‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 185 sur 245 · l/ordre de l'Hôpital · texte numérisé non relu

l/ordre de l'Hôpital

VIE DE SAI>'T LOI IS

que li Sarrazin a pié tenoient les cordes d'une tente, qu'il avoient destendue, d'une part, et nostre menue gent d'autre. Nous leur courûmes sus, li maistres deu Temple et je, et la tente demoura a nostre gent.

En cele bataille eut mout de gent, et de grantbobans, qui s'en vindrent mout honteusement fuiant par mi le poncel dont je vous ai avant parlé, et s'en fouirent effreeement, n'onques n'en peûmes nul arester delésnous, dont j'en nomeroie bien, des queus je me souferrai, car mort sont. Mais de mon seigneur Guion Mau voisin ne me souferrai je mie ; car il en vint de la Massoure onourablenicnt, et bien toute la voie que li conestables et je en alames amont revenoit il aval; et en la manière que li Turc amenèrent le conte de Bretaigne et sa bataille en amenèrent il mon seigneur Guion Mauvoisin et, sa bataille, qui eut grant los, il et sa gent, de cele journée; et ce ne fu pas de merveilles se il et sa gent se prouvèrent bien cele journée; car l'on me dist, icilqui bien savoient son convine, que toute sa bataille, n'en failloit gueres,

à pied tenant par un bout les cordes d'une tente qu'ils avaient détendue, et que nos petites gens tiraient par l'autre bout. Nous leur courûmes sus, le maître du Temple et moi, et la tente resta aux nôtres.

Pendant cette bataille, il y en eut beaucoup, ol des plus prétentieux, qui vinrent au pont dont je vous ai pai lé pn'cédemment, fuyant honteusement tout éperdus, et nous n'en pûmes faire rester un seul près de nous; j'en pourrais hien nommer, mais je m'en abstiendrai, car ils sont morts. Mais je ne passerai pas sous silence mcssire Gui Mauvoisin, car il revint de Mansourah fort honorablement, suivant en aval le chemin que le connétable et moi avions suivi en amont, ramené avec sa troupe par les Turcs comme avaient été ramenés le comte de Bretagne et sa troupe; ils s'acquirent en cette journée, lui et ses gens, beaucoup de gloire, et il n'y a rien de surprenant si lui et ses bomnies s'y comportèrent bien, car ceux qui connaissaient bien ses affaires me dirent que toute sa troupe, à quelques exceptions près, était composée

HISTOIRE

estoit toute de chevaliers de son lignage et de chevaliers qui estoient si orne lige.

Quant nous eûmes desconiis les Turs et chaciés de leur herberges et que nul de nos gens ne furent demouré en l'ost, li Bédouin se ferirent en l'ost des Sarrazins, qui niout estoient grans gens. Nule chose deu monde il ne laissierent en l'ost des Sarrazins qu'il n'en portassent tout ce que li Sarrazin avoient laissié; ne je n'oui onques dire que li Bédouin, qui estoient sougit ans Sarrazins, en vaussissent pis de chose qu'il leur eussent tolue ne robee, pour ce que leur coustume est teus et leur usages qu'il courent tous jours sus ans plus foibles.

Pour ce qu'il afiert a la matière vous dirai je queus gens sont li Bédouin. Li Bédouin ne croient point en Mahomet, ainçois croient en la loi Ali*, qui fu oncles Mahomet, et aussi i croit li Viens de la Montaigne, cil qui nourist les Assacis^; et croient que, quant li ons

de chevaliers de son lignage et de chevaliers qui étaient ses hommes liges.

Pendant que, après avoir défait les Turcs et les avoir chassés de leur campement, nous avions laissé celui-ci sans garde, les Bédouins très nombreux s'y précipitèrent. Ils n'y laissèrent absolument rien, mais emportèrent tout ce que les Sarrasins y avaient abandonné; et je n'ai jamais entendu dire que les Bédouins, qui étaient sujets des Sarrasins, fussent moins bien vus d'eux pour quoi que ce fût qu'ils leur eussent volé, parce que leurs coutumes et leurs mœurs sont telles qu'ils se jettent toujours sur les plus faibles.

