Cf. paye 157, note
LE PROCÈS DE RENARD
Qu'il ne lipot i^spondre mot.
Fiiiaiit s'en vait plus que le trot, Qu encor cuide cheoir es mains Lanl'roi et les autres vilains.
Tant a aie esperonant 3^5 Que dedenz le midi sonant En est venuz a la chariere Ou li lions tint cort pleniere»
Pasmez cheï el parevis.
Li sans li cuevre tôt le vis, 38o
Et si n'aporte nule oreille.
Trestote la cort s'en merveille.
Li rois dit : « Bruns, qui t'a ce l'ail?
Laidement t'a ton cha[)el trait;
Par pou qu'il ne t'a escuissié. » 385
Bruns avoit tant del sanc laissié
Que la parole li failli.
(( Bois, )) fait il, (( ensi m'a hailli
Renarz con vos poez veon*. ))
A tant li vait al pié cheoir. 390
Qui lors veïst le lion braire,
Par ma^:. 'dent ses crins detraire!
Et jure î'o cuer et la mort :
peut lui répondre mot. Il s'enfuit au galop, car il craint toujours de tomber entre les mains de Lanfroi et des autres vilains. Il a tant couru (pi à midi sonnant il arrive dans le cliemin où le lion tient sa cour plénière. il tombe évanoui suv le ])arvis. Le san^^ lui couvre tout le visa«,^e et il n'a plus d'oreille. Toute la cour en est stupéfaite : « Brun, » dit le roi, (( qui t'a fait cela? Il t'a mal arrangé ton chapeau; peu s'en faut qu'il ne t'ait arraché la cuisse. » Brun avait tant perdu de sang que la parole lui manquait : « Roi, » fait-il enfin, a c'est Renard qui m'a mis dans l'état où vous me voyez. » A ces mots il tomba aux pieds du roi.
Si vous aviez vu le roi rugir et de fureur déchirer sa crinière! Il jure par le cœur et par la mort : « Bi un, » fait le
184 ROMAN DE RENARD
(( Bruns », fait li rois, « Renarz t'a mort ;
Ne cuit qu'autre merci en aies. . Sgô
Mais, par le cuer et par les plaies,
Je t'en ferai si grant venjance
Qu'on le savra par tote France. »
roi, « Renard t'a tué : je ne crois pas ({ue tu puisses g^uérir. Mais par le cœur et par les plaies, j'en tirerai une telle vengeance qu'on en parlera dans la France entière. »
HISTOIRE
Avant les croisades, riiisloriographie était exclusivement latine; ceux qui ignoraient la langue des clercs n'avaient d'autre histoire que les chansons de geste. Lorsqu'une grande partie de la société française se fut transportée outre-mer, on éprouva naturellement le besoin de raconter à ceux qui étaient restés, dans un langage qu'ils pussent comprendre, les aventures de ceux qui étaient partis. Les premières histoires des croisades furent écrites dans la forme épique. Une fois née, l'histoire en langue vulgaire étendit rapidement son domaine. Elle ileurit surtout à la cour des Plantegenét, où elle adopta de préférence le vers de huit syllabes. Mais on reconnut de hoime heure que la véritable langue de l'histoire est la prose, et dès le commencement du xm« siècle celle-ci prit le pas sur les récits en vers.