CONON DE BÉTHUNE
iVé vers le milieu du xii'' siècle, mort vers 1220. A joué un grand rôle, avec Villehardouin, dans la quatrième croisade. A laissé une dizaine de chansons, qui ont été publiées en dernier lieu par M. A. AYallenskold : Chansons de Conon de Béthune, trouvère artésien de la fin du xn^ siècle... (llelsingfors, 1891, in-8°). La chanson (pii suit a ét('' écrite vers 1182.
Mont me semout Amors que je m'envoise,
Quant je plus doi de chanter estre coiz * ;
Mais j'ai plus grant talent que je me coise.
Por ç'ai je mis mon chanter en defois
Que mon langage ont blasmé li François 5
Et mes chançons, oiant les Champenois,
YA la contesse 2 encor, dont plus me poise.
La roïne n'a pas fait que cortoise, Qui me reprist, ele et ses fiz li rois.^
Amour me sollicite à me montrer joyeux, alors que j'ai le moins de raisons de chanter. Mais mon désir de garder le silence est plus fort; j'ai mis mon chant en interdit parce que les Français ont blâmé mon langage et mes chansons, en présence des Champenois, et aussi de la comtesse, ce qui m'est le plus sensible.
La reine n'a pas agi courtoisement en me reprenant, elle et son fils le roi. Encore que mon parler ne soit pas français,
1. Dans le dialocte artésien le z (= ts) était afraibli en s.
2. La comtesse de Champagne, Marie de France, la « dame » pour qui Conon soupire.
7). La reine est Aélis de Champagne, veuve de Louis VII, et le jeuno roi son fils est Philippe IL
POESIE LYRIQUE
Encor ne soit ma parole Françoise, lo Si la puet on bien entendre en François;" Ne cil ne sont bien apris ne cortois Qui m'ont repris se j'ai dit moz d'Artois, Car je ne fui pas noriz a Pontoise.
Dieus ! que ferai? Dirai li mon corage? i5
Li irai je dont s'amor demander?
Oïl, par Dieu! cartel sont li usage
Qu'on n'i puet mais senz demant rien trover;
Et se je sui outrajos del rover,
Si n'en doit pas ma dame a moi irer, 20 Mais vers Amors, qui me fait dire outrage.
on peut bien le comprendre en français, et ceux-là ne sont ni bien appris ni courtois qui m'ont repris si j'ai employé des mots artésiens, car je n'ai pas été élevé à Pontoise.
Dieu! que ferai-je? Lui dirai-je ma pensée? ïrai-je donc lui demander son amour? Oui, par Dieu, car tels sont les usages qu'on ne peut plus rien obtenir sans, le demander. Et si ma prière est trop hardie, ce n'est pas contre moi que ma dame doit se fâcher, mais contre Amour qui me fait aller trop loin.