Puisque cela rentre dans mon sujet, je vous dirai quelles fjens sont les Bédouins. Les Bédouins ne croient pas en Malioinol. mais croient en la loi d'Ali, son oncle, de mémo (jiic le Vieux de la Montagne, celui qui élève les Assacis; ils

1. Ali était cousin ot g^cndro, et non pas oncle de Mahomet. Les Bédouins croyaient en la mission de Mahomet.

2 Le mot Vieux est la traduction de l'arabe cheik (comparez seigneur' de seniorem). Le Cheik ou le Vieiix de la Montagne était le

VIE DE SAINT LOUIS

miiert pour son seigneur ou en aucune bone entencion, que i'ame d'eus va en meilleur cors et en plus aaisié que devant : et pour ce ne font force li Assaci s'on les ocit quant il font le coniandement deu Yieil de la Montaigne.

Li Bédouin ne demeurent en viles n'en cités n'en chasteaus, mais gisent adès aus chans, et leur maisnies, leur femes, leur enfans fichent le soir, de nuit, ou de jour quant il fait mal tens, en unes manières de herberges qu'il font de cercles de toneaus loiés a perches, aussi come li char a ces dames sont, et seur ces cercles gietent peaus de moutons, que l'on apele peaus de Damas, conreies en alun. Li Bédouin meesme en font grans pelices, qui leur cuevrent tout le cors, leur jambes et leur piés. Quant il pluet le soir et fait mal tens la nuit, il s'encloent dedens leur pelices, et estent les freins a leur chevaus et les laissent [)aistre delés eus.

croient que, quand un liomine meurt pour son seigneur ou pour quelque bonne cause, son Ame va dans un corps meilleur et plus heureux; c'est pourquoi les Assacis ne font pas cas de la mort s'ils la reçoivent au service du Vieux de la Montagne.

Les Bédouins n'habitent ni villes, ni cités, ni bourgs, mais couchent toujours dans les champs, et mettent leurs gens, leurs femmes et leurs enfants, le soir pour la nuit, ou le jour quand il fait mauvais temps, dans des sortes d'abris faits de cercles de tonneaux liés à des perches, semblables aux chars de ces dames, et sur les cercles ils étendent des peaux de moutons, appelées peaux de Damas, corroyées dans l'alun. Les Bédouins font aussi de ces peaux pour eux-mêmes de grandes pelisses, qui leur couvrent tout le corps, les jambes et les pieds. Quand il pleut le soir et qu'il fait mauvais temps la nuit, ils s'enferment dans leurs pelisses, ôtenl les freins à leurs chevaux et les laissent paître près d'eux. Le lendemain,

chef de la secte des nianj^'^eurs de haschich, des « Assacis » (de haschaschi, pluriel de haschich).

HISTOIRE

Quant ce vient a l'endemain, il restendent leur pelices au souleil et les frotent et les conroient ; ne ja n'i parra chose qu'eles aient esté mouilliees le soir. Leur créance est teus que nus ne puet mourir qu'a son jour; et pour ce ne se vuelent il armer, et quant il maudient leur enfans si leur dient : (( Ainsi soies tu bonis come li FransS qui s'arme pour peeur de mort! » En bataille il ne portent riens que l'espee et le glaive. Près que tuit sont vestu de seurpelis aussi come li prouvoire ; de touailles sont entorteilliees leur testes qui leur vont par dessous le menton, dont laides gens et bisdeuses sont a regarder, car li cbevel des testes et des barbes sont tuit noir. 11 vivent deu lait de leur bestes et achatent les pasturages es berries aus riches omes de quoi leur bestes vivent. Le nombre d'eus ne savroit nus nomer, car il en a ou roiaume d'Egipte, ou roiaume de Jérusalem et en

ils étendent leurs pelisses au soleil, les frottent, les arrangent, et il ne paraîtra plus qu'elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est que nul ne peut mourir qu'à son jour; c'est pourquoi ils ne veulent pas d'armes défensives, et quand ils maudissent leurs enfants ils leur disent : « Puissestu être honni comme le Franc, qui s'arme par peur de la mort! » Au combat, ils ne portent que l'épée et la lance. Presque tous sont vêtus de surplis comme les prêtres; leurs têtes sont entortillées do linges blancs qui leur passent sous le menton; de sorte qu'ils sont laids et hideux à voir, car ils ont tous les cheveux et la barbe noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes et pour les nourrir ils achètent aux grands seigneurs le droit de pâturage dans leurs landes. Nul ne saurait dire leur nombre, car il y en a dans le royaume d'Égypte, dans le royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres

1. « Franc est le nom donné dans tout l'Orient aux chrétiens latins. Cet emploi du mot Franc vient des Byzantins et remonte au temps do l'empire de Charlemagne. » (G. Paris'. Extraits de la Vie de S. Louis, note 109.)

