lut par lui sol les trois leçons,

Et Boeneaus chanta les vers,

Et il et Brichemers li cers. j/jo

Quant la vigile fu chantée Et ce vint a la matinée, Le cors portèrent enterrer.

Mais ainz l'orent fait enserrer En un mout bel vaissel de pion ; 14^ Onques plus bel ne vit nus on.

Puis l'enfoïrent soz un arbre.

Et par dessus mirent un marbre, S'i ont escrit le nom la dame

étole et faites les prières pour l'àme de la morte. Et vous, sire Bruyant le taureau, creusez-moi une sépulture là-haut, au miheu de ce champ. — Sire, » dit Brun, a à vos ordres. » Aussitôt Brun va prendre son étole, et tout ce qui lui est nécessaire, pnis, lorsqu'il est prêt, le roi et les autres nioiul)rcs (lu conseil commencent la vigile. Sire Tardif, le limaçon, Int à lui seul les trois leçons; Rouanel chanta les versets, alternant avec Brichemer le cerf.

Quand la vigile fnt chantée et qu'on fut au matin, on porta le corps en terre. Mais auparavant on l'enferma dans un magnili(|ii(' cercueil de plomb, le plus beau qu'on ait jamais vu. On I ( iilcri a sous un arbre, et sur sa tombe on mit un marbre, où l'un écrivit le nom et la vie de la dame. Puis on

LE PROCES DE REGARD

Et sa vie, et comandent Famé. i5o Ne sai a cisel o a grate I ont escrit en l'epitafe :

DESSOZ CEST ARBRE, EN iMI CE PLAL\, GIST COPEE, LA SUER PLNTAIN*.

RENARZ, QUI CHASCUN JOR E3IPIP.E, l55 EN FIST AS DENZ SI GRANT MAllTIRE.

Qui lors veïst Pintain plorer,

Benart maudire et dévorer,

Et Chantecler les piez eslendre,

Mout grant pitié l'en peûst prendre. e6o

Quant li dueuz lu un pou laissiez Et il lu del tôt abaissiez :

« Eniperere, )) font li baron, (( Car nos vengiez de cel laron Qui tantes guiches nos a faites i65 Et qui tantes pais a enfraites.

— Mout volentiers, )) dit l'emperere.

(( Car in'i alez, Bruns, beaus douz frère. Vos n'avrez ja de lui regart.

Dites Renart de moie part i^o

recommanda son âme à Dieu. Soit au ciseau, soit au burin, on avait gravé cette épitaphe : sous cet arbre, au milieu de cette

PLAINE, GIT COPÉE, LA SŒUR DE PINTE. RENARD, QUI CHAQUE JOUR EM- PIRE, l'a martyrise'e A COUPS DE DENTS. SI alops VOUS aviez vu Pinte pleurer, maudire et menacer Renard, Chanteclair étendre et raidir ses pattes, vous auriez été pris d'une immense pitié.

Quand la douleur fut un peu calmée et que les pleurs se furent apaisés, les barons dirent : « Empereur, vengez-nous do ce brigand, qui nous a joué tant de tours, et qui tant de fois a enfreint la paix. — Bien volontiers, » dit l'empereur. i< Allez le trouver, Brun, beau doux frère; ne craignez rien de lui. Dites à Renard de ma part que je l'ai attendu trois

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