‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 183 sur 245 · C'est le fameux Pierre Mauclerc · texte numérisé non relu

C'est le fameux Pierre Mauclerc

HISTOIRE

gent qui estoient darieres, qui mout le pressoient, ne le gelassent deu pas. Bien sembloit qu'il les proisast peu, car quant il getoit le sanc de sa bouche il disoit mout souvent : a Voi! par le chief Dieu, avés veu de ces ribaus? » En la fin de la bataille venoit li cons de Soissons et mes sires Pierres de Nuevile* que l'on apeloit Caier, qui assés avoient soufert de cous cele journée. Quant il furent passé, et li Turc virent que nous gardions le pont, il les laissierent, et quant il virent que nous avions tournés les visages vers eus. Je vin au conte de Soissons, cui cousine germaine j'avoie espousee, et li dis : (( Sire, je croi que vous feriiés bien se vous demouriiés a cest poncel garder, car se nous laissons le poncel, cist Turc que vous veés ci devant vous se ferront ja par mi, et ainsi iert li rois assaillis par darieres et par devant. » Et il demanda, s'il demouroit, se je demourroie, et je li respondi : a Ouil,mout voulentiers. )) Quant li conestables ou ce, il me dist que je ne me par-

teuait de ses deux mains, aliii que ses gens, qui venaient derrière et le pressaient, ne lui lissent point quitter le pas. On voyait bien qu'il faisait peu de cas des Turcs, car quand il rejetait le sang de sa bouche il répétait souvent : « Tète de Dieu, avez-vous vu ces ribauds? » En arrière de sa compagnie venaient le comte de Soissons et messire Pierre de Neuville, (jue l'on appelait Caier, qui avaient reçu beaucoup de coups pendant cette journée. Quand tous furent passés, les Turcs, voyant que nous gardions le pont, et que nous leur faisions face, cessèrent la poursuite. Je vins alors au comte de Soissons, dont j'avais épousé la cousine germaine, et je lui dis : « Sire, je crois que vous feriez bien de rester à garder ce pont, car, si nous le laissons, ces Turcs que vous voyez là devant vous s'y précipiteront, et ainsi le roi sera assailli par derrière et par devant. » Il me demanda si je resterais avec lui, je lui répondis : « Oui, bien volontiers. » Quand le con-

1. La NcitviHc-aii-Pont, arr. do Suintc-Meneliould, ou Laneuville- VAi-Vunl^ arr de Vassy.

VIE DE SAINT lOriS

tisse de la tant qu'il revenist, et il nous iroit querre secours.

La ou je demourai ainsi seur mon roncin me demoura li cous de Soissons a destre et mes sires Pierres de Nuevile a senestre. A tant es vous un Turc qui vint devers la bataille le roi qui dariere nous est oit, et feri par darieres mon seigneur Pierre de Nuevile d'une mace, et le coucha seur le col de son cheval deu coup qu'il li dona, et puis se feri outre le pont et se lança entre sa genl. Quant li Turc virent que nous ne tairions pas le poncel, il passèrent le missel et se mirent entre le missel et le flun ainsi come nous estions venu aval ; et nous nous traisimes encontre eus en tel manière que nous estions tuit aparoillié a eus sus courre s'il voussissent passer vers le roi et s'il voussissent passer le poncel. Devant nous avoit deus sergens le roi, dont li uns avoit non Guillaumes de Boon* et li autres Jehans de

notable entendit cela, il me dit de ne pas m'en aller avant son retour, et qu'il irait nous chercher du secours.

Je restai donc là sur mon cheval avec le comte de Soissons à ma droite, et messire Pierre de Neuville à ma gauche. Tout à coup un Turc, venant du côté de l'armée du roi qui était derrière nous, frappa par derrière messire Pierre de Neuville d'une masse, et du coup le coucha sur la tôte de son cheval, s'élança sur le pont et alla rejoindre ses gens. Quand les Turcs virent que nous n'abandonnerions pas le pont, ils passèrent le ruisseau et se placèrent entre lui et le fleuve, à l'endroit par où nous étions venus en aval ; alors nous nous trouvâmes en face d'eux de telle façon que nous étions tout j)rèts à leur courir sus, soit qu'ils voulussent aller par là vers le roi, soit qu'ils voulussent passer le pont. Il y avait devant nous deux sergents du roi, dont l'un était appelé Guillaume de Bohon, et l'autre Jean de Gamaches, contre qui les Turcs,

1. Saint-André de Bohon ou Saint-Georges de Bohon, arr. de Saint-L6.

IIÎSTOIUE

Gamaches*, a cui li Turc qui s'estoient mis entre le flun et le ru amenèrent tout plein de vilains a pié qui leur getoient niotes de terre : onques ne les peurent nieti'e seur nous. Au darien il amenèrent un vilain a pié qui leur geta trois fois le feu grejois; l'une des fois recoilli Guillaumes de Boon le pot de feu grejois a sa rouele^; et s'il se fus! pris a rien seur lui il eùst esté tous ars. Nous estions tuit couvert de pilès quieschapoient des sergens. Or avint ainsi que je trouvai un gamboison^ d'estoupes a un Sarrazin : je tournai le fendu devers moi et fis escu den gamboison, qui m'eut grant mestier; car je ne fui pas bleciés de leur pilès qu'en cinc liens et mes roncins en quinze liens. Or avint encore ainsi qu'uns miens bourjois de Joinvile m'aporta une baniere de mes armes a un fer de glaive. Et toutes les fois que nous voilons qu'il pressoient les sergens, nous leur courions sus, et il s'en fuioient. Li bons cons de Soissons, en cel point

qui avaient pris position entre le fleuve et le ruisseau, amenèrent une quantité de vilains à pied, lesquels leur lançaient des mottes de terre ; mais ils ne purent les faire reculer jusqu'à nous. A la fin ils amenèrent un vilain qui par trois fois leur lança le feu grégeois : une fois Guillaume de Bohon reçut le pol de feu sur sa rouelle; si le feu l'avait tant soit peu atteint, il eut été complètement brûlé. Nous étions tout couvei'ts de traits tpii avaient manqué les sergents. Par hasard, je trouvai un gamboison d'étoupes, venant d'un Sarrasin ; j'en fis un bouclier en tournant de mon côté l'ouverture, il me rendit grand service, car je ne fus blessé des traits qu'en cinq endroits, et mon cheval en quinze. Il arriva aussi (ju'un (le mes l)ourgeois de Joinvil](^ m'apporta une bannière M mes armes, fix(''e à un fer de lanctv (lii;i(|iie fois que nous V(>yi(»ns les Tni'cs pi'ess(U' les sei'g(Mits, nous leur coui'ions sus et ils s'enfuyaient. Le bon comte de Soissons, pendant Cjue

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