VIE DE SALM LOLIS

toutes les autres terres des Sarrazins et des mescreans, a cui il rendent grans treùs chascun an. J'ai veû en cest pais, puis que je revin d'outre mer, aucuns desloiaus crestiiens qui tenoient la loi des Bédouins, et disoient que nus ne pouoit mourir qu'a son jour ; et leur créance est si desloiaus qu'il vaut autant dire come Dieus n'ait pouoir de nous aidier; car il seroient fol cil qui serviroient Dieu se nous ne cuidions qu'il eûst pouoir de nous eslongier nos vies et de nous garder de mal et de mescheance ; et de lui devons nous croire qu'il est puissans de toutes choses faire.

des Sarrasins et des mécréants, à qui ils paient chaque année de grands tributs. J'ai vu en France, après être revenu d'outremer, plusieurs chrétiens déloyaux, qui tenaient la loi des Bédouins et disaient que nul ne peut mourir qu'à son joui'; et leur croyance est si déloyale qu'elle équivaut à dire que Dieu n'a pas le pouvoir de nous aider; car ils seraient fous ceux qui serviraient Dieu, si nous ne croyions pas qu'il eût le pouvoir de prolonger notre existence et de nous préserver du mal et du malheur; nous devons croire qu'il est capable de faire toutes choses.

ÎV

FROISSART

Jean Froissart na(iuit à Valeiiciemies en 1537. On n'a pas de renseignements certains sur sa famille ni sur ses premières années. En 1561 il i\t un premier voyage en Angleterre, dont la reine, Philippe de Hainaut, l'attacha à son service au titre de (( clerc de sa chambre ». Il fut le poète et l'historiographe favori de la cour. Cette position lui valut de nombreuses et hautes relations. Il lit aux frais de la reine et des grands seigneurs de fréquents voyages en Angleterre, en Écosse, dans le midi de la France, à Milan, et partout il fut bien accueilli des rois et des princes. En 1569, sa bienfaitrice étant morte, il revint dans son pays, où il retrouva des protecteurs non moins généreux dans Robert de Namur, Aubert de Bavière, gouverneur du Hainaut, Wenceslas, duc de Brabant, Gui de Blois, seigneur de Beaumont puis de Chimai. Vers 1575 il reçut la cure des Estinnes,' qu'il échangea vers 1585 contre un canonicat à Chimai. Sa charge ne l'obligeait pas à la résidence; comme il avait besoin de nouvelles informations pour ses chroniques, il se remit à voyager. Il visita le sud-ouest de la France, séjourna quelque temps à Orthez, à la cour brillante du comte Gaston de Foix, puis remonta dans le nord de la France. En 1595 il revint en Angleterre, où il suivit la cour pendant trois mois, puis rentra en France. A partir de cette date son existence est mal connue. Il mourut après 1404.

Il a laisse'' de nombreuses poésies, dans le goût de son ('p()(|U(;; mais son œuvre capitale est le livre où il a entrepris de raconter « les grans merveilles et les beaus fais d'armes advenus par les grans guerres de France et d'Engleterre », avec les événements qui les préparent, les expliquent ou en montrent les conséquences. Ces chroniques sont, malgré des erreurs de détail, le miroir le plus fidèle de l'époque qu'elles embrassent (1526-1400), et cependant les qualités de l'historien

FROISSART

sont bien au-dessous de celles de l'écrivain, dont la netteté d'esprit, « un sens très vif du mouvement, de la couleur, du détail caractéristique et pittoresque », la puissance dramatique, ont fait de son livre le plus brillant et le plus attrayant des ouvrages en prose du xiv« et du xv^ siècle. Il y a travaillé avec amour pendant cinquante ans et en a donné successivement différentes rédactions. Kervyn de Lettenhove a publié une édition complète des Œuvres de Froissart... Bruxelles, 28 vol. in-8, 1870-1877. Une édition critique nouvelle des Chroniques, commencée par S. Luce, continuée par M. G. Raynaud, est en cours de publication pour la Société de l'histoire do France Les deux extraits que nous publions sont empruntés à la première de ces éditions, t. XIV, p. 64-70 et 163-167.

