VTE DE SAINT LOUIS PAR JOINVILLE
Jean, seigneur de Joinville, sénéclial de Champagne, né en 1224, mort en 1517, avait environ quatre-vingts ans lorsque, à la prière de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, il entreprit d'écrire « les saintes paroles et les bons faits » de saint Louis, de qui il avait été l'ami, qu'il avait accompagné pendant sa première croisade, et à la mémoire de qui il avait voué un culte pieux. Le livre fut terminé en 1505. La plus grande partie, consacrée au récit de la première croisade de saint Louis, en est d'ailleurs formée par des mémoires personnels sur ce sujet que Joinville avait rédigés dès 1272, et qu'il incorpora au livre composé plus tard en l'honneur de saint Louis. Le passage que nous en donnons, le récit de la baiaille de Mansourah, est emprunté awx Extraits des Chroniqueurs français, par G. Paris et A. Jeanroy (S*" éd., Paris, 1902).
Saint Louis, débarqué en Egypte, a remonté le ÎNil depuis Damiette jusqu'à la branche du fleuve qui, devant la ville de Mansourah, se détache de celle qui débouche à Damiette. Les Croisés ont en vain essayé de construire une chaussée pour passer cette branche, qui les arrête dans leur marche vers le Caire : à mesure qu'ils avancent leur construction, les Sarrasins, postés en face, creusent leur rive, en sorte que le fleuve est toujours aussi large.
Li rois manda tous ses barons pour avoir conseil. Or acorderent entre eus qu'il n'avoient pouoir de faire chauciee par quoi il peiissent passer par devers les Sar-
Lc roi manda tous ses barons pour tenir conseil. Ceux-ci jeconnurent qu'il n'y avait pas moyen de construire une ( haussée par où l'on pourrait passer sur la rive occupée par
razins, pour ce que nostre gent ne savoient tant bouclîier d'une part corne il en desbouchoient d'autre. Lors dist li conestablesS mes sires Humbers de Beaujeu^, au roi qu'un s Bédouins estoit venus qui li avoit dit qu'il enseigneroit un bon gué ^, mais qu'on li donast cinc cens besans Li rois dist qu'il s'acordoit qu'on li donast, mais qu'il tenist vérité de ce qu'il prometoit. Li conestables en parla au Bédouin, et il dist qu'il n'enseigneroit ja gué se l'on ne li donoit les deniers avant : acordé iii que l'on li bailleroit, et doné li furent.
Li rois atira que li dus de Bourgoigne et li riche orne d'outre mer^ qui estoient en l'ost gaiteroient l'ost pour ce que l'on n'i feïst domage, et que li rois et si troi l'rere^ passeroient au gué la ou li Bédouins devoit ensei-
les Sarrasins, parce que nos gens n'arrivaient pas à combler d'un côté autant que l'ennemi creusait de l'autre. Alors le connétable, messire Humbert de Beaujeu, dit au roi qu'un Bédouin était venu lui proposer d'indiquer un bon gué, pourvu qu'on lui donnât cinq cents besants. Le roi répondit qu'il était d'avis qu'on les lui donnât, à condition qu'il tînt d'abord sa promesse. Le connétable en parla au Bédouin, qui répondit qu'il n'enseignerait jamais le gué si on ne lui donnait d'abord l'argent : il fut entendu qu'on le lui donnerait, et il lui fut versé.
Le roi décida que le duc de Bourgogne et les hauts barons d'outre-mer qui étaient à l'armée garderaient le camp, afm de le préserver de tout dommage, et que le roi et ses trois frères passeraient le gué que le Bédouin devait enseigner. La chose
1. Le connétal)le était à cette époque le chef suprême de l'armée.
2. Ilumbert de Beaujeu, sei^meur de Montpensior et d'Aifj^ueperse, fut connétable de France en 1240 et mourut en Éf^ypte en 1250.