‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 198 sur 245 · ROTROUENGE DE RICHARD COEUR DE LION · texte numérisé non relu

ROTROUENGE DE RICHARD COEUR DE LION

Au xii^ siècle on appelait rotrouenge une chanson ordinairement munie de refrain, mais n'ayant pas le caractère épique des chansons de toile. Celle que Richard Cœur-de-Lion, prisonnier en Allemagne, envoya aux siens en 1195 pour se rappeler à eux est une rotrouenge, bien qu'elle ne porte pas ce nom dans les manuscrits (Publiée en dernier lieu par K. Bartsch : La langue et la lidératiire française, p. 511).

Ja nus on pris ne dira sa raison Adroitement s'ensi con dolenz non ; Mais par confort puet il faire chançon. Mont ai d'amis, mais povre sont li don; Honte eii avront se por ma reançon 5 Sui ça dons iverz pris.

Ce sevent bien mi onie et mi baron, Englois, formant, Poitevin et Gascon S

Jamais un prisonnier ne dira bien sa pensée s'il ne parle comme un homme triste. Mais pour se consoler il peut faire une chanson. J'ai beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons; ils en seront honnis, si faute de rançon je reste ici deux hivers prisonnier.

Ils savent bien, mes hommes et mes barons. Anglais, Normands, Poitevins et Gascons, que je n'avais si pauvre compa-

1. Les Normands, Poitevins, Gascons, et Percherons (v. 52) comme les Angevins, Tonrangeaux (v. 25), étaient les sujets de Richard aussi bien que les Anglais.

POÉSIE LYRIQUE

Que je n'avoie si povre compaignon Ciii je laissasse por avoir en prison. ' lo Je nel di pas por nule retraçon ; Mais en cor sni je pris.

Or sai je bien de voir certainement Qne morz ne pris n'a ami ne parent Quant on me lait por or ne por argent. i5 Mont m'est de moi, mais plus m'est de ma gent, Qu'après ma mort avront reprovier grant, Se longement sui pris.

N'est pas merveille se j'ai le cuer dolent, Quant li miens sire met ma terre en torment^. 20 S'or li membrast de nostre sairement Que nos feïmes andoi communaument^, Bien sai de voir que ça enz longement Ne seroie pas pris.

gnon que je laissasse jamais faute d'argent en prison. Je ne le dis pas pour faire aucun reproche; mais je suis encore prisonnier.

Je sais maintenant avec certitude qu'un homme mort ou captif n'a ni ami ni parent, puisqu'on me laisse ici pour une question d'or ou d'argent. J'en suis très peiné pour moi, mais plus pour les miens, car après ma mort ils seront sévèrement blâmés, si je suis longtemps prisonnier.

Il n'est pas étonnant que j'aie le cœur attristé, quand mon seigneur met ma terre en souffrance. S'il lui souvenait du serment que nous nous finies l'un à l'autre, je suis certain que je ne serais pas ici longtemps prisonnier.

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