Le roi Charles Vï, de passage à Béziers, avait fait arrêter Bétisac, trésorier du duc de Berry, que de nombreuses plaintes accusaient d'extorsions commises dans le gouvernement du Languedoc. Bétisac établit devant ses juges qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du duc de Berry, alors gouverneur du pays, et justifia par des quittances en règle l'emploi des sommes qu'il avait perçues. Néanmoins le roi désirait vivement sa mort, sans doute pour donner satisfaction aux habitants de la région qu^il visitait.

Li rois avoit accueilli Bethisach en grant haïne * pour l'esciamasse^ criieus^ et la famé diverse* qui couroit sur luy, et s'enclinoit li rois et son frère ^ ad ce trop ^ grandement que il fust pendus, et disoient ([ue bien l'avoit desservi ; mais les consaulx ^ du roy ne l'osoient jugier. Trop doubtoieiit ^ a courroucier le duc de Berry ^, et fut

1. Accueilli en haine, pris en liainc. — 2. Esc/amasse, clameur. — 5. Crueus. violente. — 4. Famé diverse, réputation mauvaise. — 5. Son frere^ Louis, duc d'Orléans. — 6. Trop. très. — 7. Consaul.r, conseillers. — 8. Doubtoient, craignaient. — 9. Jean, duc de Berry, oncle du roi Charles VI, est célèbre autant pai* ses dilapidations des finances publiques, son faste et son amour des fêtes que par la protection éclairée et généreuse qu'il accorda aux artistes et aux ^,cns de lettres.

HISTOIRE

dit ainsi au roy : (( Sire, ou cas que monseigneur de Berry adveue tous les fais de Bethisach a . bons S quel qu'il soient, nous ne pouons veoir par nulle voye de raison que Bethisach ait desservi ^ mort; car du temps passé que il s'est occupé es contrées de par deçà des tailles, subsides et aydes asseoir et mettre, prendre et lever, monseigneur de Berry, en quelle instance^ il le faisoit, avoit puissance royal comme vous avés pour le présent. Mais on pourra bien faire une chose selon les articles de ses fourfais : saisir tous ses meubles et hiretages et le mettre eus ou point * ou premièrement monseigneur de Berry le prist, et restituer et rendre aux povres gens par les seneschauciees lesquelles il a le plus foulé et mis au bas. » Que feroie je long compte? Bethisach fut sur le point d'estre délivrés, voire parmy ostant sa chevance ^, quant autres nouvelles revindrent on place : je vous diray quelles.

Je ne sçay, ne sçavoir ne puis, fors par la coiignoissance deluy, se il estoit teus que il se juja, et dist que il avoit esté ung grant temps hérétiques. Ce fut une moult merveilleuse chose et infortuneuse. Selon ce que je suis infourmés, on vint de nuit a Bethisach pour luy etfraer, et luy fut dit ainsi : (( Bethisach, vos besongnes sont en trop dur party ^. Li rois de France et son frère et li dus de Bourbon leur oncle vous ont accueilli' mortellement; car il sont venues tant de plaintes et de divers lieux des oppressions que vous avés faitles par deçà, ou temps que vous avés gouverné la langue d'och, que tous vous jugent a pendre, ne vous ne poués passer pour^ toufe vostre chevance. On l'a offert au roy, mais li rois, (pii

1. Adveue a hom, reconnaît comme bons. — '2. /)r.s.sY'?'î;/, mérité.

7). En quelle instance, sur l'ordre de qui. — i. Ens ou point, au

ï)0int, dans l'état. — 5. Voire panny ostant sa chevance, à la vérité en lui onl(ivant sa fortune. — 6. Vos besongnes sont en trop dur party, vos ad'aiics sont en très mauvaise voie. — 7. Accueilli, sousentendu en haine, voy. j). 259, n. 1.-8. Vous ne poués passer pour ^ vous ne pouvez vous en tirer au i)ri.v de.

FROISSART

vous hait mortellement, a respondii que vostre chevance est sienne, et li corps aussi ; et ne serés pas longuement gardés, nous le vous disons bien, car demain du jour l'en vous délivrera*, et supposons bien par les apparans ^ que nous en veons et avons veû que vous serés jugiés a mort. ))

Geste parole effrea trop grandement Bethisach, et dist a ceulx qui parloient a luy : (( Ha ! ha! Sainte Marie, et est il nuls consaulx qui y peûst pourveoir? — Ouïl, )) respondirent ceulx. « De matin dittes que vous voulés parler au conseil du roy. Il ^ vendront parler a vous, ou il vous manderont; et, quant vous serés en leur présence, vous leur dirés : (( Messeigneurs, je tiens Dieu avoir (( courroucié* trop grandement, et pour le courrons que (( Dieus a sur moy me sourt celle escandele ^. )) On vous demandera en quoy. Vous respondrés que vous avés ung grant temps erré contre la foy et que vous estes hérites 6, ettenés'bien celle oppinion. L'evesques deBeziers, quant il vous orra parler, vous chalengera ^ et vouldra avoir. Vous serés délivrés incontinent devers luy, car tel cas appartiennent a estre esclarci par l'Eglise. On vous envoiera en Avignon devers le pape. Vous venus en Avignon, nuls ne fera fait ne partie contre vous, pour la doubtance ^ de monseigneur de Berry, ne le pape ne l'oseroit courroucier. Par ce moien que nous vous disons avrés vous vostre délivrance, et ne perdrés ne corps ne chevance. Mais, se vous demourés en cel estât ou vous estes, sans issir ja du jour de demain vous serés pendus ; car li rois vous hait pour l'esclamasse du peuple, dont vous estes trop fort accueillis*^. »

1. Délivrera, expédiera. — 2. Apparans, apparences. — 5. li, les conseillers. — A. Je tiens Dieu avoir courroncié, je crois avoir conrroucé Dieu. — 5. Me souvl celle escandele, me surgit cette affaire, — 6. Hérites, hérétique. — 7. Et tenés, et que vous tenez. — 8. Chalenqera, réclamera. — 9. Doubtance. crainte. — 10. Accueillis, vov. p. m, n. 7. ^

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HISTOIRE

Bethisach, qui se confia sur celle faulse parole et information, car qui est en dangier et en péril de mort il ne scet que faire, dist : (( Vous estes mi bon ami, qui loyaulment me conseilliés, et Dieus le vous puist merir*, et encores vendra li temps que je vous le remeriray grandement. )) Cil se départirent; Bethisach demoura. Quant ce vint au matin, il appella le geôlier qui le gardoit, et luy dist : (( Mon amy, je vous prie que vous aies quérir ou envoies quérir teus et teus. » Si les nomma, liquel estoient infourmateur et inquisiteiu^ sur kiy. Il respondi : (( Voulentiers. )) ïl furent signifié ^ que Bethisach les demandoit en prison.

Li infourmateur vindrent, qui ja sçavoient espoir ^ bien quelle chose Bethisach vouloit ou demandoit. Quant il furent en la présence de Bethisach, il lui demandèrent : (( Que voulés vous? )) dirent il. Il respondi et dist ainsi : (( Beaus seigneurs, j'ay regardé a mes besongnes, et en ma conscience je tiens grandement Dieu avoir courroucié, car ja de long temps j'ay erré contre la foy, et ne puis croire qu'il soit riens de la Trinité, ne que li Fils de Dieu se daignast tant abaissier que il venist des cieulx descendre en corps humain de femme, et croy et di que, quant nous mourons, que il n'est riens d'ame*. — Ha! Sainte Marie! Bethisach, » respondirent li infourmateur, (( vos paroles demandent le feu. Advisés vous^. — Je ne sçay, » dist Bethisach, « que mes paroles demandent, ou feu ou eaue; mais j'ay tenu celle oppinion depuis que j'eus congnoissance, et la tendray jusques a la fin. »

Li infourmateur n'en vouldrent pour le présent plus: ouïr, et furent espoir tous joians de ses paroles, et commandèrent très estroittement^ au geôlier que il ne lais-

1. Merir, récompenser. — 2. Signifié, informés. — 3. Espoir, peutêtre. — 4. // n'est riens d'ame, l'âme n'est plus rien. — 5. Advisés vousj réfléchissez. — G. Estroittemeni, slrictement.

FROISSART

sast homme ne femme parler a liiy, affin qu'il ne se retour nast de son oppinion, et s'en vindrent devers le conseil du roy et leur recorderent ces nouvelles. Quant il* les orent ouïes, il s'en alerent devers le roy, qui estoit en sa chambre et se levoit, et luy dirent toute l'ordonnance de Bethisach, ainsi que vous avés ouï. Li rois en fut fort esmerveilliés et dist : (( Nous voulons qu'il muire^. C'est uns mauvais homs; il est hérites et larrons. Nous voulons qu'il soit ars^ et pendus : si* avra le guerredon^ de ses mérites, ne ja pour bel oncle ^ de Berry il n'en sera excusés ne déportés ^ ))

Ces nouvelles s'espandirent parla cité de Beziers et en pluseurs lieux, que Bethisach avoit dit et confessé de sa voulenté et sans constrainte qu'il estoit hérites et tenoit et avoit tenu ung long temps l'oppinion des Bougres 8, et que li rois avoit dit que il vouloit qu'il fnst ars et pendus. Lors veïssiés parmy Beziers grant foison de peuple resjouï, car trop fort estoit accueillis et haïs. Li dui chevallier qui le demandoient de par le duc de Berry ^ sceurent ces nouvelles, si furent tout esbahi et esmerveillié, et n'en sçavoient que supposer. Mes sires Pierres Mespin s'advisa et dist : « Sire de Nantoulet, je fais doubte*^ que Bethisach ne soit trahis, et puet estre que coiement** on est alé a luy en prison et l'a on infourmé de ce dire, et hiy a on donné a entendre que, s'il tient ceste erreur qui est horrible et villaine, l'Eglise le chalengera, et sera envoiés en Avignon et la délivrés du pape. Ha ! ha ! du fol ! il est deceïis, car cy oués vous dire que li rois veult qu'il soit ars et pendus. Alons, alons tantost devers luy en prison, et par-

1. //, les conseillers. — 2. Qu'il muire, qu'il meure. — 3. Ars, hnilé. — 4r. S?, ainsi. — 5. Guerredori. récompense. — G. Bel oncle, terme affectueux. — 7. Déportés^ épargné. — 8. Bougres, hérétiques bulgares. — 9. Le duc de Berry avait envoyé à Béziers deux chevaliers, le sire de Nantoulet et Pierre Mespin, pour réclamer au roi son trésorier. — 10. Je fais ffouhfe, je crains. — 11. Coiement, en secret.

inSTOIRE

Ions a liiy et le refourmons en aultre estât; car il est tout desvoiés et mal conseilliés. »

Li dui chevallier incontinent se départirent de leur hostel, et vindrent devers la prison du roy et requirent au geôlier qu'il peûssent parler a Bethisach. Li geôliers s'excusa et dist : (( Messeigneurs, il m'est enjoint et commandé, et aussi a ces quatre sergens d'armes qui sont icy envoié et commis de par le roy, sur la teste, que nuls ne parle a lui. Le connnandement du roy n'oserions nous briser. » Li dui chevallier congneurent tantost qu'il travailloient en vain et que Bethisach avoit fait*, et que mourir le convenoit, tant avoit on tournoié-. Si retournèrent a leur hostel et comptèrent et paierent, et puis montèrent, et s'en retournèrent devers le duc de Berry.

La conclusion de Bethisach fut telle que quant ce vint a l'endemain sur le point de dix heures, on le trahy^ hors de la prison du roy, et fut amené au palais de l'evesque, et la estoient les juges et les officiaulx* de par l'evesque et tous ceulx de sa court. Li baillis de Beziers qui l'avoit tenu en prison dist ainsi aux gens de l'evesque : (( Vecy Bethisach, lequel nous vous rendons pour bougre et pour hérétique et errant contre la foy, et, s'il ne fust clercs, nous eussions fait de luy ce que ses euvres demandent. » L'officiaulx demanda a Bethisach s'il estoit teus que on leur rendoit^, et que, oiant le peuple, il le voulsist^ dire et confesser. Bethisach, qui cuida" moult bien dire et eschapper parmy sa confession, dist en respondant : a Ouïl. » On luy demanda par trois fois, et par trois fois le congnut^ devant le peuple. Or regardés s'il estoit bien deceûs et enchantés^; car,

1. /'V///, fini. — 2. To7//v?oyV. machina. — 3. Trahy, tira. — 4.. L'o/"ficifi/ t'tait lin jn^o d<'l('f(ii»' par r('vrM|iio j)oiir la connaissance (le certaines allaires. — Fi. On leur rcndoit^ on le leur livrait. — 6. Voulsisl, voulût. — 7. Cuida, crut. — 8. Congnut, confessa. — 9. Enrhaîîlés, leurré.

FROISSART

s'il eùst lousjours tenu sa première parole et ce pour quoy il estoit prins et arrestés, il n'eûst eu mal, et l'eiist ou délivré, car li duc de Berry advouoit tous ses fais taut que des assises*, aydes- et extorsious, lesquelles il avoit a son commandement mises et assises en la langue d'och; mais on peult supposer que Fortune luy joua de son tour, et, quant il cuida estre le plus asseùr sur sa roe, elle le retourna jus en la boe, ainsi qu'elle en a fait teus cent mille depuis que li mondes fut premièrement ediffiés et estorés.

Bethisach fut de la main du juge ofiicial rendus et remis en la main du bailly de Beziers, qui gouvernoit j;our le roy le tem])orel, liqueus baillis sans nul delay le iist amener en la place devant le palais, et fut si hastés Bethisacli que il n'ot pas loisir de luy^ reprendre et desdire; car, quant il vit en la place le feu et il se trouva en la main du bouri'el, il fut esbahis et vit bien qu'il estoit deceùs et trahis, si requist en criant tout hault a estre ouï, mais on n'en tint compte, et luy fut dit : « Bethisach, il est ordonne. 11 vous fault mourir. Vos maies* ouvres vous mainent en maie fm. » 11 fut hastés. Li feus estoit tous près^. On avoit fait lever en la place unes fourches' et dessoubs ces fourches une estacl^e^ et une grande chaynne de fer, et au bout^ des fourches avoit une chaynne de fer et ung collier, et luy fut mis ou haterel et puis reclos et tirés contremont**^, et, aflin qu'il durast phis longuement, on l'envolepa de celle chayime autour de l'estache affm que il tenist plus roit. Il crioit : (( Duc de Berry, duc de Berry, on me fait mourir sans raison; on me fait tort. » Si tost qu'il fut loiés a l'es-

1 . .l.s.sj.sY'.s, <'ta))lisseinents d'impôts. — 2. Aydes, impôts (d'une nature particulière). — 5. Lwj^ se. — 4. Maies, mauvaises. — 5. Près. nominatif de presf, prêt. — 6. Lever, élever. — 7. Uifcs fourches, deux poutres réunies en forme de fourclie dont le sommet de I an;^le était en haut. —8. Estache, poteau. — 9. An boni, au soiniuot. — ](). Le collier lui fut passé autour du cou (Aa/ere/)j Puis refermé (?r(7o.s) et tiré en haut [coniremont).

lIlSTUlUE

tache, on appoia* autour grant foison de bourrées et de fagots secs, on y bouta le feu, et tantost les fagots s'alumerent. Ainsi fut Bethisach pendus et ars, et le pouoit li rois de France veoir de sa chambre, s'il vouloit.

A celle povre fin vint Bethisach. Ainsi fut li peuples vengiés de luy, car, au voir dire 2, il leur avoit fait moult d'extorsions et de grans dommages, puis qu'il ot en gouvernement les marches de langue d'och.

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Comme on ne pouvait déloger les routiers des positions dans lesquelles ils s étaient retranchés pour piller les pays environnants, on les leur racheta à prix d'argent, mais ils ne tardèrent pas à regretter et à reprendre leur vie d'abondance et de brigandage.

Trop estoit Aymerigot Marcel^ courrouciés, et bien le monstra, de ce que le fort d'Aloise* delés Saint Flour il avoit vendu ne^ rendu pour argent, et s'en veoit trop abaissié de seignourie et moins cremu^; car, le temps qu'il l'avoit tenu a l'encontre de toute la puissance du pais, il estoit doubtés"^ plus que nuls autres et honnourés des compaignons et des gens d'armes de son costé^. Et tenoit et avoit tenu tousdis^ ou chastel d'iiioise grant estât bel et bon et bien pourveii ; car ses pactis luy

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